AU FIL DES HOMELIES

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LETTRE À UN ENFANT DU TROISIÈME MILLÉNAIRE

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (10 avril 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


 

Saint Jean de Malte : Thomas 
Mon cher Jacques, je sais que tu n'as que trois semaines et quatre jours et que tu es donc un peu petit pour entendre mon sermon. Pourtant ce sermon est pour toi, car j'ai calculé que lorsque tu auras l'âge de ton père, nous serons en 2029. Et je te fais cette promesse solennelle, grave, dont je suis certain, non pas moi, mais l'Église : la Pâque de 2029 proclamera le même mystère que nous avons célébré il y a quelques jours, dans cette église pour la Pâque de 1988.

       Avant de te dire pourquoi nous dirons les mêmes choses en 2029, je vais t'expliquer tout doucement, comme pas à pas, pourquoi tu es entré dans cette église que tu ne connais pas encore : beaucoup de gens assis, apparemment bien sages, beaucoup de lumière, des fleurs, une table au centre, des bougies, de l'eau pour se laver, des choses donc bien ordinaires,comme celles que l'on trouve dans une maison. Celle-ci est un peu plus grande que les autres, elle a l'air de vouloir un peu toucher l'escabeau des cieux. Mais surtout j'aimerais que tu comprennes à quel point les gens, s'ils ont l'air sages, c'est qu'ils attendent quelque chose. S'ils sont assis bien sagement les uns à côté des autres, ce n'est pas pour une revue, c'est parce qu'au fond de leur cœur, il leur faut un certain calme, une certaine paix pour, ensemble, attendre quelqu'un.

       Et qu'est-ce qu'ils attendent ? Sinon la venue de celui dont j'aimerais te parler en quelques mots et dont tes parents, ton parrain et ta marraine vont, tout au long de ton enfance, te parler doucement, jour après jour. J'aimerais que tu revives après nous, nous tous qui sommes ici, les mêmes surprises, les mêmes questions que nous avons eues quand nous avons appris nous aussi à suivre pas à pas les chemins d'un homme qui s'appelle Jésus.

       En commençant par le début, par exemple puisque dans la crèche c'est un enfant qui est vénéré, comme toi aujourd'hui, comme si Dieu avait choisi le moment de la crèche pour réunir les deux extrêmes choisir le plus fragile pour dire le plus grand. C'est pour ça que tu es baptisé. Dans cette chair fragile, encore tout ensommeillée, dans les brumes de l'enfance ou dans ses béatitudes, on ne sait jamais très bien à quoi pense un nouveau-né émergeant de temps en temps avec un sourire ou un babillement, cette chose si fragile c'était aussi à cette époque-là, Dieu, totalement Dieu.

       Et puis en marchant sur les routes de Galilée, dans ce pays lointain, peut-être un jour iras-tu toi-même ? tu apprendras à marcher avec cet homme qui avait étonné les gens, qui parlait avec une certaine autorité, qui devait être très bon. Les gens le suivaient. Pour la plupart, ce n'était pas tellement qu'ils étaient bouleversés, au sens où l'on découvrait enfin un nouveau gourou, mais au fond de leur cœur, comme un bouillonnement discret, comme une source qui se mettrait à jaillir, comme quelque chose qui était resté soudé et que sa présence suffisait à dessouder, comme quelqu'un dont on aurait perdu la trace depuis longtemps et dont la présence vous révèle votre plus intime secret : pourquoi je suis un homme qui apprend à marcher parmi les hommes.

       Toi, Jacques, tu vas commencer à recevoir de nous, les humains, l'héritage manger, parler, penser, rire. Et puis nous te dirons qu'il y a un autre homme qui s'appelle Dieu, qui est devant toi, qui te dit autre chose et qui te dit un secret. Et puis nous irons plus loin, nous t'apprendrons aussi que la vie de cet homme a duré peu de temps et qu'Il est même mort. Et nous t'apprendrons à reconnaître en haut d'un palais, l'empire romain en la personne de Ponce Pilate qui se lave les mains, se désintéressant du sort du monde. Lui, le représentant de l'empire qui organise, l'empire de cette époque qui avait pour ambition de tout organiser, cet empire démissionne, il se lave les mains devant le roi du monde qui est crucifié.

       Et plus encore, un petit peu plus loin, tu seras avec nous, comme bouleversé lorsque, dans un silence inouï, jamais égalé dans ce monde, on entendra cette phrase imprononçable : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?", ce moment imprononçable où Dieu semble abandonné de Dieu.

       Et puis nous irons un peu plus loin et nous apprendrons à découvrir un jardin, un nouveau jardin, non pas celui du premier jour où Dieu, comme un jardinier, se promenait rencontrant l'homme et la femme, mais un autre jardin où Dieu se prend aussi pour un jardinier pour rencontrer une femme, Marie-Madeleine, celle qu'on appelle la prostituée. Ce n'était plus le soir, mais c'était l'aube, le matin, dans la fraîcheur, il Lui dit qui Il est, en Lui disant simplement son nom.

       Ainsi, de jour en jour, tu mettras tes pas dans ceux des autres, dans ceux des hommes, et puis dans ceux des chrétiens. Ce que je t'apprends là, ça s'appelle la tradition. Si tu étais né dans une famille sans traditions, tu ne pourrais pas devenir ce que tu as à devenir. Il y a, dans ta famille, toute une richesse, un trésor de vie, d'espérance, de façon de parler, de s'exprimer, de s'aimer, de se disputer parfois, dont tu vas hériter pour devenir un membre à part entière de celle-ci. Quand on a des parents comédiens, on va certainement monter sur des planches, on va certainement vivre de ce jeu difficile qui est d'exprimer d'autres sentiments que ceux qu'on a. D'où ta vie sera comme une palette de plus en plus riche afin d'apprendre la vie. Moi je te propose aujourd'hui et tes parents le veulent aussi avec moi, un héritage encore plus profond, plus large, plus total. Et derrière moi, ce sont des générations et des générations d'Église, des milliers de prêtres qui se proposent aussi pour te dire les mêmes mots que moi. Il s'appelle Jésus-Christ.

       Je vais te le transmettre comme dans un bouche-à-bouche, tu vas y être plongé afin que, dans ton être le plus intime, puisse naître la vie éternelle. Car le but de la transmission de ce message que nous nous passons les uns les autres, c'est de croire. Les mots sont si simples, je m'en excuse, Jacques, mais ils sont si profonds et si lourds, je vais te transmettre l'espérance de la vie éternelle. Et je vais te dire le moyen de cette vie éternelle, car non seulement nous allons poser en toi ce qui germera en vie éternelle à la fin des temps, mais plus encore ce qui, dès maintenant dans ta vie, aura couleur de vie éternelle, cela s'appelle l'amour. Cela s'appelle l'amour de Dieu, la croix du Christ, cela s'appelle Dieu qui vient marcher parmi les hommes et qui, leur tenant la main et leur tenant le cœur, leur transmet ce qu'Il a de plus intense et de plus profond dans son cœur en leur disant  si vous êtes là, si tu es là, si tu es vivant, c'est parce que je t'aime. Si je suis monté sur la croix, si j'ai crié comme j'ai crié sur la croix, c'est parce que ta vie a tellement de prix à mes yeux et que je recommence à chaque fois, à chaque nouveau Jacques qui va naître, mon sang ne fait qu'un tour, mon sang jaillit pour toi, pour te sauver, pour t'amener un peu plus loin que ce que les hommes pouvaient te donner, pour te faire traverser cette vie comme en la transfigurant afin d'aller plus loin et de toucher dès maintenant la vie éternelle par l'amour.

       Frères et sœurs, nous tous qui sommes des vieux routiers de la foi, est-ce que nous n'avons pas envie un court moment d'avoir un visage nouveau plus souriant, plus neuf, comme étonné pour cet enfant ? Est-ce que nous ne voudrions pas finalement être un peu comme les apôtres ou Marie-Madeleine au premier jour de cette nouvelle création, et nous émerveiller dans une joie indicible pour recevoir en nous cette tradition si précieuse, si étonnante qui est que nous nous passons les uns aux autres la vie divine. Car Dieu s'est fait si petit qu'Il se sert de nous pour passer la vie, la vie divine circule à travers les hommes, à travers nos mains, à travers nos paroles, à travers nos cœurs. Et si l'un de nous n'est pas présent dans cette circulation, c'est comme un membre qui se dessèche, c'est comme un membre du corps humain qui n'est plus animé par le sang et qui ne vit plus. S'il manque l'un de vous au rendez-vous de cette circulation, de cette transmission de la tradition de l'Église, c'est une partie de l'Église qui tombe, meurt et se dessèche.

       Frères et sœurs, est-ce que nous n'avons pas envie de laisser derrière nous nos bagages, nos vieux bagages, nos vieux visages pour essayer de faire transparaître celui que nous serons comme transfiguré, ressuscité afin que les enfants qui nous suivent nous reconnaissent comme déjà sauvés par Jésus, par le Christ, nous reconnaissent comme animés de cette folie qui est le feu de Dieu, qui est un feu qui brûle en chacun de nous et qui a besoin de nous pour brûler.

       C'est cela le baptême : la transmission de cette vie divine dont l'eau est le symbole dans lequel je vais te plonger et que tu réclames à grands cris dans ton silence, dans ton sommeil. Frères et sœurs, c'est cela l'appel d'un nouvel homme, d'un nouvel enfant qui vient de naître, qui vient de naître non seulement à cette vie humaine, mais aussi à cette vie divine. Et nous avons tous la charge de continuer de la transmettre comme en 2029 Jacques le fera lui-même pour son fils, s'il se marie et s'il a des enfants. Et ainsi d'année en année jusqu'en 3000, 4000 et plus loin encore, d'autres hommes continueront à transmettre cette vie divine qui circule comme un fleuve puissant à travers les humains, à travers ceux qui reconnaissent Jésus comme Sauveur.

       Frères et sœurs, pourquoi Jacques, est-ce que je raconte tout cela ? parce que c'est aujourd'hui d'évangile de Thomas et que justement Thomas est celui qui, un court instant, n'a pas cru à la tradition, c'est celui qui, un court instant, a voulu s'opposer à la circulation de la transmission de la promesse de la résurrection. Il a dit : "d'accord, mais laissez-moi toucher. D'accord, mais laissez-moi vérifier par moi-même si c'est bien vrai, cette affaire-là". C'est pour cela que Thomas, quand il a vu le Christ, quand il a vu à la fois cette simplicité et cette puissance devant Lui, et puis ces deux clous, ces marques, son côté percé, peut-être n'a-t-il pas touché Lui-même. En tout cas, l'évangile ne rapporte que ces deux mots : "Mon Seigneur et mon Dieu", comme un homme à genoux qui découvre ce qu'il a à recevoir et ce qu'il aura lui-même, comme apôtre, à transmettre aux autres. Et grâce à Thomas qui a dit enfin oui, nous pouvons aujourd'hui le dire après lui.

       Alors, Jacques, ne sois pas comme Thomas ou du moins si, juste après, en criant avec lui, comme nous allons tous crier ensemble d'une seule foi : "Mon Seigneur et mon Dieu".

       AMEN


 

 
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