AU FIL DES HOMELIES

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LE PARADIS, GLORIFICATION DE NOS BLESSURES

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année C (22 avril 2001)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Je vais faire un effort pour essayer de vous parler d'un sujet non conflictuel ou polémique : je vou­drais vous parler du Paradis.

Qu'est-ce que le Paradis ? Rien que le mot est intéressant, cela vient du persan, et signifie un jardin planté de beaucoup d'arbres, un jardin où l'on est heu­reux. C'est certainement ce qui a donné dans les pre­mières pages du livre de la Genèse le Paradis, l'Eden, où Adam et Eve sont heureux de vivre en communion avec Dieu, pouvant manger les fruits d'à peu près tous les arbres du jardin. C'est d'ailleurs le même mot pour les musulmans qui voient aussi un jardin délicieux où tout ce que l'on désire et que l'on porte dans son cœur est réalisé, c'est une sorte de grand harem amélioré à l'état éternel. Le Paradis peut être cette première image. Et nous, lorsque nous pensons au Paradis, ou quand on interroge tel ou tel, cela correspond à peu près à ceci : on sera heureux, tous nos désirs seront enfin comblés. Vous l'avez déjà peut-être entendu, tel frère pense que ce seront des fontaines de chocolat qui couleront sans cesse et on pourra s'y abreuver à volonté. Pour un autre qui a la passion pour les or­chestres, on sera un grand chef d'orchestre, et si on aime la musique et le chocolat, en même temps, on pourra jouer la symphonie du Paradis, et le chocolat continuera à couler à profusion. Bref, en soi le Paradis c'est en principe un endroit très sympathique.

Mais comme il faut faire un peu de théologie, j'ai regardé dans le catéchisme de l'Église catholique ce qu'on disait concernant le Paradis. C'est très inté­ressant : "c'est la fin ultime", c'est donc bien dit que ce n'est pas pour l'immédiat et après cette fin il n'y a plus rien du tout, c'est la fin des fins, "c'est la réalisa­tion la plus profonde de l'homme". C'est beau ! On va retrouver un petit peu ce que je disais sur les aspira­tions ou sur les désirs : "c'est l'état de bonheur su­prême et définitif". Un peu plus loin dans le texte, on dit aussi qui vous satisfera peut-être un peu moins : "c'est la communauté bienheureuse de tous ceux qui sont parfaitement incorporés au Christ". C'est le deuxième pendant, parce que quand on pense Paradis, on pense d'abord à soi et à la réalisation de tous ses désirs, on pense rarement aux désirs des autres. On pourrait prendre l'image suivante : on prend la com­munauté Saint Jean de Malte, et l'on est tous heureux d'être ensemble (je vois déjà la tête de certains !). L'avantage c'est qu'on est incorporé à Christ, cela change quelque chose, du moins pouvons-nous l'espé­rer. Remarquez quand nous nous rassemblons le di­manche, c'est justement pour être incorporés à Christ, que ce soit par le baptême où l'on devient d'autres Christ, ou que ce soit pour recevoir le Corps du Christ. Et comme le disait si bien saint Augustin (je cite mes bons auteurs) : "Reçois ce que tu es". Si tu reçois le Corps du Christ c'est parce que tu es le Corps du Christ.

Le Paradis c'est donc en fait la réalisation ul­time de l'homme, de tous ses désirs, de tout ce qu'il porte. Je l'imagine, parce que je n'y ai jamais parti­cipé, c'est un peu comme le club Méditerranée, sauf qu'en principe on ne paie pas, mais derrière tout cela, il y a les cocotiers, tout le monde est beau, bien bronzé, la température est toujours agréable, et puis on peut se "radasser" comme on dit en Provence sur sa chaise-longue en sirotant son coca ou sa grenadine, face à la mer infinie, et sans doute Jésus qui doit être quelque part par là !

Vous le voyez, c'est quelque chose d'inacces­sible. Cela dit, il peut y avoir des images de Paradis plus proches, j'allais vous proposer comme exemple pour ne pas se prendre les pieds dans le tapis: Moo­ving ou pas mooving ; le Paradis, c'est Mooving, donc vous avez un corps bien musclé, en forme, c'est la santé. "Pas mooving", vous ressemblez à un crapaud, c'est à peu près cela, on le voit bien sur les affiches, mais le choix est restreint. Le Paradis, c'est "Moo­ving", en principe. L'enfer, ce n'est sans doute "pas mooving", je ne sais pas, mais avis aux grenouilles dites de bénitiers.

Le Paradis qu'est-ce que c'est ? L'évangile d'aujourd'hui nous dit quelque chose du Paradis. Quand on l'écoute attentivement, il présente une ré­alité très importante : la rencontre du Christ ressuscité avec les disciples qui se sont réunis parce qu'ils ont peur. Ils sont dans une sorte d'angoisse et de stress, à cause de l'absence, de la mort, et ils ont peur de leur entourage qui risque de les prendre aussi et de les tuer, de les crucifier. Quand Jésus arrive, Il leur adresse cette parole très importante parce qu'on va la retrouver tout au long de la liturgie : "La paix soit avec vous". Le prêtre à un certain moment de l'Eucha­ristie dit "Tu nous donnes la paix, Tu nous laisse la paix", et plus loin encore, on reprend sans cesse ces images de paix. La première des réalités, c'est la paix qui nous est donnée. Le Paradis, c'est exactement cela : vivre de cette paix, de ce que Jésus nous donne. Un des premières paroles que Jésus adresse à ses apôtres c'est : "Je vous donne ma paix". c'est bien le don que Dieu fait. Le deuxième acte important, c'est que cette paix, on ne le reçoit que dans la foi au Christ ressus­cité. Le problème de Thomas c'est qu'il n'a pas la foi, ou plutôt qu'il ne croit que s'il voit. Cela dit, on dit souvent que le Paradis est la vision béatifique, donc si on voit, logiquement, on ne doit plus croire. C'est bien pour cette raison que foi et espérance disparaissent nous dira saint Paul, seul l'amour demeure parce qu'on ne cessera pas d'aimer.

Cela c'est vu du côté de ce que reçoivent les hommes. Mais il y a aussi une révélation du Paradis du côté du Christ, c'est-à-dire de ce que Jésus mani­feste du ciel, de la résurrection et donc du Paradis. A bien y réfléchir, si on a la foi, on sait que Jésus, Lui, est dans le Paradis, Il est même le premier à y être entré suivi du bon larron. Lorsqu'Il y est entré, Il montre quelque chose de ce Paradis : Il montre la réalité même du ciel et de la béatitude. Réfléchissons un peu sur ce que Jésus laisse voir du Paradis. Il est évident que s'il y a une hésitation de la part des apô­tres, cette hésitation disparaît dès que Jésus leur dit : "Regardez, c'est bien moi". On retrouve là, la réalisa­tion de l'homme en plénitude, on ne peut pas se trom­per. L'identité de Jésus est entière, cela ne fait de doute pour personne, et le doute s'efface quand Il montre ses plaies à ses apôtres. Dans le deuxième acte de la révélation de Jésus à ses apôtres, puisque Tho­mas n'était pas présent à la première venue, c'est jus­tement quand Il dit à Thomas : "Mets ton doigt dans mes plaies, touche, mets ta main dans mon côté, et vois que c'est Moi". La révélation du Christ ressuscité pour l'identifier et reconnaître qu'Il est bien le même, c'est la reconnaissance de Celui qui a été crucifié. La réalité, l'histoire même de Jésus est entièrement réca­pitulée, prise et assumée dans la résurrection. Ce qui est important derrière cet évènement, c'est que lorsque par le baptême nous devenons d'autres Christs, et que nous disons que nous sommes sauvés, et que notre fin ultime c'est ce salut éternel qu'on va appeler le Para­dis, que voulons-nous dire ? C'est qu'il n'y aura plus en fait de différence entre résurrection de Jésus-Christ et notre propre résurrection, royaume de Dieu dont Jésus-Christ est le Maître et Seigneur, et nous incor­porés à ce royaume de Dieu.

Ce que nous devrions comprendre du Paradis va bien plus loin que toutes nos petites images d'Epi­nal du jardin, et de la réalisation personnelle de tous nos désirs. En effet, le Paradis c'est la récapitulation de notre propre histoire, de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous avons vécu, et cela est porté à une sorte d'assomption qu'on appellera la résurrection. Si nous réfléchissons à notre histoire, il faut bien recon­naître qu'elle est marquée de hauts et de bas, elle est marquée de grandeurs mais aussi de misères, de joies et de difficultés. Or le Paradis ne consiste pas d'abord à ce que nos difficultés et nos misères disparaissent, mais consiste au contraire à ce que ces morts, ces péchés, ces angoisses et ces peurs soient assumées, récapitulées, j'oserais dire glorifiées. Quand le Christ se montre ressuscité, et qu'Il est reconnu comme "Le" ressuscité c'est parce qu'on voit bien que ses blessu­res, l'empreinte de la marque la plus intime qui l'a blessé jusqu'à son cœur, aussi bien que dans ses mains que dans son côté, c'est ce qui permet de le reconnaî­tre en tant que ressuscité. Ses blessures deviennent comme glorifiées, son intimité ne devient plus un lieu de fragilité, mais un lieu de révélation, de la tendresse et de la miséricorde d'un Dieu qui l'a aimé jusque-là et qui l'a appelé à sa Vie, au-delà de ses blessures.

Frères et sœurs, notre Paradis, c'est d'abord cela. L'apôtre Paul osera dire : "C'est quand je suis faible que je suis fort". Mais c'est impossible, c'est paradoxal ? En Jésus, c'est exactement cela, c'est dans sa faiblesse qu'Il a été fort, c'est dans la marque de la croix et des clous qu'Il a été puissant, fort et ressus­cité. Autrement dit, le Paradis est d'abord une ré­conciliation avec nous-mêmes, avec nos propres bles­sures, avec nos propres difficultés, avec ce qui chaque jour nous crucifie et dont nous avons peut-être honte, ou dont les autres peuvent nous reprocher la faiblesse ou la fragilité. C'est d'abord cela le Paradis : c'est une possibilité de rencontre au cœur même de la blessure : "Vois, mets ta main dans mon côté et dans mes mains, touche mes blessures". Et quand Thomas touche les blessures du Christ, elles ne lui font plus mal, elles deviennent le lieu d'une révélation et d'une manifesta­tion. Dans le Paradis des hommes avec Jésus, c'est exactement cela, nos propres blessures pourront de­venir comme un lieu de rencontre et de manifestation de la miséricorde de Dieu à notre égard et par voie de conséquence à l'égard de tous les autres, puisque là où l'on souffre le plus ce sont les blessures que les autres nous infligent, au-delà du corporel, dans la blessure même de notre cœur.

Frères et sœurs, c'est alors, on pourra le dire, une vraie résurrection. Pourquoi ? Parce que il ne peut y avoir résurrection que s'il y a eu mort, difficulté ou péché. Sinon de quoi sommes-nous sauvés ? De rien. Or le salut chrétien c'est cette résurrection-là, cette possibilité de dire qu'au cœur même de la blessure la plus intime à notre être, là même nous somme sauvés, et cela devient le Paradis parce que peut s'ouvrir vraiment un réalité que tout au long de notre vie nous essayons de chercher et qui est la communion, et que l'Église aujourd'hui nous appelle à vivre.

 

 

AMEN

 

 
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