AU FIL DES HOMELIES

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DU VOYEUR A L'AMOUREUX

Ac 5, 12-16 ; Ap 1, 9-19 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année C (18 avril 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J'espère ne choquer personne, qu'un adepte, je n'ai aucune expérience, je vous le promets, mais je crois qu'il n'y a rien de plus triste qu'un camp de nudistes. Je n'ai aucune envie de vous voir tout nu, mais alors, aucune envie ! Vous voir, ou me voir tout nu, pour moi, n'évoque rien, je pense que dans un camp de nudistes, il y a quelque chose qui ne marche plus, c'est qu'il n'y a plus rien à voir. Tout le problème de Thomas, c'est justement de voir. Ce n'est pas en se dénudant qu'on va voir quelque chose, au contraire, je crois qu'à ce moment-là, le regard s'arrête. Pourtant Thomas, le président du club des incrédules, le justifi­cateur des paresseux de la foi, a attiré à lui une grosse association de gens qui s'abritent derrière sa faiblesse pour dire : moi je suis comme Thomas, je croirai quand je verrai. Une sorte de délai qu'on se donne, ou plus simplement de refus d'entrer dans une dynamique de la foi qui est de ne pas voir ou de regarder diffé­remment, comme on regarde la Sainte Victoire après que Cézanne l'ait peinte, comme on regarde comme un modèle l'ait saisi et l'ait mis à travers la gouache sur un tableau. Une fois que Cézanne a peint la Sainte Victoire, si je regarde le tableau, si j'accepte de regar­der le tableau et de voir ce que Cézanne voyait, je vois mieux la Sainte Victoire, je la vois comme je ne l'avais jamais vue, j'y vois toutes les capacités qu'elle a de se refléter dans la lumière aux différents mo­ments du jour, j'y vois l'expérience, l'émotion j'y vois un homme qui voit. Le vrai regard, ce n'est pas de voir directement, c'est la grande illusion qui nous fait croire qu'il y a quelque chose à voir et qu'on ne peut pas encore le voir. L'érotisme le sait bien, ce n'est pas dans la nudité que repose le plaisir, mais c'est dans le voilement et le dévoilement, c'est quand la personne est voilée au sens propre du terme, qu'elle cache quel­que chose, ou que je crois qu'il y a encore quelque chose à voir, mais une fois qu'elle est nue, le jeu ne marche plus. D'ailleurs, la pulsion du "voir" actuelle­ment dans notre société, que ce soit celle de l'horreur, ou de la pornographie, nous excite cette pulsion, il y a une telle violence, si seulement je pouvais voir … Et quand j'ai vu, je n'ai rien vu. Non seulement je n'ai rien vu, mais j'ai été abruti par la vision, le choc des mots, le poids des photos, excusez-moi, mais ce n'est qu'un attrape-nigauds. Parce que cela me fait croire que plus je mettrai mon œil tout près, plus je vais "savoir". Mais ce voir-là détruit le savoir. La tradition humaine s'est toujours beaucoup méfiée de l'œil. On dit bien : "avoir les yeux plus grands que le ventre", et souvent dans la représentation du diable, les yeux sont mis sur le ventre, comme s'il y avait quelque chose de tripal dans le regard et l'appétit buccal. Les enfants à l'âge de leur baptême, par défaut de coordination de gestes et de pouvoir effectivement capter rattrapent cette envie "d'avoir" par le regard, ils vous fixent du regard. Ils vivent justement cette capacité immense, cette puissance du "voir", car nous pensons tous qu'il y a quelque chose que je n'ai pas encore vu et que je voudrais bien voir et qui dirait quelque chose de la vérité, de la vérité de Dieu ou de la vérité du monde. Nous avons l'impression que quelque chose est caché (c'est le vieux fantasme du grimoire), et que je vais enfin le voir et découvrir, et que tout va s'éclairer.

La parole de Jésus à Thomas, à la fin de l'évangile : "Tu crois parce que tu vois". Et puis, Il ajoute ces mots un peu difficiles : "heureux ceux qui croiront sans avoir vu". On pourrait se dire qu'on n'a pas de chance, qu'on n'est pas comme Thomas et qu'on ne bénéficiera pas de cette vision-là. Mais on oublie qu'au début de l'évangile, quand les apôtres et les disciples étaient tous réunis autour de Jésus res­suscité, vivant et visible, ils ont été envoyés comme témoins, et Thomas n'est pas témoin. Il ne peut pas encore être témoin, pas immédiatement, il lui manque cette expérience collective de tous les apôtres réunis, qui ensemble ne s'en tiennent pas au fait qu'ils voient Jésus, mais au fait que cette présence vivifie quelque chose en eux et les envoie. C'est à ce moment-là que Jésus leur dit : "Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis". Il y a comme une sorte de force qui vient à l'intérieur et qui ne jaillit pas simplement du fait de "voir", mais qui est d'être habité par quel­qu'un. Une tradition très ancienne (qui poursuit en­core sa course chez les roms et les tziganes), fait pen­ser que les mamans possédaient une double puissance sur l'enfant, une puissance à la fois de vie, et de mort. Il fallait donc protéger l'enfant du mauvais œil, tout le monde connaît cela, le mauvais œil. On ne lave pas les enfants, on les protège comme cela, ils sont telle­ment beaux, et ainsi, on les protège de l'œil mauvais de la mère, et au début de leur vie, ils sont aussi confiés à une autre femme. Curieuse idée de protéger de celui qui peut tuer avec les yeux, ou croit pouvoir capter avec les yeux.

Vouloir voir, c'est essayer d'avoir ce qu'on pense que l'autre possède et que moi, je n'ai pas en­core. C'est pour cela que la foi n'est pas du côté du voir. Dans toute la tradition de la Bible, il y aura une grande prudence. D'ailleurs, plus l'histoire avance et plus Dieu est invisible, et moins on le représente. Moïse dira : "Fais-moi voir ta face" ? Dieu lui concé­dera de se laisser apercevoir de dos. Et le visage de Moïse sera tellement brûlé de cette vision, qu'il se voilera le visage pour que les israélites ne se brûlent pas à son propre visage ayant vu le visage de Dieu. On a été très prudent dans cette affaire du "voir", et l'on a tout de suite pensé qu'il y avait une immense violence et une tromperie, car on pourrait croire que parce qu'on a vu, on sait tout et l'on obtient tout, on capte tout, et l'on possède tout.

Notre société est fascinée par ce "voir". La photographie en est une facette. Il y a des gens qui rentrent dans l'église tout au long de l'été, qui ne re­gardent pas, mais qui demandent à leur appareil de photos, de voir à leur place, cela dure deux à trois secondes. On peut ainsi visiter toutes les églises d'Aix en une heure et quart (cela doit être indiqué dans les guides japonais, n'y voyez aucun racisme de ma part, ils sont champions, ils n'ont même pas le temps d'ou­vrir l'œil que leur appareil a déjà tout capté et j'ima­gine qu'après, ils regardent la photo). Vous avez d'ailleurs remarqué que dans les mariages ou dans les baptêmes, le fameux syndrome de l'appareil photo, il y a toujours une vieille tante qui a un appareil dont la pellicule arrive à sa fin parce qu'elle a commencé trop tôt, donc l'enroulement du film va se faire pendant le baptême ou pendant le mariage. Que fait-on pendant un mariage ou un baptême ? On essaie de capter un moment important, pour avoir après un bel album. On espère ainsi de pourvoi saisir quelque chose du reflet de l'enfant, de la mariée, de la belle-mère, ou que sais-je … Quand vous vous regardez vous-mêmes sur la photo, je ne sais pas si vous faites comme moi, vous ne vous trouvez jamais exactement comme vous pen­siez que vous étiez. Et vous dites à votre conjoint, très charmant, : si, si, c'est bien toi ! très déçu de se trou­ver un peu vieillissant. C'est drôle la photo, cela ne convient à personne et l'on en fait sans arrêt. Il y a quelque chose dans le "voir" qui est ambigu, on vou­drait saisir quelque chose de l'autre : "regarde com­ment tu étais il y a vingt ans devant le Parthénon." Thomas tombe dans cette illusion, il y a une sorte de piège. Et malgré cela, nous avons raison de penser qu'un jour, nous voulons voir Dieu comme pour nous en rassasier, parce que c'est bien de ce côté-là que cela a lieu. Alors, ce ne sera plus dans la violence, cet appétit informe et ambivalent d'avaler l'autre comme par les yeux, mais d'être habité. C'est pour cette raison que la foi, c'est d'abord écouter, lire, deviner. Si on a mis du pain et du vin sur la table, et non pas le Christ sanguinolent, c'est pour que nos yeux s'habituent à cette présence-là et qu'à travers le pain et le vin (quel bel exemple), Il nous habite, Il vienne en nous, nous anime, nous vivifie, sans que nous soyons possédés par Lui. Il faut accepter qu'il y ait un certain délai à notre faim, qu'elle ne dégénère pas en une gloutonne­rie, mais que cette faim nous permette de grandir. Vous avez tous fait l'expérience du cinéma, les films jouent là-dessus aussi. Il y a des films d'où l'on sort avec la tête vide, c'est le grand lavage. Le défilement des images a permis la remise à zéro de notre pensée, on en sort plus nul qu'à l'entrée. Cela fait du bien ? Chacun a son problème ! Par contre, il y a des films qui produisent un réel enrichissement. Ce n'est pas d'avoir vu, mais cette image indirecte me nourrit, m'ouvre, m'humanise, elle me fait penser, elle me rend libre, elle me permet d'avance, je suis comme délié. Je pense à différentes images, j'en ai une plus particulière en tête, dans un film de Kieslowski, la Double vie de Véronique, on voit l'actrice à travers une vitre, l'eau coule sur la vitre, on voit son visage par transparence, là il y a une émotion. Pourtant, le visage est moins visible avec l'eau qui coule sur la vitre, mais cette image-là est plus parlante parce qu'elle me laisse libre, je ne vois pas directement. J'entrevois, et cela aiguise mon désir pour aller plus loin et non pas pour capter cette femme si belle, et pour éprouver ce qu'elle est, son désir, son attente. C'est de l'image authentique. Quand l'image est au service de ma pensée et de ma liberté. C'est pour cela qu'on est là. C'est pour cela qu'on ne va pas vous dé­voiler une immense statue de Dieu aujourd'hui. Vous n'aurez rien, vous êtes déçus ? Tant pis ! Vous avez payé, restez là ! Il n'y a pas de mise à nu. Il y a le dé­voilement progressif.

Thomas est un "jumeau". Pour un jumeau (je ne vais pas aller plus loin, ce serait une étude trop analytique), c'est celui qui voit son reflet et son ombre dans l'autre. C'est très intéressant que celui qui voit son "autre", je ne sais pas quel effet cela fait, je n'en ai jamais eu l'expérience, mais il est déjà troublé dans le fait de "voir". Il doit y avoir une sorte de difficulté pour lui à saisir par le voir, car déjà sa vue est encom­brée de celui qui lui ressemble tellement.

C'est une hypothèse de travail par rapport à ce texte. Mais en tout cas, notre chemin de la foi, le "croire", c'est d'accepter de ne pas voir, ou d'entrevoir, pour être dépossédé. C'est Dieu qui prend l'initiative de la manière dont Il nous habite et pas de celle dont nous voudrions nous combler et nous rassasier, nous remplir, il faut que je cesse de rien ressentir. Il y a comme une sorte de délai qui est offert, la vie. Toute ma vie, je vais deviner, jour après jour, saison après saison, les traces de Dieu, les traces de Dieu. Je ne vais pas tout voir de Dieu, mais je vais en deviner les traces, dans le visage de l'aimée, dans le visage de l'enfant, dans l'amour qu'un groupe se donne, dans l'amour qu'on essaie de vivre dans la communion de la foi, dans le credo qu'on va réciter ensemble, dans l'effet de croire ensemble à Celui qui vient vers nous, et je vais d'abord entendre les bruits de son pas. Là, cela marche mieux, comme dans le Cantique des Cantiques. Je vais d'abord écouter le bruit que Dieu fait quand Il vient vers nous et qu'Il vient vers les autres, comme on va le faire pour les cinq enfants qui vont être baptisés. Ce bruit va m'éveiller, je serai presque inquiet, comme aux aguets, comme une biche dans la forêt qui ne sait pas si c'est le chasseur, ou si c'est le cerf. Cette inquiétude amoureuse est la meil­leure façon de se laisser approcher de Dieu, parce que je sais qu'un jour, nous serons face à face et que nous nous rassasierons pleinement de sa divinité, mais je n'en mourrai plus parce que je serai ressuscité.

 

 

AMEN

 

 
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