AU FIL DES HOMELIES

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AU BOUT DU DOIGT DE THOMAS, LE CŒUR DE DIEU

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année C (19 avril 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Saint Jean de Malte : Saint Thomas

 

Vous connaissez peut-être ce mot d'un humo­riste américain : "L'éternité, c'est long sur­tout vers la fin", ce qui me semble une re­marque tout à fait sensée. Tout le problème, c'est de savoir si nous la désirons, l'éternité, ou si nous crai­gnons de la désirer, car c'est ce qu'il faudrait que nous désirions, puisque nous sommes des chrétiens croyants corrects.

En fait officiellement, oui, mais officieuse­ment à l'intérieur, nous le craignons peut-être que cela dure trop longtemps. Et finalement nous entretenons, malgré nous, une certaine méfiance ou nous pouvons entretenir une certaine méfiance quant aux choses du ciel, si elles ressemblent un tant soit peu, avec seule­ment un peu plus de couleur, à celles de la terre, et de fait cela risque d'être très très long. Et notre ami Tho­mas dont je considère toujours qu'il est plus vénéré pour son incrédulité que pour sa foi, sert de prétexte à une sorte de débat intérieur, permanent sur la foi dans laquelle nous pouvons tolérer un certain nombre de doutes, c'est de bon ton de réfléchir à sa foi, c'est vrai. Mais c'est peut-être un peu empoisonner la foi que de tolérer qu'il y ait quelques doutes de manière perma­nente, ça finit par miner en quelque sorte son élan, parce que la foi c'est un mouvement du cœur, du corps et des mains qui va convertir mon regard et qui va m'apaiser, me permettant de vivre en cet instant l'éternité, définition que je donne maintenant.

La foi, ce n'est pas une sorte de certitude construite à l'intérieur de nous comme une architec­ture solide, dogmatique. Vous n'avez pas appris le Credo un beau jour de votre vie en disant : "oui, oui, oui mais oui, oui, finalement oui, etc … Je signe". Quelque chose d'autre de plus dilué, de plus immé­diat, de plus furtif, de plus spontané, de plus géné­reux, de plus gratuit qui nous a fait rencontrer un chrétien, des chrétiens, peut-être le Christ Lui-même ou Marie, enfin je ne sais pas, des événements qui vous ont permis de vous dire : "je m'élance, comme chrétien, je m'élance et mon être devient croyant". Et après, en récitant ensemble le Credo le dimanche, vous avez consenti, vous vous êtes construit à travers ce que l'Église propose. En fait il n'y a pas plus dan­gereux que des gens qui, ayant fait ou croyant avoir fait cette expérience de la rencontre de quelqu'un qui les mène à Dieu où Dieu Lui-même, croiraient pou­voir par eux seuls se construire à l'intérieur. il y a des gens qui n'aiment pas l'Église, qui n'aiment pas les chrétiens, qui n'aiment pas saint Jean de Malte, ça je comprends, mais le début je ne comprends pas, parce qu'effectivement ils préfèrent par eux-mêmes se re­trouver, comme on dit. Je pense qu'il s'y glisse une erreur fondamentale, il y a une expérience première personnelle, et il y a une confession commune. Ce sont ces deux choses qui font de nous des êtres croyants.

La foi, en quelque sorte, c'est une sorte d'élan, un élan que j'ai à reprendre comme on a un geste de caresse, un geste de tendresse pour ceux qui nous entourent. La foi, c'est ce moment fondamentalement gratuit que je redessine avec mon propre corps, avec tout mon être vers Celui que je peux à peine atteindre. Il est devant moi, à travers ici, l'Église, sa présence signifiée, par les sacrements, dans le pain, dans l'huile, dans l'eau, etc … C'est une sorte de : "je donne à mon être une obligation de générosité, je donne à mon être une obligation de ne pas tout comprendre, de ne pas tout vérifier, de ne pas avoir fait le tour de la question, de ne pas en comprendre tout, je donne à mon être l'obligation d'une acte de foi".

Il y a un tableau de Caravage qui représente la fameuse incrédulité de Thomas. Thomas est vieux, très ridé, rustre et populaire, comme souvent Cara­vage aime à représenter les apôtres. Et Jésus a pris le propre doigt de Thomas et l'a enfoncé dans son côté pour bien vérifier. Alors Thomas, il est là, il a la main sur la hanche comme s'il faisait de l'arthrose et qu'il était trop vieux, il a à peine la force de se pencher, Jésus est beaucoup plus jeune, plus vif, plus vigou­reux. Mais le plus drôle, ce sont les deux apôtres au-dessus : Pierre et Jean qui regardent avec une certaine envie, comme s'ils s'étaient dit : "finalement ce gars-là, il a eu raison de demander à vérifier". Et l'ensem­ble des quatre têtes forme une croix. Le tableau est incroyablement réaliste, profond, et cela tient au fait que Jésus prend en compte le mouvement de Thomas et lui donne d'aller jusqu'au bout, en quelque sorte le geste de Thomas, ce qu'il dit au début : "si je ne vois pas etc....", c'est-à-dire : "je veux avec mon corps m'élancer vers Lui, défier mais m'élancer, toucher", ce n'est pas : "donnez-moi les actes qui me permettent dans ma chambre, le soir, en vérifiant que c'était bien Lui qui est venu". Pas du tout : "je veux être tout près de Lui, je veux me mettre tout près". Et Jésus le rend tout près. C'est d'ailleurs tellement vrai qu'Il le rend tout près de son Cœur, Il lui dit : "on va aller jusqu'au bout, on va aller jusqu'à mon Cœur".

D'ailleurs quand on regarde des tableaux, c'est intéressant parce que les différents tableaux qui repré­sentent Thomas depuis donc le Caravage, puis ceux qui se sont inspirés au Caravage, plus ça va moins il touche Jésus, et le dernier tableau, c'est un tableau du seizième qu'on voit à Venise, je crois, il est comme en arrière, stupéfait, à mi-chemin entre l'effroi et la foi. Je vois bien que la foi prend une autre dimension peut-être plus contemplative, mais aussi qui n'a pas ce côté généreux et spontané que, je crois, à l'Évangile et que je crois Caravage traduit bien. Il y a un côté concret, réel, immédiat, spontané, pas réfléchi, non, ce n'est pas réfléchi. Et cet acte de foi, cet acte du mouvement de l'être de Thomas ouvre ses yeux et lui délie la langue, il Le voit, il Le reconnaît et il dit : "Mon Seigneur et mon Dieu", c'est-à-dire que le geste qu'il a fait, que Jésus a pris et même l'a engagé à aller jusqu'au bout, convertit en quelque sorte l'incrédulité qui n'est pas fondamentalement l'aspect central de Thomas, l'aspect central c'est d'être proche, d'être là, d'être à côté, de toucher.

Ce qui relève de notre vie humaine, j'allais dire, pour être un peu simpliste et vulgaire, par rap­port à Dieu, nous devons être le démarreur et Dieu est le moteur, mais s'il n'y a pas de démarrage, Dieu ne fera rien, s'il n'y a pas ce premier élan, l'étincelle électrique, peu importe, qui va lancer la combustion, Dieu ne va pas nous mettre en route à partir du point mort, il faut un minimum de mouvement pour que Dieu fasse de ce mouvement l'amplitude même de notre vie éternelle à venir. C'est un tout petit mouve­ment, ce sont des lèvres qui s'ouvrent, c'est un psaume articulé, c'est un abandon dans la prière, c'est tout ce que l'Église propose pour nous aider à être de ce pre­mier mouvement marqué plus loin par le grand mou­vement de la foi. Dieu a besoin d'un tout petit peu de vie, un début de vie, un commencement de vie, un germe, le geste de Thomas, c'en est un, Marie-Made­leine en a un autre, chaque apôtre a trouvé à sa ma­nière une façon de donner à son Maître ce petit com­mencement dont Dieu fera une fin, mais il faut un commencement, c'est ça la façon dont Dieu nous ho­nore et attend de nous, parce qu'Il nous honore et qu'Il nous veut libres, ce petit consentement, ce petit début qui fait de nous ce large mouvement.

C'est pourquoi nous avons au cours d'une messe renouvelé ce geste, renouvelé cet acte intérieur, ce petit acte qui n'est pas un acte de réflexion, qui est simplement de dire,: "je m'abandonne à Toi", la prière de Charles de Foucauld : "je m'en remets, je ne comprends rien" ou "je veux Te voir", ce moindre mot, ce petit mot de rien qui, au cours de la messe, au début ou à la fin, peu importe, ou dans l'Amen au moment de la communion, est la condition de notre foi, c'est-à-dire de la façon dont nos pas vont s'éclairer les uns après les autres, parce que c'est quoi la foi ? c'est que nos pas vont s'éclairer, nous allons voir le premier pas, nous n'allons pas voir l'éternité d'emblée, ce n'est pas l'éternité que nous voulons pour l'instant, c'est pour l'instant que nos pas soient assurés dans cette vie et que nous sachions que nous sommes accompagnés par Lui, que jamais Il ne nous abandon­nera. Il faut pour ça qu'il y ait ce minimum, c'est pour cela qu'on a inventé les pèlerinages. Mais il y a mille et une façons d'être pèlerin en notre cœur, ici même, sans bouger de notre chaise. Il faut accepter de démar­rer, de se mettre en mouvement pour que de ce mou­vement Dieu fasse de nous un grand mouvement de transformation, notre propre divinisation.

Alors ce qu'on nous dit "j'attends qu'Il vienne". Quelqu'un me disait hier après un mariage : "ah ! si tous les chrétiens étaient comme vous, je se­rais catholique", c'est tout à fait flatteur, et je lui dis: "mais vous êtes baptisé", il me dit : "évidemment oui", cela veut dire qu'il a manqué à cet homme ce petit mouvement qu'il aurait pu faire pendant le mariage d'ailleurs qui était de dire : "je ne sais pas très bien qui Tu es, mais apparemment on parle de Toi ici, j'ouvre, j'accepte, j'écoute, je convertis mon regard, je convertis ma langue". Nous qui sommes là parce que nous sommes là, après tout chacun son problème, mais nous sommes baptisés aussi, mais nous avons tou­jours à renouveler ça, comment voulez-vous que le mouvement ne s'assèche pas, ne se sclérose pas, ne s'abîme pas si nous ne sommes pas un peu comme Thomas, les mains sur la hanche, un peu usés d'avoir attendu et de ne pas avoir été récompensés ?

Ce qui nous trouble dans la foi, c'est que nous ne sommes pas beaucoup récompensés. Nous trou­vons que le malheur ce qui est vrai d'ailleurs, c'est un gros problème qui est disproportionné par rapport à nos fautes, je ne tiens pas à le développer maintenant, mais c'est évident que le tragique de nos vies n'a rien à voir avec notre péché, mais seulement comme nous sommes toujours un peu blessés et donc mal récom­pensés de la foi qui est pour nous un effort, vous comprenez comment on fonctionne, on est en train de faire des comptes : "je Te donne ça, Tu me dois ça", c'est un commerce, c'est très difficile de sortir de cela, mais il faut qu'on nous sorte de cela pour qu'il y ait un mouvement de gratuité unique, fou, il y a dans la foi quelque chose qui se détache du raisonnement, de la sagesse des hommes. C'est fou pour Thomas d'avoir voulu être là, de toucher, et c'est fou pour Jésus de dire :"vas-y jusqu'au bout".

C'est un peu fou. Mais s'il n'y a pas cette dé­raison, quelque chose qui nous fait sortir de nous, à l'extérieur de nous, ce petit mouvement intérieur qui fait vraiment de nous des fous de Dieu, sinon nous sommes engoncés dans des principes. Où est la dérai­son, l'illogisme, la folie de la foi ? Eux, ils vont vivre leur amour, ils ont besoin de l'amour de Dieu pour aller plus loin.

Frères et sœurs, ensemble parce que nous ne pouvons le faire qu'ensemble, s'il n'est pas contrôlé par la communion même des Saints, c'est là où c'est intéressant, c'est qu'en faisant cet acte intérieur très secret, mystérieux à l'intérieur de nous et quand nous le faisons ensemble, il est corrigé mystérieusement dans la communion des saints, et il prend toute sa valeur, j'allais dire toute la certitude qui nous mène vraiment à Dieu.

Quand nous le faisons seuls, nous prenons toujours le risque de nous égarer dans nos illusions et dans nos autres divinités. Au contraire, quand on est ici, il y a une sorte de garantie, non pas une garantie de normalité, mais une garantie de communion de nous, les uns avec les autres, et de nous avec Dieu. Dans la foi que nous allons confesser, nous pouvons nous élancer pour pouvoir prononcer ces mots si heu­reux, si forts, pleins de Credo et pleins de tendresse aussi, ceux de Thomas : "Mon Seigneur et mon Dieu".

 

 

AMEN

 

 
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