AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE MYSTÈRE DE LA RÉSURRECTION

Ps 1 - Ps 2 - Ps

(26 avril 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

 

De la nuit au Jour 

D

urant toutes les vigiles du temps pascal nous chanterons les trois premiers psaumes du psautier. Je sais que votre mauvais esprit vous pousserait peut-être à penser que les liturges sont un peu maniaques et pointilleux, et des gens très ordonnés qui, au moment de Pâques, commencent systématiquement par les trois premiers psaumes. Je ne sais pas quelle est l'origine de cette coutume concernant les vigiles qui ne sont d'ailleurs que l'amplification des vigiles de Pâques. Mais je voudrais relire ces trois psaumes avec vous pour voir comment ils nous ouvrent, chacun à sa manière, une perspective sur le mystère de la Résurrection, comment les trois ouvertures qui nous sont données à travers ces trois psaumes se complètent, disent le mystère d'une façon presque totale.

       Le psaume I est une sorte de prologue du psautier, une sorte de préface dans laquelle l'auteur sacré avait voulu tracer le portrait d'un homme qui vit parfaitement dans la loi du Seigneur. Et l'image qui était venue spontanément à l'auteur inspire, à la suite du prophète Jérémie sans doute, est que l'homme qui vit parfaitement dans la loi du Seigneur est comparable à un arbre planté au bord d'une rivière ou d'un fleuve. Donc ses racines, au lieu d'être plongées dans le sable sec du désert, avaient prise directement sur l'eau et permettaient ainsi à l'arbre d'avoir plus d'épanouissement, plus de fructification et plus de verdure. La tradition s'est toujours plu à voir dans l'arbre, le signe même de la croix plantée dans la terre et en même temps faite de ce bois qui a porté le fruit de vie.

       C'est précisément la première dimension de la Résurrection. Le Christ est planté, par le mystère de sa croix, dans notre terre et Il s'alimente au fleuve de vie qu'est l'Esprit Saint. Il n'y a pas de résurrection qui ne fasse immédiatement référence au mystère de la mort et de la croix du Seigneur. La Résurrection c'est un enracinement définitif de Dieu dans notre existence humaine, dans notre terre, précisément par sa mort. C'est l'enracinement de l'humanité de Jésus, l'enracinement définitif de telle sorte que, même si le Seigneur ressuscité est ailleurs, ses racines sont parmi nous. Dieu a planté les racines de son amour dans notre terre. Et le Christ qui se nourrit du fleuve de l'Esprit, qui ressuscite par la fécondité du fleuve de l'Esprit, en réalité ressuscite à partir de sa croix, à partir de sa présence au cœur de notre monde marqué par la mort, par la souffrance et par l'aridité. Ainsi Celui qui a suivi la loi du Seigneur, Celui qui a murmuré sa Parole jour et nuit, comment ne l'aurait-Il pas murmuré jour et nuit cette Parole qu'Il était Lui-même ? Celui qui a murmuré le mystère de son existence et qui ne cesse de le murmurer au milieu de nous, le murmure à travers le mystère de sa croix et de sa présence. Et c'est la différence avec les impies qui, eux, n'ont pas de racines, n'ont pas d'eau pour alourdir leur semence, assurer leur germination et qui s'envolent, sèches dans le vent, sans demeure, sans enracinement dans ce monde. Car les impies n'ont pas de racines. Le mal est une sorte de méconnaissance de nos racines profondes.

       Parce que le Christ est enraciné comme l'homme qui vit dans la loi de Dieu, parce qu'Il est planté dans le monde par le mystère de sa croix, voici qu'Il "reçoit les nations en héritage", et c'est le deuxième psaume, le psaume de la messianité. Qu'est-ce que la messianité de Jésus ? C'est : "demande et Je Te donne les nations!" Qu'est-ce que la Résurrection de Jésus ? C'est le geste par lequel l'homme crucifié et planté au bord des eaux, dans le tréfonds de notre existence humaine, reçoit, jour après jour, les nations pour les faire entrer dans sa Pâque et dans son salut.

       C'est cela l'aspect du psaume 2, la dimension universelle de la Résurrection. A partir du moment où le Christ a planté ses racines parmi nous, tout ce qui est appelé à la vie, tout ce qui existe est appelé à entrer dans la messianité du Christ qui reçoit toutes choses dans ce grand éclat de joie : "Il rit Celui qui siège dans les cieux". Cette victoire de Dieu tourne en dérision le mal qui a cru le vaincre et s'acharner sur Celui à qui, de toute éternité, Il avait donné l'Onction. "C'est Moi qui ai sacré mon Roi" sur cette montagne de Sion qui est le symbole même de la fermeté, de la solidité du roc, cette montagne de Sion sur laquelle est plantée précisément la croix, cette montagne de Sion d'où coule la source mystérieuse du fleuve d'eau vive qui jaillit du Temple et s'en va pour traverser les déserts, assainir la Mer Morte, comme l'a vu dans sa vision le prophète Ezéchiel. Ainsi, le second psaume nous dit le mystère de la Résurrection de Jésus dans son universalité. Il nous dit le mystère de la Résurrection aujourd'hui car, dans le murmure de la Parole qui est proférée sans cesse par la louange de l'Église et la prière de l'Église, dans l'enracinement du Verbe de Dieu au cœur de notre terre et de notre existence humaine, dans tout ce grand mouvement souterrain, se recueille jour après jour, siècle après siècle, tout au long de notre histoire, le mystère de toutes les nations qui sont progressivement appelées à être sauvées.

       C'est pourquoi le psaume se termine par cette merveilleuse exhortation : "Maintenant, vous les rois, comprenez ! Servez le Seigneur avec crainte ! Rendez hommage au Fils que vous n'alliez pas vous perdre en chemin !" c'est-à-dire que vous et les nations que vous gouvernez, vous soyez tous ensemble recueillis dans l'unique Messie, dans l'unique Seigneur.

       Et c'est alors le sens du troisième psaume plus personnel, plus dramatique et aussi beaucoup plus intense. Il est résumé dans l'antienne qu'on chante pour donner la couleur liturgique. "Je Me suis endormi et Me suis réveillé, car le Seigneur est ma Force !" Ce psaume 3 dit le mystère de Pâques dans l'intimité même du Verbe de Dieu. Comment le Christ a-t-Il vécu sa Pâque ? Comment cette mort a-t-elle été cet endormissement : "Je dors mais mon cœur veille !" dit encore le Cantique des cantiques. "Il s'est endormi sur la croix" et nous dit Saint Ephrem : "on dirait un lion qui dort !" Ce mystère de l'apparent sommeil de Dieu comme si la mort était la manière d'éliminer la présence de Dieu au cœur de notre monde, au cœur de nos existences. Et pourtant, Il meurt, mais Il ressuscite. Et dans le mouvement qui le fait passer du sommeil à la résurrection, c'est le mouvement de la Pâque. Dans le moment même où Il est mis au tombeau, enfoui dans la terre, dans le moment où ses ennemis croient l'avoir emporté sur Lui, alors Dieu répond "de la sainte montagne" et fait passer son Fils de la mort et du sommeil à la vie éternelle. Ainsi nous est signifié prophétiquement le mystère le plus intime de la Pâque. Passer du sommeil au réveil, n'est-ce pas ouvrir les yeux ? N'est-ce pas voir le Jour ? Telle est la racine du "Jour que fit le Seigneur", ce Jour qui ne se contente pas d'être ce jour-là un simple lever de soleil, mais ce Jour qui est le lever, à l'intérieur même du cœur du Fils de Dieu, de la lumière éternelle de l'amour de son Père, pour que, rayonnant à partir de son humanité, rayonnant dans les apparitions du Ressuscité, comme le Christ sur les bords du lac de Tibériade au petit matin, cette lumière du Jour intérieur au cœur de Dieu commence à rayonner sur le monde.

       Voilà ce que nous célébrons et ce que nous célébrerons de samedi soir en samedi soir. Voilà le mystère de la Résurrection, à la fois planté dans notre terre, prenant la dimension de l'universalité du salut pour toutes les nations, et enfin creusant, à partir de la terre, ce Jour nouveau qui jaillit du cœur de Dieu pour envahir le monde.

       AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public