AU FIL DES HOMELIES

Photos

RENDS-TOI, THOMAS

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année C (23 avril 1995)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Il existe des moments terribles de rencontre entre hommes, des moments terribles pour les hommes et les femmes. Des moments de face à face où il n'y a plus d'échappatoire, où l'on est confronté à l'au­tre.

Saint Jean se plaît dans son évangile, spécia­lement après la Résurrection, à faire se confronter le Seigneur avec des personnes. Après la Résurrection, il y a ce face-à-face du Sauveur avec Marie-Madeleine, celui du Sauveur avec Pierre, et aujourd'hui, au jour anniversaire de ce face-à-face, le huitième jour, celui extraordinaire du Sauveur avec Thomas.

Thomas le bretteur, Thomas le lutteur, Tho­mas qui est "fort contre Dieu", comme Jacob car Thomas est de la race de Jacob. Thomas, enfin, qui ne se laisse pas avoir. Et Dieu va le provoquer en duel, Dieu va engager un combat contre Thomas comme Il a jadis engagé à l'aube des temps un combat contre Jacob au gué du Yabbok.

Thomas est un lutteur : vous vous rappelez au moment de l'affaire de Lazare, où tout le monde cherchait à tuer Jésus, vous vous rappelez comment Thomas avait dit : "allons et mourons avec Lui". Thomas n'est pas de la race des faibles, Il a l'étoffe d'un héros. Il a une belle résistance d'homme. Et voilà ce combat singulier. Je vous invite à vous placer à ce moment de la rencontre, au huitième jour.

Thomas enfant, j'en suis sûr, aurait aimé par­courir la terre. En tout cas, adulte, il a tout misé sur le Christ, il a joué banco, et tout placé à la suite de cet homme. Et voilà que cet homme que tous ont aban­donné, Le voilà qui revient.

Thomas est de la race de Jacob. Vous vous souvenez de Jacob (Genèse 32) : Jacob est seul au gué du Yabbok, en pleine nuit. Toute sa famille est déjà passée sur l'autre rive. Et Jacob est là, dans la nuit, et il va se rouler dans la poussière en combat singulier avec Dieu. Jacob est celui qui dit : "Je ne Te lâcherai pas que Tu ne m'aies béni". Thomas est celui qui dit aujourd'hui : "Non, si je ne mets pas mes doigts dans tes plaies, si je ne mets ma main dans son côté, non, je ne croirai pas".

"Thomas, tu es seul, tu es seul contre Moi. Toute ta famille est déjà passée sur l'autre rive, toute ta famille croit déjà. Toute l'Église en fête acclame Marie-Madeleine comme apôtre des apôtres. Pierre, celui qui avait renié est déjà passé de l'autre côté. Jacques et Jean, les fils du tonnerre, Boanergès, sont passés aussi. Jean a vu, il a cru. Même Marc, celui qui s'était enfui nu, croit aussi ".

Thomas, tu es seul. Tu es seul parce que tu penses être plus clairvoyant que les autres. Toi au moins, à la différence des autres, tu mesures la dis­tance qu'il y a entre ton péché et le Salut. Toi, tu me­sures la distance entre ton amour et le sien. Toi tu mesures la distance entre ta fidélité et la sienne. Alors comme un forcené, tu te replies dans ta citadelle. Mais, Thomas, il est trop tard pour pleurer. Thomas, tu n'as plus que deux cartouches : cette douleur, ce regret de n'avoir pas été là. Ce regret auquel tu tiens car c'est une marque de la fidélité que tu portes encore à cet homme.

Thomas, ton autre cartouche, c'est ton in­croyance, ton incrédulité, ton incompréhension quand tu dis : "Non, ce n'est pas possible. Ou alors ces plaies ont une signification neuve, inédite, insoup­çonnée, complètement nouvelle". Donne-moi ta dou­leur Thomas. Tu n'étais pas là quand Il fut mis en croix. Tu dormais à Gethsémani et tu n'étais même pas là au jour de Pâques. Non, Thomas, tu n'es jamais là quand il faut !

Et voilà qu'aujourd'hui, Je reviens, et voilà qu'aujourd'hui il te faut capituler encore une seconde fois. Et Je comprends, Thomas, que tu tiennes à ce regret, que tu tiennes à cette douleur parce que tu veux Me prouver par là ta fidélité. Tu veux prouver encore une fois ton amitié à cet homme que tu as suivi pendant trois ans. Tu veux, parce qu'elle t'appartient, garder cette douleur. Mais, Thomas, réfléchis : cette douleur, c'est encore de l'attachement à toi-même. Et si tu veux croire, tu dois faire le deuil de cette dou­leur. Thomas, cette douleur Me maintient à distance. Par cette douleur, tu maintiens Dieu à distance. Cette douleur te donne l'allonge nécessaire, comme pour un boxeur, cette allonge maintient Dieu à distance.

Thomas a une droite redoutable, par cette douleur il maintient Dieu à distance, et évite de tom­ber K.O. dans les bras de son adversaire. Cette dou­leur en te rattachant à toi Me maintient à distance. Mais vois, Thomas, Je suis jeune et ressuscité. Tho­mas, est-ce que tu crois franchement que ta douleur est plus clairvoyante que ma grâce ? Thomas, donne-Moi aussi ton incroyance. Thomas, J'ai quelques questions à te poser.

Est-ce que tu peux, Thomas, avec ton cœur mesurer la profondeur du Cœur de Dieu ? Est-ce que tu peux avec tes pas mesurer l'étendue du Royaume des cieux ? Est-ce que tu peux, Thomas, avec tes lar­mes faire de la neige ? Est-ce que tu peux, Thomas, avec tes mains vider un océan ? Thomas, ce n'est plus ta douleur qui te retient encore loin de Moi, c'est ton incroyance. Thomas, Je peux passer à travers les por­tes closes, mais Je ne peux pas te forcer à croire. Thomas, ouvre la porte de ton cœur. La clef est de ton côté. Si tu ne M'ouvres pas, Je n'entrerai pas. Alors, Thomas, ouvre la porte. Vois, le jour se lève. Vois, ce combat singulier dans lequel tu M'as engagé tourne à ton désavantage.

Mais pour Thomas, la question demeure : quelle est la signification de ces plaies ? Quelle est cette signification absolument neuve ?

Thomas, tu sais bien que l'amour s'épanouit dans l'étreinte et dans la rencontre. Thomas, tu sais bien que l'amour seul est digne de foi, que l'amour est crédible. Et devant Celui qui a donné sa vie pour toi, qui te montre ses plaies en te disant: crois que tu as été aimé jusque-là. Thomas, vois si la plaie vibre en­core. Thomas, regarde si l'espérance n'a jamais été aussi neuve qu'aujourd'hui. Regarde, si l'amour qui M'a poussé à la croix ne M'a pas non plus tiré de là. Vois, Thomas, tu es si blessé, porte ta main à mon côté, regarde ce cœur si semblable et si différent du tien. Porte ta main à mon côté, que ta plaie se guérisse et que le poison s'évanouisse.

Thomas, c'est l'heure de la rémission, tu as été fort, mais tes deux cartouches n'ont servi à rien. Donne-Moi ta douleur, donne-Moi ton incroyance. Regarde si elles peuvent te sauver. Regarde si elles ont quelque efficacité. Regarde si elles sont efficaces contre Moi, contre mon amour sans cesse offert. Res­suscite, Thomas, ressuscite avec Moi. Thomas, tes vivres et tes provisions sont épuisés, tu es cerné, Thomas, rends-toi. Tu t'es bien battu. Tu t'es battu toute la nuit, ton pistolet est enrayé. Ouvre tes portes à l'amour. Laisse cet amour t'envahir, laisse cet amour prendre la place de ta douleur et de ton incroyance. Thomas, J'ai fait le siège, mais Je ne suis pas venu détruire tes fondations mais t'établir sur le roc de mon cœur.

Thomas, crie comme Verlaine dans sa prison de Mons où il avait été jeté à cause du coup de feu contre Rimbaud. Crie comme Verlaine qui compare le Christ à un beau chevalier. Crie comme Verlaine. "O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour et la plaie est encore vibrante, O mon Dieu, Vous m'avez blessé d'amour". Verlaine comme Thomas donne tout. Ver­laine se dit plus pauvre que personne : "Tout ce que j'ai, je Te le donne". "Fils de Jacob, glorifiez-Le" comme nous l'avons chanté à l'instant. Thomas, fils de Jacob est comme Jacob au matin boitant, blessé à la hanche après avoir roulé dans la poussière avec l'ange du Seigneur. Comme Jacob demande à son vainqueur "révèle-moi ton nom". Et Dieu qui lui répond : "Mon Nom tu ne peux pas le connaître". Aujourd'hui Tho­mas ne demande rien à son vainqueur et le vainqueur lui révèle le nom propre de l'amour, le propre nom de l'amour : le cœur ouvert. Et Thomas roule dans la poussière et découvre la profondeur de l'amour par lequel il est aimé.

Thomas, ton défaut, ton manque de stratégie, ton talon d'Achille, c'est d'avoir été seul, à découvert contre Dieu. Tu t'es éloigné de l'Église qui n'a jamais été aussi jeune qu'en ce jour de la Résurrection et tu as provoqué Dieu en un duel. Alors maintenant, Thomas, il est l'heure de dire avec l'Église la confes­sion de foi. Alors, nous dit l'évangile, Thomas se jette aux pieds du Seigneur et confesse la divinité de son ami : "Mon Seigneur et mon Dieu".

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public