AU FIL DES HOMELIES

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LA CARESSE ET L'ADORATION

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (7 avril 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Thomas, avance ta main et mets ton doigt dans la marque des clous. Avance ta main et mets-la dans la plaie de mon côté. Et ne sois plus incrédule mais croyant".

Frères et sœurs, il y a beaucoup de gens qui disent lorsqu'ils ont des doutes ou lorsqu'on leur donne une information qui n'est pas certaine : "moi, je suis comme Thomas, je ne crois qu'à ce que je vois ". personnellement, je trouve que cette interprétation de la réaction de Thomas est fausse. Car Jésus ne lui dit pas : "vois" , Il lui dit : "mets ta main". La première apparition, le soir de la Pâque, Jésus s'est montré à ses disciples, Il a été vu par eux. Et les disciples rapportent fidèlement l'événement à Thomas : " nous avons vu le Seigneur ".

Mais Thomas entend ses frères, il demande quelque chose de plus. Non seulement il veut voir, mais il veut toucher, porter sa main dans la plaie du côté. Thomas n'est pas un homme qui veut voir, c'est un homme qui veut toucher. C'est tout différent. Mais avant d'aborder ce problème, demandons-nous ce qu'il veut voir ou plus exactement ce qu'il veut toucher ? De quoi s'agit-il dans les apparitions du Ressuscité ?

Les apparitions du Ressuscité ne sont pas des espèces de montages cinématographiques dans les­quels tout à coup, grâce à des "effets optiques", le Christ se serait manifesté. A ce titre-là, je n'aime pas beaucoup le mot "apparitions", car c'est le même mot que celui qu'on emploie, par exemple, pour désigner les apparitions de la Vierge à Lourdes. Or les apparitions de Jésus aux disciples et les apparitions de la vierge Marie à Lourdes n'ont pas, entre nous soit dit, grand-chose à voir entre elles, non pas que les apparitions de Lourdes soient fausses, mais précisé­ment, dans les apparitions de Jésus ressuscité, il ne s'agit pas d'abord d'un spectacle. Dans les apparitions de Jésus ressuscité, ce n'est pas Jésus qui tout d'un coup était caché je ne sais où et qui se montre. C'est plutôt le fait que les yeux ou que l'esprit ou que le cœur et toutes les capacités de rencontrer Dieu qui sont au cœur des apôtres soient tout à coup mises en œuvre de telle sorte que les disciples soient mis en contact réel avec cette réalité vraiment réelle bien qu'inaccessible à notre faculté de connaissance dans son fonctionnement habituel, avec la réalité du Royaume nouveau, en la personne de Jésus ressuscité.

Voilà ce que sont les apparitions, ce qui change dans les apparitions, ce n'est pas le Christ, Il est ressuscité, Il est à la droite du Père. Ce qui change, ce sont les apôtres qui, à certains moments après la Pâque, ont vu, ont été mis en contact réel avec la ré­alité que nous contemplerons, nous, seulement après notre mort, c'est-à-dire Jésus ressuscité, glorifié. Au­trement dit, les apparitions de Jésus ressuscité ne sont pas des moments où le Christ se " ferait voir " pour prouver aux apôtres : "Ca y est, maintenant le mau­vais moment de ma crucifixion est passé et Je suis avec vous et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ", c'est le cas de le dire ... Mais c'est le moment où il a été donné par grâce à des hommes qui, normalement constitués comme nous, ne peuvent pas connaître les réalités du Royaume, de les découvrir à ce moment-là. Les apôtres ont réellement été mis en contact avec la réalité même de Jésus dans sa gloire. Au cœur de ce monde, dans une vie de tous les jours, en allant à la pêche, en marchant entre Jérusalem et Emmaüs, ou bien en étant rassemblés dans un endroit où ils mouraient de peur, tout à coup, il leur a été donné de "toucher", d'appréhender, d'être en contact avec la réalité même du Royaume de Dieu.

Tel est l'enjeu des apparitions de Jésus res­suscité. Et donc ce qui s'est accompli à ce moment-là c'est, le remaniement, le bouleversement total de leur être, de leur existence. Ils croyaient qu'il n'y avait plus rien à attendre de Jésus ressuscité et voilà qu'ils ont reçu le Royaume ! Ils ont reçu les signes de l'exis­tence réelle dur Royaume. C'est pour cela que notre foi est apostolique : cette expérience n'est arrivée qu'à eux seuls. Nous, nous nous fondons simplement sur leur témoignage. Tout cela peut vous paraître extrê­mement fragile, mais c'est pourtant là-dessus que tout repose et il est curieux qu'on n'ait pas encore fermé toutes les églises ! En réalité, quand les apôtres ont été saisis par la présence de Jésus ressuscité, ils n'ont pas été simplement fascinés par une vague forme ec­toplasmique qui serait venue devant eux déguster quelques morceaux de poisson grillé. Mais ils ont été saisis par la présence totale de Jésus ressuscité, glori­fié, du Seigneur de l'univers. Ils ont vu ce qu'était le Royaume de Dieu en la personne de Jésus. C'est pré­cisément cela qui est important : à la différence du moment où ils ont connu Jésus durant son existence terrestre durant laquelle ils le reconnaissaient avec les contours précis d'une humanité qui était, comme la vôtre et la mienne, en train de se promener, de parler, de prier. Ici, ils ont été mis en contact avec une hu­manité tout à fait réelle, plus réelle encore, d'une cer­taine manière, que celle que Jésus avait sur la terre, car c'est une humanité parvenue totalement à sa plé­nitude glorifiée. Ils ont été saisis par cette humanité nouvelle et ils ont alors compris que Jésus était vrai­ment ressuscité.

Passons maintenant à ce qui est intéressant dans le cas particulier de l'apparition à Thomas, puis­que c'est de cette apparition de Jésus à Thomas que nous faisons mémoire aujourd'hui et que nous célé­brons. Je vous disais tout à l'heure qu'elle est très im­portante car, à la différence des autres, (même celle qui concerne Marie Madeleine qui essayait de saisir, Jésus sans y parvenir), c'est la seule apparition où Jésus s'est laissé toucher.

Ici, vous me permettrez de faire un éloge de la caresse. En effet, la caresse est un mode tout à fait particulier de relation à autrui. La caresse et le tou­cher, à la différence de l'audition ou de la vision, im­plique une immédiateté de présence, ce qui n'est pas le cas lorsque l'on voit ou lorsqu'on entend quelqu'un. Lorsqu'on voit, il y a dans le voir même une distance qui fait que les choses sont "les choses" posées là en face de nous, lorsqu'on entend quelqu'un, il est à dis­tance et le sens de l'audition nous donne généralement une certaine notion de distance et d'éloignement. On entend si la voix de celui qui nous parle est proche ou au contraire lointaine. Or, dans le cas de la vision comme dans le cas de l'audition, il y a comme un in­termédiaire entre la réalité que l'on voit et nous-mê­mes en tant que "regardant par nos yeux ou voyant pas nos oreilles". Il y a des images entre les "choses " et nous, et il y a des sons, des mots et des paroles entre ceux qui nous parlent et nous. C'est pour cela que nous parlons à juste titre de "médias", les "mé­dias" cela veut dire précisément des "moyens de communication". Dans la caresse, il n'y a pas de mé­dias, il n'y a pas d'intermédiaire, dans la caresse, dans le toucher, quand une mère touche son petit enfant (et c'est pour cela que les petits enfants ont grandement besoin de caresses, et, je crois, pas seulement les pe­tits enfants d'ailleurs !) c'est la présence immédiate de la mère qui se donne à son enfant. Et en même temps, c'est là ce qui est tout à fait étonnant, c'est que dans la caresse et le sens du toucher, l'autre cesse d'être un "objet", un "corps posé en face de moi" pour être quelqu'un d'autre. C'est là le sens même du geste de donner une caresse, d'embrasser ou de toucher la main, à ce moment-là, l'autre n'est plus cet "objet posé en face de moi", il est quelqu'un qui rayonne à travers sa corporéité et qui est présent d'une présence qui est différente d'une boîte de conserve par exemple : c'est la raison pour laquelle on ne caresse pas les boîtes de conserve ! Elles ne sont que des choses tandis que s'il y a des êtres personnels et des corps, ils se donnent comme corps et ils se donnent non seulement comme corps, mais comme corps vivants. C'est pourquoi la caresse est liée par exemple à toutes les manifesta­tions profondes de l'érotisme, car elle relève d'un re­gistre lié à la fécondité, à la vie, à la relation de la sexualité c'est-à-dire ce par quoi nous nous apparais­sons les uns aux autres comme ce que nous sommes vraiment : des vivants sexués, hommes et femmes.

Alors, à moins de supposer que Thomas ait eu des gestes de kinésithérapeute ou de masseur mus­clé pour toucher les mains et le côté de Jésus, c'est-à-dire manipuler son corps comme si c'était une chose, il me semble qu'il faut au contraire imaginer le geste de Thomas comme une caresse d'une infinie délica­tesse pour atteindre le mystère même de son Dieu. Si l'apparition de Thomas est si importante, ce n'est pré­cisément pas parce que Thomas aurait essayé de faire une vérification de "leçon de choses" ou de physique nucléaire ou de chimie "transnucléaire". Mais c'est plutôt parce que dans le geste même de toucher le corps de Jésus ressuscité, il lui a été donné d'être pré­sent au mystère même de Jésus d'une façon infiniment plus proche, je dirais infiniment adorante dans la me­sure où adorer veut dire poser sa bouche vers quelque chose, vers la réalité du mystère de l'adoration, c'est le contact, je dirais presque le corps à corps mystique et amoureux du disciple avec la gloire de Dieu. Et donc, dans ce geste de Thomas que nous taxons d'incrédule, que nous taxons d'esprit fort, sceptique, distant, c'est tout le contraire qui s'accomplit, c'est le geste même de la reconnaissance de la proximité du mystère. Le Christ ressuscité ne s'est jamais donné d'une façon aussi immédiate que lorsque la main de Thomas a touché le mystère de la gloire de son Seigneur. Encore faut-il ne pas comprendre ce geste comme une opéra­tion de "vérification des poids et mesures", mais pré­cisément comme le geste même de l'adoration.

Aujourd'hui encore, frères et sœurs, il nous est donné chaque jour, quand nous le voulons, de refaire ce geste lorsque nous ouvrons nos mains pour recevoir le corps du Christ. C'est pour cela.

D'ailleurs que je trouve ce geste si beau, même s'il y en a qui pensent que les mains sont faites pour autre chose qui pour toucher le corps du Christ. En réalité quand on comprend ce qu'a été le geste de Thomas, on comprend la beauté du geste qui consiste à recevoir le corps du Christ dans sa main. C'est la caresse de la gloire de Dieu, c'est la proximité même du mystère de Dieu qui se livre d'une façon absolu­ment ineffable, car dans ce geste-là, il n'y a plus de mots. Et quand on vous donne le pain et qu'on vous dit : "le corps du Christ", c'est effectivement le mys­tère même par lequel, de tout votre être, vous touchez le mystère du Royaume. Et nous sommes pour ainsi dire dans la proximité infinie du Christ ressuscité.

Qu'à travers ce geste de Thomas, ce ne soit pas en nous le remue-ménage de ces vieux doutes ou de ce scepticisme fait de distance, de méfiance et de peur, mais que ce soit au contraire la beauté du geste de cette main qui s'avance, infiniment respectueuse, infiniment adorante du corps ressuscité et glorieux du Christ qui se donne à Thomas ! Essayons nous-mê­mes, à notre tour, dans chaque geste eucharistique d'en retrouver toute la beauté et, surtout, toute la vé­rité.

 

 

AMEN

 

 
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