AU FIL DES HOMELIES

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LA FOI OU L'ENTRÉE DANS LE MYSTÈRE

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (14 avril 1996)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Nous passons donc ce dimanche avec l'apôtre Thomas. Et cette histoire de l'apôtre Thomas en présence de Jésus ressuscité nous invite à réfléchir sur la foi. La foi en effet est au premier plan de ces quelques lignes : "Si je ne vois pas, si je ne touche pas, Je ne croirai pas ". "Avance ta main et ne sois plus incrédule, mais croyant ". " Parce que tu as vu, tu as cru. Heureux ceux qui croiront sans avoir vu. Ces signes vous ont été rapportés afin que vous croyiez et qu'en croyant, vous ayez la Vie". Il s'agit donc essentiellement d'une réflexion, d'une méditation sur la foi.

Thomas, c'est donc celui qui d'abord ne croyait pas et qui ensuite a cru. Au premier abord, nous serions tentés d'interpréter cela d'une manière relativement banale et superficielle. On lui dit que Jésus est vivant, alors qu'il sait qu'Il est mort. Et Thomas dit : "Si je ne le vois pas, si je ne vois pas ses plaies, si je ne mets pas la main dans ses plaies, je ne croirai pas ". Jésus vient, Il dit à Thomas : "Avance ta main, vois mes plaies, touche mon côté ". Et Thomas croit. Autrement dit, Thomas a demandé une preuve, il a eu cette preuve, il acquiesce à l'événement que d'abord il rejetait.

Mais en réalité il s'agit de bien davantage. Ce n'est pas simplement que Thomas, grâce à l'expé­rience par laquelle il a vu les plaies du Seigneur, il a touché les marques des clous et la plaie de son côté, ce n'est pas simplement que Thomas, grâce à cette expérience qu'il avait réclamée, acquiesce à cette constatation que Jésus est vivant, constatation qu'il n'acceptait pas de recevoir sur le témoignage des au­tres disciples. En réalité il y a un basculement beau­coup plus profond dans l'attitude de Thomas. Thomas ne voulait pas croire à ce prodige d'un mort qui res­suscite. Pour lui, dire que Jésus qu'il avait vu mourir sur la croix, qu'il avait vu ensevelir dans un tombeau, dire que ce Jésus était vivant, c'était un miracle inad­missible, un prodige dépassant l'expérience humaine. C'était quelque chose de merveilleux, de trop mer­veilleux pour être vrai. Il se refusait devant ce phé­nomène inexplicable qui, à ses yeux, résistait à son bon sens, à sa raison, à l'expérience humaine la plus courante, la plus normale. Il se heurtait donc à un phénomène inexplicable, irrationnel, à un phénomène miraculeux, merveilleux et il voulait, avec son bon sens, ses pieds sur terre, des choses plus normales, plus tangibles, moins extraordinaires.

Or quand il voit et touche Jésus, que se passe-t-il ? quel est le changement qu'il y a dans le cœur de Thomas ? Ce n'est pas simplement qu'il est satisfait parce qu'il a vu ce qu'il voulait voir, parce qu'il a tou­ché ce qui était pour lui une preuve nécessaire. Le renversement est beaucoup plus profond. Thomas s'écrie : "Mon Seigneur et mon Dieu". Et c'est là, la proclamation la plus solennelle, la plus fondamentale, la plus primordiale dans l'évangile de la divinité de Jésus. Certes Jésus avait déjà dit : "Le Père et Moi, Nous sommes un". "Tout ce qui est au Père est à Moi". "Qui Me voit, voit le Père". Jésus n'avait cessé d'induire dans l'esprit de ses disciples qu'Il était non seulement le Fils de Dieu en un sens large d'Envoyé de Dieu, mais le Fils égal à Dieu, Dieu Lui-même sur la terre. Pourtant les disciples n'avaient jamais encore proclamé cette foi. Et même au moment décisif, à Césarée, où Jésus s'était adressé à Pierre, en lui disant: "Pour vous, qui suis-Je ? "Pierre avait répondu : "Tu es le Christ, le Messie de Dieu". Le Christ, c'est-à-dire l'Envoyé de Dieu. Quelqu'un qui vient de la part de Dieu pour être le Sauveur, le messager. Ce n'était pas à proprement parler, de façon décisive, une affirma­tion de la divinité de Jésus. Il était sur la route, mais pour le moment il voyait surtout l'accomplissement des prophéties. Et les prophéties de l'Ancien Testa­ment avaient annoncé un roi, un nouveau David, un prophète par excellence. Ils avaient insinué que ce prophète serait quelqu'un de surnaturel, quelqu'un qui viendrait sur les nuées du ciel, qu'Il serait d'une cer­taine manière Dieu avec nous. Et en scrutant les Écritures, on aurait pu commencer à pressentir que c'était Dieu lui-même qui venait. Mais enfin ce n'était pas dit d'une façon aussi claire et formelle.

Thomas, lui, dit : "Mon Seigneur et mon Dieu". Voyant les plaies, voyant le côté ouvert du Christ, mettant sa main dans la trace des clous et dans la trace de la lance, Thomas non seulement accepte que celui qui était mort soit vivant, non seulement il se rend à l'évidence de la présence vivante du Christ, mais il perçoit que ce Christ mort et ressuscité, c'est Dieu lui-même : "Mon Seigneur et mon Dieu ". Au­trement dit, Thomas a basculé de la reconnaissance d'un événement extraordinaire dans la découverte en profondeur du mystère. Il ne s'agit pas seulement d'un fait merveilleux et miraculeux, il ne s'agit pas seule­ment d'un prodige, il s'agit du mystère même de Dieu dans son amour pour les hommes qui le conduit jus­qu'à venir parmi les hommes, se faire homme avec les hommes, être notre frère, l'un de nous, Dieu et Homme, pour apporter cet amour infini de Dieu au cœur même de l'humanité, vivre avec un cœur d'homme cet amour de Dieu et ainsi nous sauver.

Thomas est donc passé d'une perspective en­core toute humaine, de choses normales et de choses extraordinaires à une perspective beaucoup plus pro­fonde qui est justement la foi, qui est de discerner au-delà des faits, des événements, au-delà des réalités plus ou moins explicables ou inexplicables, de discer­ner le mystère. Qu'est-ce que c'est que le mystère ? Et bien le mystère, ce n'est pas quelque chose qu'on n'a pas encore expliqué ou qu'on n'a pas encore expéri­menté, dont on n'a pas encore la preuve, dont on n'a pas encore la clef, le mystère, c'est quelque chose qui nous dépasse de manière radicale, de manière fonda­mentale et définitive parce que c'est quelque chose qui est au-delà des prises de l'intelligence humaine la plus aiguë soit-elle, la plus éveillée, éclairée soit-elle, le mystère c'est ce que l'homme "n'a jamais entendu, ce que son œil n'a pas vu, ce qui n'est jamais monté au cœur de l'homme,ce que Dieu a réservé pour ses amis, pour ceux qu'Il aime". Le mystère, c'est entrer dans un monde nouveau qui est le monde de Dieu, qui est la vie profonde, le secret intime de Dieu, qui est par là-même aussi le secret de toute chose et le secret de notre propre vie, mais qui en quelque sorte nous transplante au-delà de ce qu'est notre vie quotidienne, notre vie courante, notre expérience normale. C'est la découverte que le réel est plus vaste que ce que nous en percevons, que ce que nous expérimentons, que ce que nous comprenons, que ce que nous expliquons. C'est découvrir que notre esprit se trouve au milieu d'un océan infini de lumière, de vérité, d'intelligibilité, mais un océan à la mesure duquel nous ne sommes pas faits, ou plus exactement un océan d'intelligibilité dans lequel nous ne pouvons pénétrer que par grâce, que par cette aspiration que Dieu exerce sur nous et qui nous exhausse au-delà de nos limites, au-delà de ce que nous sommes par nous-mêmes. Dieu nous introduit dans une lumière qui n'est pas la nôtre, qui est la sienne, Il veut nous faire partager quelque chose qui dépasse nos limites et ainsi faire, en quelque sorte, craquer les limites de cette expérience humaine dans laquelle nous sommes à l'aise et où nous nous com­plaisons et que nous aimons bien expérimenter à notre niveau. Dieu nous appelle plus loin.

Et quel est le moyen par lequel Dieu nous fait entrer dans cette foi qui est, par essence, par nature, au-delà des limites de notre esprit, au-delà des prises de notre intelligence ? Comment Dieu nous y fait-Il pénétrer ? Eh bien, c'est très clair : Ce que Thomas a vécu, ce n'est pas simplement la constatation des plaies du Christ, ce n'est pas simplement la constata­tion de la présence physique de Quelqu'un qu'il croyait mort et qui est vivant. Ce que saint Thomas a vécu, c'est le contact profond avec la personne de Jésus. C'est en quelque sorte cette communication de puissance divine qui s'est produite entre Jésus et lui, dans cette rencontre à la fois corporelle et spirituelle qui va jusqu'au plus profond et qui tout-à-coup ouvre dans le cœur de Thomas une béance à laquelle il ne s'attendait pas. Jésus, en personne, touche Thomas, touche le cœur de Thomas, quand Thomas touche le corps de Jésus. Jésus vient au plus profond de Tho­mas et c'est Lui-même qui creuse, en quelque sorte, dans son cœur cet infini de la foi. C'est Jésus qui transplante, dans l'esprit et le cœur de Thomas, cette foi qui est une participation à l'Esprit et au cœur de Dieu.

Dieu connaît toute chose, Dieu connaît en sa profondeur le mystère de toute chose, à travers son propre mystère qui, pour Lui, est plénitude de lumière et d'évidence. Et Dieu va nous donner, donner à Tho­mas et à chacun d'entre nous, par la foi, d'entrer dans ce mystère, d'entrer dans cette intelligence qui est sienne, de son propre mystère et du nôtre. Et la foi est en quelque sorte le rejaillissement, la projection dans notre vie, dans notre expérience humaine, la projec­tion dans nos capacités limitées de cet infini de la connaissance et de l'amour de Dieu. En entrant en contact, en contact personnel, en contact intime, par une rencontre, au sens vrai du terme, donc par un échange, par un partage de vie, par une communion avec Dieu, tout à coup s'établit au plus profond de nous-mêmes une dimension nouvelle, une dimension pour laquelle nous n'avons pas davantage de preuve, pas davantage d'évidence qu'auparavant, mais qui nous transplante dans un autre univers, dans une autre vérité, dans un autre monde, en quelque sorte.

Il faut donc accepter comme Thomas d'être visité par Dieu, d'être rencontré par Dieu, d'être intro­duit par Dieu à la communion de sa présence, de sa vie et de ce dépassement radical que représente notre entrée en contact avec Lui. Entrer dans le mystère, c'est accepter de perdre ses références, de perdre les bornes sur lesquelles nous nous appuyons habituelle­ment pour vivre. C'est accepter d'entrer dans cette aventure qui nous conduit là où nous ne savons pas, là où nous ne pouvons pas savoir, là où précisément rien de ce que nous allons découvrir n'a été vu par notre œil, n'a été entendu par notre oreille, n'est monté à notre cœur. L'expérience de la foi, c'est l'expérience de ce "lâcher" de toutes nos références et de toutes nos prises, pour nous laisser emmener en haute mer, dans le grand large du mystère de Dieu.

Frères et sœurs, qu'en ce dimanche Thomas nous initie à cette expérience de la foi qu'il a vécue et que nous qui n'avons pas vu, nous qui ne voyons pas, nous qui n'expérimentons pas, nous nous laissions rencontrer, comme Lui, par le Seigneur, au plus pro­fond de notre cœur pour que nous puissions nous écrier, avec lui : "Mon Seigneur et Mon Dieu", non pas en fonction de notre expérience, mais en fonction de cette rencontre qui transfigure et bouleverse tout ce que nous sommes et tout ce que nous pensons.

 

 

AMEN

 

 
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