AU FIL DES HOMELIES

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THOMAS, L'HOMME DES MÉDIAS

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (10 avril 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J'aimerais proposer ma réflexion de ce matin en deux points. Premier point : un problème de médias à l'époque de Jésus. Deuxième point : le doigt de Thomas et le corps de Jésus.

Sur douze, seul dix disciples sont au courant de l'information fondamentale qui fonde leur groupe, un a fui, a trahi : Judas et l'autre Thomas ne veut pas croire. Voici un problème d'information, sur problème de traitement, d'information essentielle. Il faut donc que Thomas consente ou ne consente pas, après avoir décidé, à savoir si l'information suivante : "Christ est ressuscité" est vraie et s'il peut y adhérer ou non.

Qu'est-ce qu'une information ? Nous avons l'habitude de l'entendre ainsi : nous savons quasiment tous en même temps, pratiquement au même endroit, le matin dans notre salle de bains ou ailleurs, tout ce qui s'est passé dans la nuit dans le monde. Nous sommes au courant quasiment en même temps, grâce à France-Info par exemple ou d'autre radios équiva­lentes, d'un nombre important d'informations concer­nant la vie, l'histoire récente de l'univers. Nous savons par exemple que Monsieur X, intime de Monsieur le Président de la République, s'est suicidé dans son bureau. Après, dans la matinée, les journaux vien­dront confirmer l'information radio. Mais il n'y a pas d'information neutre parce que, quand on dit cela, sans faire de politique en ce lieu, mais quand on dit cela on ne dit pas simplement que Monsieur X est mort. En fait on est dans sa salle de bain, se brossant les dents, "tiens, on se suicide à tout âge", "tiens, il s'est suicidé dans son bureau". Et l'on fait le rapport entre le fait qu'il est intime du président et que d'ail­leurs, ce n'est pas la première fois qu'on parle de sui­cide autour du président. Cette réflexion en fait, était voulue par celui qui vous a donné l'information. Elle n'était pas explicitement dite, mais elle était comme continue à l'intérieur de la forme que l'informateur avait choisi de donner à son information C'est l'infor­mation. Mais après qu'est-ce qu'on fait dans la journée ? est-ce que vous continuez à penser à Monsieur X ou au contraire l'avez-vous oublié ? Quand vous écoutez vos enfants à table, qui vous racontent des histoires de de ballon, de copines ou de classe, ce n'est pas tellement le ballon ou la copine qui vous intéresse. Mais c'est, à travers l'information qu'il transmet, ce que vous aimez entendre c'est l'être qui croît qui grandit, qui s'épanouit, qui s'ouvre. Et est-ce que fondamentalement une information, ce n'est pas un élément qui justement fait devenir autre chose ?

Est-ce que l'information n'est pas un élément de connaissance qui permet à l'être, à la personne que je suis de changer ? Or c'est curieux d'ailleurs comme souvent l'information finalement ne change rien. Elle ne fait pas grandir les gens. On ne devient pas quel­qu'un d'autre, en fait on passe son temps à recevoir des informations qu'on évacue immédiatement pour la simple raison que notre mémoire a un volume limité d'informations, la mémoire immédiate et qu'il nous faut, pour recevoir d'autres informations plus impor­tantes éliminer les précédentes. Une information telle que nous l'avons en tête et nous l'entendons à tout vent n'est jamais, jamais, jamais neutre. Elle a donc une finalité : si ce n'est pas de me faire changer, c'est de me provoquer à mon insu ou de me manipuler, toujours, sinon ce n'est pas une information, ce n'est rien, e n'appartient pas à une connaissance nouvelle. C'est pourquoi Thomas pose aux apôtres la question des médias : "D'accord, vous savez. Mais moi ? J'exige très justement d'avoir une rencontre person­nelle avec Celui qui annonce qu'Il était ressuscité, et non pas une rencontre à travers vous". Le soir, chez Monsieur et Madame X dans leur maison douillette, toutes portes étant closes par crainte non pas des juifs, je l'espère, mais par crainte du monde extérieur, PPDA ou Bruno Masure apparaît sur l'écran et dit non pas : " la paix soit avec vous", mais " bonjour" ou "bonsoir"... La télévision est une sacrée caricature de l'apparition du Christ. Le problème c'est que je ne peux pas toucher Bruno Masure, que je ne peux pas même répondre à Bruno Masure et qu'il a l'autorité d'une parole continue. Oh ! Je peux certes zapper, c'est le nouveau pouvoir du téléspectateur, mais je ne fais que passer de Bruno Masure à un autre qui dira finalement des choses semblables. Et je n'ai finale­ment aucun pouvoir devant cette apparition qui n'en est pas une, car il n'est pas là, vraiment pas du tout. Il n'est pas là et en plus l'information qu'il donne n'est pas pour me faire croître ou grandir ou devenir, mais elle est faite pour, à mon insu, me manipuler.

C'est pourquoi Thomas demande une ren­contre personnelle, c'est pourquoi Thomas inaugure ce qu'est la rencontre réelle qui transforme chaque homme, qui est à sa mesure, c'est-à-dire un corps à corps, un présence en face d'une autre présence. Et toute rencontre réelle, toute rencontre qui change ce que nous sommes est une rencontre de personne à personne, du mystère de la présence ou mystère d'une autre présence. Évidemment nous nous habituons à des fausses présences, présences télévisées. Alors c'est vrai qu'il y a dans la vie un certain nombre de présences qui nous rappellent les personnes que nous aimons et qui ne sont pas là, mais c'est par exemple pour le cas des lettres ou du téléphone qui effective­ment rendent un moment présente, de façon variable et diverse, cette personne que nous aimons et qui n'est pas là. Mais nous savons que le téléphone ou la lettre n'est fait que pour encadrer, renouveler, embellir la rencontre aujourd'hui, d'hier ou de demain avec telle ou telle personne que j'avais au bout du fil ou dont j'ai reçu le courrier. Par contre, par rapport à la télévision, nous sommes définitivement trompés, car nous n'au­rons jamais la "chance" de rencontrer PPDA, si du moins, nous avions envie.

Alors, frères et sœurs, Thomas exige un sa­crement, une rencontre avec le Christ ressuscité. Il exige de pouvoir, non pas vérifier, mais de pouvoir répondre, de pouvoir faire un geste et dire une parole. Et c'est bien ça le sacrement, et c'est bien cela que le Christ dit Lui-même, par Lui-même : "Je viens avec mon corps vous dire qui je suis". Il ne veut pas véri­fier, le mot n'est pas dans l'évangile. Ce qui est dit, par contre, me paraît fondamental : "cesse d'être incrédule et deviens croyant". Comment le devient-il ?

Mon deuxième point, le doigt de Thomas. Tout le problème est-il de savoir s'il a touché ou non. Jésus a dit à Marie-Madeleine : " ne Me touche pas". Les tableaux, depuis le début de l'ère chrétienne, ont toujours représenté Thomas en train d'enfoncer son doigt dans la plaie du Christ. J'essaie d'imaginer, pour ma part, si mon ami, la personne que j'aime se pré­sente devant moi avec une plaie, preuve de son amour, frères et sœurs, franchement est-ce que vous iriez "farfouiller" dans sa blessure ? je ne pense pas. Je pense qu'il y a un faux problème. C'est la lance qui a percé le côté, et Jésus propose à Thomas ou de re­prendre le même geste que la lance ou d'avoir un au­tre geste. Et c'est vrai que l'évangile ne dit rien pour nous permettre d'avoir notre propre geste à nous. Mais quand la poitrine du Christ s'ouvre, celle qu'avait re­çue Jean au moment de la Cène, en cet endroit d'inti­mité du Christ, du corps du Bien-Aimé, quand ce Christ se présente, quand il ouvre et offre sa poitrine, c'est tout à la fois signe de force et de vulnérabilité. Est-ce qu'il nous viendrait à l'idée d'aller vérifier vraiment cette blessure ? ou est-ce que le geste ne serait pas plutôt une tentative pour refermer la bles­sure ? Je ne sais pas comment vous faites avec vos enfants lorsqu'ils se sont blessés, lorsqu'ils se sont cognés, mais après avoir désinfecté la plaie, on tente de la refermer, qu'ils aient moins mal. Et c'est mala­droit, mais on essaie de refermer cette plaie. Et j'ai envie de penser, mais c'est tout à fait personnel, que Thomas en ce jour a eu tout à la fois un geste de ca­resse, un geste de recevoir cette blessure dans sa si­gnification profonde, de tenter de la refermer pour effacer, mais il sait bien que c'est vain, l'amour qui en découle et en même temps de recueillir ce qui est né de ce côté.

Vous comprenez bien que l'évangile, s'il ne dit rien sur ce geste de Thomas, c'est pour laisser à chaque homme le soin d'avoir son propre geste par rapport aux blessures du Christ. C'est pour ne pas nous imposer justement de vérifier. Tout sceptique qu'il est, je n'imagine pas un instant que Thomas froi­dement a enfoncé son doigt, mais j'imagine qu'il a caressé la poitrine du Christ et qu'il l'a caressée parce qu'il a compris, face à l'intimité fragile de cet homme qui s'est donné pour lui, tout l'amour, toute la dimen­sion de l'amour qu'on pouvait mesurer dans sa bles­sure. Et tout en caressant, tout en effleurant cette plaie qui devient douloureuse pour lui, car il mesure l'amour, il tente donc à la fois de la refermer, mais aussi d'en recevoir le fruit. Et ce geste simple d'ac­cueil, de caresse me fait penser à celui de Dieu qui, lorsqu'Il a fait sortir la femme du ventre de l'homme, au début de la création, prit soin de refermer la chair d'Adam. Le texte est bien précis sur ce sujet-là : Dieu a pris soin de refermer cette chair.

Frères et sœurs, nous ne pouvons pas refer­mer la plaie du Christ et nous sommes sans arrêt confrontés, face à Dieu, à la plaie de sa Passion. Même si l'envie nous prend de la refermer, de la res­serrer, de ne plus la voir, c'est vrai qu'elle s'imposera toujours à nous et que le Christ nous accueillera cer­tainement avec cette plaie-là. Mais cette plaie nous demande un geste d'amour. C'est pourquoi, Thomas dit après, il ne dit pas : "j'ai compris", il dit, cri im­mense de la foi qui j'espère sera celui de notre mort, cri qui vient du fond de son être, qui renouvelle, et le transforme complètement, quelle information qui l'a ainsi renouvelé et transfiguré : "Mon Seigneur et mon Dieu". Alors, frères et sœurs, de même que la femme était née de l'homme et que Dieu avait refermé cette chair de l'homme, de même l'Église est née du côté du Christ, et Thomas vient de naître. Il avait raison de réclamer cette rencontre, il avait raison de réclamer car il savait qu'il n'était pas encore né, mais qu'il de­vait naître du côté du Christ puisque le côté du Christ, c'est l'eau et le sang et que le sang, c'est l'Église et que l'Église, c'est nous, et que nous avons par rapport à cette plaie du côté du Christ l'occasion de naître. En­core faut-il que nous réclamions cette rencontre de présence à présence et de personne à personne et que nous ne soyons pas dupes des fausses présences qui ne disent rien de cette force de la présence du Christ, de son corps. Et en chaque sacrement, comme l'eu­charistie, se renouvelle ce corps à corps entre l'homme et Dieu où Dieu dit cette phrase, cette parole : "deviens". Et nous avons à répondre nous-mêmes en faisant monter nos mains comme une offrande, comme une caresse : "Mon Seigneur et mon Dieu".

Enfin le Christ annonce sa Résurrection de mille manières. Il s'est arrangé pour que chaque appa­rition épouse la psychologie, épouse la personnalité de celle ou de ceux à qui il voulait apparaître.

A Marie, dans le Jardin, Il se déguise en jar­dinier et Il lui dit : "Marie", elle Lui dit : "Rabbouni" C'est cela la rencontre entre un homme et une femme. Elle l'aime et elle veut cette rencontre personnelle.

A Pierre et Jean, Il les fait courir pour aller au tombeau. Il n'y a rien dans le tombeau, mais là ils voient, parce que ce sont deux hommes qui ont besoin de se confronter à cette tombe, à ces linges qui entou­raient le corps du Bien-Aimé.

Aux deux disciples d'Emmaüs, c'est à table. C'est la véritable apparition qui inaugure celle qui va se poursuivre après dans les siècles. Ce n'est plus simplement une simple discussion, mais Il inaugure sa présence par une discussion sur les Écritures et Il la poursuit par ce geste désormais éternel : "Je serai présent dans le pain et dans le vin".

Et à Thomas, il inaugure tout ce qu'est l'Église, Il inaugure tout ce qu'est l'Église par le don de sa personne dans chaque sacrement en en deman­dant que l'homme réponde réellement par ses mains, par son corps et par tout son être : "Mon Seigneur et mon Dieu ".

 

 

AMEN

 

 
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