AU FIL DES HOMELIES

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DANS LA CHAIR MARQUÉE, RECONNAÎTRE DIEU

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (7 avril 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

L'évangile d'aujourd'hui pose la question : "Peut-on connaître Dieu ?" Et il offre aussi la réponse. Peut-connaître Dieu ? peut-on le reconnaître et l'appeler :"Mon Seigneur et mon Dieu" ? Peut-on dans un premier mouvement le connaître et le reconnaître ? Aujourd'hui c'est le dimanche de la foi, ce n'est pas le dimanche de la dévotion qui est un mouvement du cœur. Ce n'est pas le dimanche de l'émotion qui passe encore plus vite, mais c'est le dimanche de la foi.

Quand on dit "connaître Dieu", tout de suite, on se dit, mais est-ce que c'est vraiment Dieu que je connais, est-ce que ce n'est pas seulement une projec­tion, est-ce que c'est vraiment réel cette connaissance que je peux avoir de Dieu ? Est-ce qu'elle est possible ? Ou bien est-ce simplement moi qui me recherche moi-même ? Est-ce que cette objection que je viens de soulever, est-ce que c'est un objectif de laborantin de la connaissance de Dieu, ou de personnes qui au­raient tellement de scrupules à parler de Dieu ? Mais, même les mystiques se sont interrogés : est-ce que ce Dieu vers lequel je vais, est-ce que c'est vraiment Dieu ? Quand on prie, c'est important de savoir com­ment on prie, mais c'est important de savoir qui on prie. Mais le connaître ? L'étymologie de Claudel pour "connaître" c'est co-naître, naître avec ! On peut se dire aussi qu'à force de m'adresser à Lui, je finirai par le connaître, mais ce n'est peut-être pas sûr. Peut-être que je vais simplement me forger en moi une sorte d'image un peu idéale de moi et j'appellerai cela Dieu, et là il n'y a pas besoin de la grâce pour cela. Mais, se connaître soi-même, il y a peut-être besoin de la grâce, parce que je crois qu'on peut très bien passer à côté de sa vie, on peut marcher en parallèle de sa vie, comme on peut marcher en parallèle de Dieu. Comme tout converge, peut-être qu'un jour, à l'infini, cela se rejoint ? Ce n'est pas si sûr ...

Trouver celui à qui nous ressemblons le plus, parce que nous sommes faits à l'image de Dieu. Et trouver celui à qui nous ressemblons le moins, parce qu'Il est infiniment au-delà, ce n'est pas facile. Et je comprends beaucoup de personnes qui devant ce mystère sont là dans la position du "stand-by". Il y a deux manières de se situer, parce qu'on se situe tou­jours par rapport à une réalité. Soit en restant simple­ment au niveau des créatures, Dieu c'est une super-créature, comme il y a superman, c'est une affaire de quantité. Moi je ne suis qu'un petit ver de terre, et Dieu sait beaucoup, beaucoup, c'est tout, et l'on situe Dieu comme ça, Dieu créé à l'image de l'homme, comme la somme de tout ce qu'il pourrait y avoir de créé autour de nous, et l'on appellerait cela Dieu. A l'inverse on peut aussi se dire : moi je ne suis qu'un petit ver de terre, Dieu est inconnaissable, infiniment au-delà, on ne peut rien savoir de Lui, la seule solu­tion pour le ver de terre, c'est de se taire, même la louange n'est que silence, on ne peut rien savoir de Lui. D'un côté, on a un Dieu qui est infiniment pro­che, trop proche peut-être, trop "nous", et d'un autre côté, il y a l'infiniment lointain et qui n'a absolument rien à voir avec nous. Il y a comme une sorte de diffi­culté. Mais c'est peut-être parce qu'on en reste à ce premier regard et qu'on ne regarde pas comment Dieu a pris Lui-même la peine de se révéler.

Et l'évangile de Thomas (pas l'apocryphe, mais l'évangile que nous avons lu aujourd'hui)), nous permet de nous situer par rapport à Dieu. Il nous offre des clés pour dépasser cette difficulté que je viens de souligner au début. D'abord, c'est "Mon Seigneur" et "Mon Dieu". J'insiste sur le possessif. C'est unique­ment quand on rentre dans une relation de dépen­dance, uniquement quand on se situe comme relatif, uniquement quand Il est vraiment "Mon Seigneur" et "Mon Dieu", que je peux avoir une porte pour le connaître. Si j'en reste simplement à un regard très extérieur, si ce n'est pas "Mon Seigneur", à ce mo­ment-là, je risque de le situer différemment, je risque de passer à côté de son mystère. Dieu se révèle par des signes. Les signes c'est en même temps ce qui révèle et ce qui cache le mystère. C'est comme le vi­sage qui est révélation de l'âme de la personne, de ce que la personne a de plus génial, de plus unique et de plus fantastique, et en même temps, le visage ne dit pas tout de cette personne, mais le visage est un signe. Et le grand signe en fait que nous donne cet évangile de Thomas aujourd'hui, c'est celui de la chair du Christ. Voilà une manière de se situer, voilà ce signe qui nous est donné, voilà déjà un signe qui permet de dépasser la difficulté : la chair du Christ. Et puis, on voit que cette chair est stigmatisée. C'est la seule fois dans l'évangile (j'ai vérifié), c'est la seule fois où l'on parle des clous, parce que quand on dit que Jésus est crucifié, ce n'est pas forcément qu'il ait été cloué sur la croix, il a très bien pu être attaché. Mais là, ce n'est que quand on a dépassé le fracas de la Passion, quand on est passé du côté de la Résurrection, du côté de la lumière, que l'on commence à parler des clous. Avant, on n'en a pas parlé. Et moi, je verrais cela comme une sorte de très grande pudeur des évangélistes. Comme s'ils s'approchaient vraiment de très près du mystère de Dieu. Toujours est-il que lorsque Thomas voit la chair de cet homme marquée par les clous, il dit : "Mon Seigneur et mon Dieu". Il voit un homme mar­qué de cinq plaies (comme le cierge pascal), et il dit : "Mon Seigneur et mon Dieu". C'est assez étonnant. Quel est le signe des ces stigmates, de ce signe parti­culier ? Ce qui a été marqué, c'est à la fois les organes de la préhension, les mains, et les organes de la loco­motion, les pieds, et puis le cœur. C'est comme si tout ce qui est entré en contact avec l'homme a été marqué. Tout ce qui a été mis en contact entre Dieu et l'homme a été marqué. C'est comme une sorte de frontière très particulière. Les mains qui ont servi à guérir, les pieds qui ont servi à courir, le cœur qui a servi à aimer, tout cela qui a été un point de contact très particulier entre Dieu et l'homme, cela a été mar­qué. Ainsi, Thomas voyant un homme reconnaît un Dieu.

Et ce grand signe de la chair du Christ, signe marqué par les plaies, je crois qu'on passerait com­plètement à côté, on n'y verrait que la chair d'un homme, on n'y verrait que la chair d'un condamné, s'il n'y avait pas l'Église. C'est très important de situer cette reconnaissance particulière dans le signe de l'Église. C'est le signe de l'Église qui permet à Tho­mas dans l'Église, de confesser "Mon Seigneur et mon Dieu". Il n'aurait pas pu autrement, s'il n'était pas avec cette Eglise, cette Eglise qui est comme le Christ qui a tiré Adam et Eve des enfers, les a arrachés, l'Esprit a comme cassé les portes aussi, l'Esprit a comme tiré les apôtres de la peur, cette Eglise marquée du signe de l'Esprit et du signe de la joie. Tout ce que je tou­che, tout ce qui me résiste, tout ce qui m'est donné, voilà, c'est cela que je comprends. Ce que je peux saisir du mystère de Dieu, c'est vraiment ce que je touche, ce qui me résiste, parce que la chair, cette chair stigmatisée, l'Église, et Péguy a dit : "ce n'est pas en abaissant la nature que l'on va rentrer dans la grâce, ce n'est pas en diminuant le temporel qu'on va rentrer dans l'éternel, ce n'est pas en n'étant pas du parti de l'homme qu'on va être du parti de Dieu, ce n'est pas en n'aimant pas l'homme qu'on aimera Dieu". Le spirituel est lui-même charnel dans la foi chrétienne, et faute de ce passage par cette reconnais­sance très particulière du Ressuscité, je crois qu'on en restera toujours avec notre grande difficulté de nous situer par rapport à Dieu. Or, cet évangile nous mon­tre que ce sont précisément les stigmates, cette per­manence du combat de Dieu, qui nous montrent que l'Autre est vraiment différent de moi, que l'Autre, Dieu, ne peut pas être une projection de moi.

C'est comme dans l'amitié, il faut que l'autre soit vraiment reconnu comme différent, pour qu'il soit reconnu comme réel. L'amitié ne supporte pas que l'autre soit simplement une projection, l'amitié si elle est vraie, suppose que l'autre soit vraiment reconnu comme différent de nous. Et c'est quand nous revenons (je cite Rimbaud) "armés d'une ardente patience" à la table des apôtres, quand nous revenons nous glisser, nous faufiler à cette table des apôtres que nous pouvons le reconnaître. A ce moment-là, la difficulté est dépassée, parce que Thomas voyant un homme, celui qui lui ressemble le plus, reconnaît un Dieu, Celui qui lui ressemble le moins. Alors, on comprend que Dieu s'est révélé comme cela, et qu'Il est à la fois le plus intérieur et le plus transcendant.

 

 

AMEN

 

 
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