AU FIL DES HOMELIES

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LA LONGUE MARCHE DE LA FOI

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (27 avril 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu". Cette page d'évangile très connue, nous parle donc de la foi, plus préci­sément, c'est ce qu'on appelle l'incrédulité de Thomas, ou le doute de Thomas : "Si je ne mets pas mes doigts dans la trace des clous, si je ne mets pas ma main dans le côté, je ne croirai pas""(Jean 20, 25). Scène très souvent représentée dans des tableaux (nous en avons un dans notre église), scène très souvent com­mentée. En général, on reproche à Thomas son incré­dulité. "Comment, dit saint Augustin, le monde entier croit, l'univers salue la résurrection du Christ et toi le disciple, tu ne crois pas ?" Ou bien, l'on dira : cette incrédulité de Thomas qui nous a valu cette scène où il touche les plaies du Christ, est plus précieuse pour notre foi que tout autre texte. Ou bien encore, on dira : Thomas qui hésitait à croire à la présence vivante de cet homme, Jésus, qu'il avait vu crucifié, tout d'un coup est rempli d'une foi telle qu'il confesse non seu­lement son maître, mais son Dieu, disant : "Tu es mon Seigneur et mon Dieu".

Donc, sous toutes les formes, c'est le pro­blème de la foi qui nous est posé. Je voudrais faire deux remarques autour de cet évangile. Tout d'abord, si Thomas a exprimé d'une façon particulièrement claire et nette ce problème de la foi, du doute, des rapports entre la foi et les "preuves", il faut bien nous rendre compte que dans les récits évangéliques, de­vant le fait de la Résurrection, Thomas n'est pas le seul à avoir douté. C'est le fait pratiquement de tous les apôtres, de tous les disciples. Souvenez-vous seu­lement dans l'évangile selon saint Luc, nous voyons Jésus, comme aujourd'hui nous le racontait saint Jean, apparaître aux apôtres : " Saisis de stupeur et d'effroi, ils s'imaginaient voir un fantôme. Il leur dit : "Pour­quoi ce trouble et ces doutes en vos cœurs? Touchez-moi, un fantôme n'a ni chair ni os comme vous voyez que j'en ai ; et Il leur montra ses mains et ses pieds. Et comme dans leur joie ils se refusaient à croire et demeuraient saisis d'étonnement, Il leur dit : avez-vous quelque chose à manger ?" (Luc 24, 37-41). Ils se refusaient à croire et ils étaient saisis d'une sorte de stupeur, d'étonnement. Les apôtres, pas Thomas seu­lement, mais les douze ! Et encore, dans la finale de saint Matthieu, quand Jésus donne rendez-vous aux apôtres et aux disciples, sur une montagne de Galilée : "Quand ils le virent, ils se prosternèrent. Certains cependant doutèrent" (Matthieu 28, 17). Nous som­mes dans une des dernières apparitions de Jésus, et voilà qu'un certain nombre de disciples doutent en­core. Mais, il y a davantage : au moment même de l'Ascension, alors que Luc vient de prendre la peine de nous dire que Jésus est apparu à ses disciples pen­dant quarante jours, au moment même où Jésus allait les quitter "Il leur était apparu et les avait entretenu du Royaume de Dieu. Alors au cours d'un repas qu'Il partageait avec eux, Il leur enjoignit de ne pas s'éloi­gner de Jérusalem, d'y attendre ce que le Père avait promis (le don de l'Esprit). Etant donc réunis, ils l'in­terrogèrent en disant : Seigneur, est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté en Israël?" (Actes 1, 3-4+6). Après quarante jours d'apparitions du Christ ressuscité, ils attendent encore un événement politi­que : la libération d'Israël de l'occupant romain. Le doute n'est donc pas propre à Thomas. C'est le fait de l'ensemble des apôtres, des disciples, des témoins de la Résurrection. D'ailleurs, vous l'avez remarqué, au moment où ils rencontrent Jésus, ils ont du mal à le reconnaître. Au bord du lac, nous voyons "qu'ils n'osaient pas lui demander : qui es-tu ? (ils avaient donc des doutes), parce qu'ils savaient bien que c'était le Seigneur" (Jean 21, 12).

La deuxième remarque, c'est que ces doutes ne semblent pas, dans un premier temps, être résolus par les évidences que Jésus leur prodiguait. En effet, revenons au passage de saint Luc où "dans leur joie (leur joie, notez bien), ils étaient tellement étonnés, stupéfaits, qu'ils n'arrivaient pas à croire" (Luc 24, 41). Cet épisode se place juste après celui des disci­ples d'Emmaüs, qui l'ont reconnu à la fraction du pain, et quand ceux-ci sont revenus à Jérusalem, les apôtres les accueillent en disant : "C'est bien vrai, le Seigneur est ressuscité, et Il est apparu à Simon" (Luc 24, 34). Par conséquent, ils croient que le Christ est ressuscité, ils en ont eu la preuve par l'apparition à Simon, et pourtant, quand Jésus leur apparaît, ils ont du mal à croire, ils se mettent à douter, et "ils croient voir un fantôme" (Luc 24, 37). Remarquez bien que Thomas, après qu'il ait dit : "Mon Seigneur et mon Dieu", nous le retrouverons dans le même évangile de saint Jean au bord du lac de Tibériade avec Simon-Pierre, Nata­naël de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples qui sont retournés pêcher sur le lac (Jean 21, 1-3). Ils sont donc déçus par l'apparente finale de l'histoire de Jésus. Ils reviennent à leur mé­tier et à leurs habitudes antérieures, ils doutent. Il va falloir que Jésus apparaisse à nouveau sur le bord du lac, alors qu'Il est déjà venu les voir plusieurs fois à Jérusalem dans le Cénacle, alors qu'Il leur a dit : "Re­cevez l'Esprit Saint" (Jean 20, 22), alors qu'ils ont été remplis de joie à la vue du Seigneur. Et bien, voilà, ils doutent, et ils se découragent, ils retournent à la pê­che. Il faudra que Jésus leur dise de jeter les filets, et que ces filets se remplissent, pour que leurs yeux s'ouvrent : "C'est le Seigneur !" (Jean 21, 6-7)

Autrement dit, il semble que l'adhésion de foi au Christ ressuscité soit une démarche si difficile, si profondément douloureuse d'une certaine manière pour l'esprit des disciples, qu'il faut s'y reprendre à plusieurs fois. Je sais bien que les évangélistes ne prétendent pas nous donner une chronologie des appa­ritions du Christ, et nous ne pouvons pas dire que telle apparition a lieu après telle autre. Il y a même des commentateurs qui disent que toutes ces apparitions développent un schéma type, toujours le même, comme des broderies sur un même canevas : mise en face du fait de la Résurrection, doute, et puis accès à la foi. Mais en admettant même que ces récits d'appa­ritions soient bâtis sur un même canevas, le simple fait que les évangélistes répètent ces récits, les met­tent bout à bout, qu'il y ait chez Jean l'apparition à Jérusalem, l'apparition à Thomas, l'apparition sur le bord du lac de Galilée, ou chez Matthieu, l'apparition aux femmes, puis celle sur les montagnes de Galilée, chez saint Luc, l'apparition aux disciples d'Emmaüs et celle aux douze, le simple fait qu'il y ait répétition de ce même processus, de doute, d'incrédulité, et puis de foi, nous invite à comprendre que la foi dans le Christ Fils de Dieu, la foi dans le Christ ressuscité, n'est pas quelque chose qui se résout d'un coup, comme si après une recherche, après une hésitation, une sorte d'évidence s'imposait à nous. En fait, ce que nous percevons, c'est que croire en Dieu, croire dans le Christ Jésus Fils de Dieu, croire dans la Résurrec­tion, croire dans un Dieu vivant, c'est un combat. C'est un combat qui demande toute une série d'af­frontements, toute une série d'approfondissements, toute une série de remises en question intérieures, et qu'il n'y a pas à un moment donné une sorte d'éblouis­sement définitif qui nous libérerait de tous les doutes. La foi, c'est l'adhésion à quelque chose qui n'est pas évident, à quelque chose qui ne s'impose pas à nous d'une manière irréfutable, avec des preuves. La foi c'est une adhésion qui demande une mobilisation tel­lement profonde de notre être qu'il faut s'y reprendre à plusieurs fois, et à la limite qu'il faut presque toute la vie pour arriver à véritablement entrer dans le mystère de la foi.

Alors, quels sont les moyens que l'évangile nous propose pour suivre ce chemin difficile, ardu de la foi ? Quels sont ces moyens ? Il y a Jésus qui parle à notre cœur, qui nous appelle par notre nom, comme Il le fait avec Marie-Madeleine, "Marie", dit-Il, et à ce moment-là, ses yeux s'ouvrent : "Rabbouni, Maî­tre!"(Jean 20, 16). Il y a plus profondément l'eucha­ristie, comme pour les disciples d'Emmaüs qui n'ont rien compris, qui ont passé toute la journée à marcher aux côtés du Christ, sur le chemin, sans le reconnaître (Luc 24, 15-27), et qui tout à coup, ont leurs yeux qui s'ouvrent, quand Jésus prend le pain et qu'Il prononce l'action de grâces (Luc 24, 30-31). Plus profondément encore, dans notre évangile aujourd'hui, il y a les plaies du Christ : toucher les plaies du Christ, toucher le signe du plus grand amour du Christ qui a tout donné, sa vie (Jean 15, 13), son dernier souffle, tout ce qu'Il est. Toucher ces signes de la miséricorde infi­nie de Dieu. Toucher avec Thomas, entrer en quelque sorte en communion avec le Christ souffrant par amour, entrer en communion avec les plaies du Christ, pénétrer dans les plaies du Christ, y découvrir le secret infini de cet amour de Dieu qui l'a conduit jusqu'à la mort et qui est plus fort que la mort, qui triomphe de la mort et qui jaillit de la mort et qui jail­lit des plaies du Christ. Ces plaies du Christ : "Mets la main dans mon côté", c'est ce côté transpercé d'où ont coulé le sang et l'eau (Jean 19, 34), le sang du sacri­fice, l'eau de la vie divine, l'eau de l'Esprit Saint, le sang de l'eucharistie, l'eau du baptême. Cette eucha­ristie qui a été donnée comme signe aux disciples d'Emmaüs. A travers ces sacrements de l'Église, à travers le sang de l'eucharistie et l'eau du baptême, c'est l'Esprit, le souffle vital de Dieu, cet Esprit que Jésus a soufflé sur ses disciples, nous venons de l'en­tendre (Jean 20, 22), cet Esprit qu'Il soufflera à nou­veau quand viendra le grand vent de la Pentecôte (Actes 2, 2-4), cet Esprit qui ne cesse d'accompagner l'Église, de la vivifier, de la conduire à la vérité tout entière, et de l'introduire dans cette foi si exigeante, si profonde. "L'Esprit, l'eau et le sang rendent témoi­gnage" nous dit l'épître de saint Jean que nous écou­tions tout à l'heure. "L'Esprit l'eau et le sang et ces trois sont d'accord" (I Jean 5, 8). Et vous n'avez peut-être pas prêté tout à fait attention à l'oraison qui commence cette eucharistie : "Donne-nous de com­prendre quel baptême nous a purifié, (quelle eau nous a purifié), quel Esprit nous a donné la vie, quel sang nous a racheté". L'Esprit, l'eau et le sang, l'Esprit de Dieu qui vient à nous à travers l'eau du baptême, à travers le sang et le vin de l'eucharistie, l'Esprit de Dieu qui peu à peu pénètre en nous et nous introduit au cœur de ces plaies du Christ d'où ont jailli, l'eau, le sang et l'Esprit, pour que nous recevions ce don de la foi, ce don miraculeux, merveilleux, si difficile, si exigeant, si progressif, si profond. Demandons au Seigneur de nous donner la foi : "Je crois Seigneur, viens en aide à mon peu de foi" (Marc 9, 24).

 

 

AMEN

 

 
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