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RESSUSCITÉ DANS SON CORPS

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (11 avril 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Nous avons vu, le Seigneur", disent les disci­ples et Thomas leur répond: "Si je ne mets pas la main dans son côté, si je ne mets pas mes doigts dans les blessures de ses mains et de ses pieds, non, je ne croirai pas".

Frères et sœurs, c'est bien connu : Thomas est l'exemple du sceptique et de l'incrédule. Mais je vous avoue qu'il a raison. Je vous avoue qu'il a raison non seulement parce qu'il est tout à fait en phase avec notre mentalité moderne qui veut des preuves et qui veut vérifier, non seulement il est en phase avec nous à cause de cette espèce de soupçon qu'il a sur ses frè­res, les apôtres, en se disant : "Moi, je les connais, mes frères, il y a dix jours, ils étaient tous complète­ment démunis, sans espoir, sans espérance. Ils ont donc dû collectivement se monter la tête pour croire à la Résurrection, mais en réalité c'est une sorte de réflexe de survie et de défense". Mais il a surtout rai­son pour une chose qui n'appartient qu'à lui, c'est qu'il est le premier à avoir compris ce que c'est que d'être apôtre. C'est pour cela que Thomas ne cesse de nous étonner. Les autres ont compris après, mais lui qui, d'abord, n'était pas là, a finalement compris mieux que les autres. Thomas était un homme à qui l'on ne racontait pas d'histoires : le Christ était mort, c'était fini, et d'ailleurs il avait toujours montré cette espèce de franchise et de force de tempérament : "Allons-y avec Jésus et mourons avec lui", disait-il lorsqu'il s'agissait d'aller voir les sœurs de Lazare au moment de la mort de ce dernier. Thomas est toujours un peu fonceur, le type aux idées nettes et claires. On ne lui raconte pas d'histoires. Par conséquent, si les disciples disent : "Nous avons vu le Seigneur", ce n'est pas si clair que ça pour lui, donc il veut voir.

Donc il n'était pas là. Mais quand il retrouve les apôtres, un peu fortuitement, dans ce Cénacle où, entre nous soit dit, cela devait spirituellement sentir un peu le renfermé, ils sont tous là, blottis par peur, par crainte, portes closes, ils vivent dans un blockhaus. On comprend la réaction de Thomas, c'est comme s'il leur disait : "Écoutez, mes amis, si vous l'aviez vu vivant, vous feriez une autre tête, si vous étiez vraiment persuadés qu'il est vraiment ressuscité, ça vous ferait un autre effet. Vu l'état dans lequel vous êtes, votre témoignage n'est pas vraiment convaincant."

Donc l'incrédulité, le scepticisme de Thomas n'est pas si faux. Mais surtout il a raison pour un motif et une attitude que je trouve extraordinaires. Qu'est-ce qu'avait vécu Thomas ? Il avait connu le Christ dans son corps. Et lui-même, Thomas, avec son corps avait connu le mystère du Christ manifesté par son corps. Et c'est sur ce point précis que Thomas nous apporte tant pour notre foi. En effet, qu'est-ce que c'est que notre corps, sinon le lieu de notre his­toire, ce lieu où s'inscrivent tous les événements de notre vie.

Je crois qu'il n'est pas nécessaire ici d'expli­quer aux mamans qui présentent au baptême aujour­d'hui Juliette et Corentin ce que je veux dire : comme mères, elles savent que déjà à travers tous leurs ges­tes, leurs caresses, leur tendresse, elles marquent dans le corps de leurs enfants leur amour maternel. Et vous avez remarqué comment nous communiquons par notre corps dès les premiers moments de notre vie, on dit même qu'il faut passer de la musique aux petits qui sont dans le sein de leur mère parce qu'il paraît que cela leur fait du bien. Cela provient du fait que l'enfant est réceptif par son corps. Dès les premiers moments de sa vie, tout son corps est là, dans une réceptivité extraordinaire aux gestes favorables ou défavorables venant d'ailleurs. C'est pour cela que notre corps a une mémoire, une mémoire qui n'est pas simplement matérielle, mais qui est cette mémoire dans laquelle s'inscrit d'abord notre code génétique, car notre corps est fait de mémoire du patrimoine génétique que nous transmettons aux enfants. Et puis notre corps est fait de la mémoire de tous les événements qui se gravent en lui et, dans certains cas dramatiques, une blessure personnelle affective peut se marquer, se graver dans notre corps comme une cicatrice, comme une souffrance. Et donc notre corps réagit à tout, il est le lieu de la communion, de l'échange, de la réceptivité, rien de ce que nous éprouvons qui n'entraîne une réaction, ne serait-ce qu'une poussée d'adrénaline. Autrement dit, à tout moment de notre existence, notre corps est en réaction immédiate avec l'entourage, notre corps est le lieu même de notre histoire et de notre communication avec tout le monde.

Or Thomas sait cela, il sait comment il a connu le Christ avec ses yeux, avec ses mains, avec le fait d'avoir marché avec lui, avec le fait d'avoir éprouvé à certains moments des émotions, des peurs, le fait d'avoir éprouvé aussi de la colère ou de l'an­goisse, des passions qui sont souvent très physiques. Et donc, Thomas pense et raisonne ainsi : "Si je l'ai connu comme ça et si on me dit qu'il est vivant, il faut qu'il soit resté en lui quelque chose de ce que j'ai connu". Voilà le raisonnement de Thomas : "Si moi, je l'ai connu à travers mes yeux, mes oreilles, à tra­vers mes mains, à travers toute ma sensibilité, à tra­vers mon corps, il faut qu'aujourd'hui encore, s'ils me disent qu'il est vivant, il se révèle à moi par quelque chose de son corps".

Et vous remarquerez que Jésus joue le jeu. Quand il arrive, Il dit à tout le monde : "La paix soit avec vous", puis il se tourne immédiatement vers Thomas et lui dit : "Tu voulais voir mes mains, les voilà, tu voulais voir mon côté, le voilà. C'est bien moi". Autrement dit, Jésus sait très bien ce qui s'est passé dans la tête de Thomas et si seulement nous étions incrédules de cette manière-là, qui consiste à vouloir voir le Christ ! Cela nous donnerait de cons­tituer des assemblées un peu plus vivantes. On aurait envie de le voir, on aurait envie de le toucher, de le contempler de nos yeux, d'entendre sa voix. C'est bien cela l'incrédulité de Thomas, c'est dire : "S'il s'est manifesté à moi par son corps, dans son corps, et si moi je l'ai reçu par mon corps et dans mon corps, je veux de tout mon être que ça continue". Et Jésus lui accorde effectivement ce qu'il a demandé.

Évidemment, c'est toute la différence entre Thomas et nous et je vous disais au début que Tho­mas a mieux compris que les autres ce que c'est que d'être apôtre, car les apôtres sont par définition les seuls à avoir vécu cela. Est apôtre celui qui peut af­firmer : "Celui que j'ai connu avant dans la chair, avant la mort, maintenant, après la mort, je l'ai revu aussi dans sa chair ressuscitée, mais c'est bien le même. La preuve, c'est que j'ai pu le reconnaître par tous les pouvoirs corporels de ma sensibilité et de mon être d'homme". Comme l'a dit saint Jean : "Ce que nos mains ont touché, ce que nos yeux ont vu, ce que nos oreilles ont entendu du Verbe de vie ..." Maintenant nous pouvons l'annoncer parce que c'est le même Ressuscité.

Autrement dit, Thomas est le destructeur de toutes les théories qui évoqueraient l'au-delà de la mort et l'immortalité comme une espèce d'état de zombie dans lequel on n'a plus ni consistance ni iden­tité. Thomas est celui qui a voulu pouvoir témoigner sur la base de son exigence et de son courage, il a voulu témoigner après Pâques qu'effectivement, son expérience de Jésus, telle qu'il l'avait connu avant la Résurrection, est bien une expérience analogue à celle qui suit la Résurrection et qu'il s'agit du même Jésus, dans son corps, avant comme après la Résurrection.

Alors, vous allez me dire : "Nous sommes bien mal lotis dans l'affaire, nous ne sommes pas apôtres", sûrement pas en tout cas au sens des douze apôtres". Mais il faut aussi préciser que, d'une cer­taine manière, nous sommes comme les apôtres. Quand on va baptiser Corentin et Juliette, ils vont recevoir Dieu dans leur cœur, mais surtout dans leur corps : à travers l'eau qui va couler sur leur corps, ils vont recevoir la grâce du Christ. Le premier contact de Dieu ressuscité avec ces deux petits, c'est la caresse de l'eau sur leur corps, c'est le geste du bain.

Autrement dit, le rapport du Christ ressuscité aujourd'hui avec l'Église, est un rapport de corps à corps. C'est pour cela que le bain est tellement signifi­catif. Quand on est baptisé, on est baigné dans le Christ. "Vous avez été baptisés dans le Christ". Les premiers témoins l'ont toujours dit avec force. Pour­quoi l'Église est-elle un corps ? Vous pressentez maintenant pourquoi, on ne dit pas que l'Église est une institution avec des grands principes comme la déclaration des droits de l'homme : ce serait peut-être très bien, mais ce n'est pas tout à fait cela. L'Église est un corps, c'est-à-dire c'est le lieu de la réceptivité de l'humanité au mystère du Christ.

Pourquoi sommes-nous rassemblés aujour­d'hui, ce matin, sinon pour recevoir le corps du Christ ? Et notre "contact" avec le Christ, il est physique, c'est le pain et le vin, c'est tout. Autrement dit, nous sommes exactement dans la même attitude que Tho­mas : "Si je ne le touche pas, si je ne le reçois pas dans mon corps, je ne croirai pas". Au fond, le Christ, avec son Église, a exactement la même atti­tude que celle qu'il a eue à l'égard de Thomas, Il veut nous communiquer, pourrait-on dire, charnellement le salut, Il veut nous communiquer un salut pour notre chair selon l'économie de la chair. Nous ne recevons pas l'Esprit par les idées, nous recevons l'Esprit par le corps et le sang du Christ, et nous recevons l'amour de Dieu au baptême par le bain d'eau, par des signes concrets et non pas par la messagerie électronique.

Thomas est donc très important aujourd'hui pour notre compréhension du mystère de l'Église. Dès qu'on fait de l'Église une collection de gens qui pen­sent la même chose, c'est peut-être très satisfaisant, on a l'impression qu'on est plus spirituel, parce que cela se passe uniquement dans l'intellect, mais dans ce cas, c'est le commencement de la fin : la communication de Dieu se fait par des idées abstraitement, de loin comme par télépathie. Or l'Église n'est pas une asso­ciation fondée sur les sciences paranormales, para-psychologiques ou télépathiques. L'Église a un corps et nous sommes ensemble ce corps, et c'est dans notre corps que, par les sacrements et par les signes de Dieu, s'inscrit la présence de Dieu. Aujourd'hui en­core, l'Église, ici, à Saint Jean de Malte, est visible comme corps, par les signes sacramentels qu'elle cé­lèbre.

Que Thomas soit vraiment notre guide dans la foi, qu'il réveille en nous ce que j'appellerais le ré­alisme de la foi : la foi, c'est de croire en Dieu, mais à force de nous imaginer Dieu et la foi comme des en­tités purement gazeuses, tellement transcendantes qu'elles n'ont plus rien à voir avec nous, nous finis­sons par gommer et édulcorer la densité du mystère de l'Incarnation. Or l'apparition à Thomas, c'est la mise en évidence que la Résurrection ne met pas un point final à l'Incarnation, à la venue du Christ dans la chair. Dans l'Église aujourd'hui, le Christ vient encore dans notre chair. La Résurrection et la manifestation à Thomas, sont ce qu'on pourrait appeler l'Incarnation continuée, le fait que le mystère du Christ qui s'est fait chair à un moment de l'histoire, continue dans l'his­toire à se faire chair dans le corps et dans l'histoire de chacun d'entre nous.

 

 

AMEN