AU FIL DES HOMELIES

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L'ÉLOGE DE LA MAIN AMOUREUSE

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (3 avril 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Si je ne mets pas mes mains dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main sur la plaie du côté du Christ, si je ne touche pas, je ne croirai pas".

Frères et sœurs, même si nous avons le cœur un peu triste, vous me permettrez de commencer par une anecdote qui vous fera sourire. Il arrive de temps en temps qu'on raconte de bonnes histoires dans les réunions du curés, et que tel ou tel d'entre nous fait un trait d'esprit qui ne manque pas de sel. C'est le cas pour aujourd'hui. Il y a environ quatre mois nous étions tous réunis, et on disait qu'on allait faire ce dimanche pour célébrer l'alliance des fiancés qui vont se marier dans l'année. Il fallait choisir une date, ce n'était pas commode, Pâques était trop tôt, pendant le carême quand même cela ne se fait pas, et finalement on a dit le plus simple c'est de le faire aussitôt après Pâques. Il y en a un qui a dit : ce n'est pas très commode, c'est le dimanche de saint Thomas, le dimanche de la foi, qu'est-ce que cela a comme rapport avec les fiancés ? Un petit malin qui a dit : finalement, cela ne va pas si mal, puisque ce dimanche-là la Parole c'est : si je ne touche pas de mes mains, je ne croirai pas. Pour les fiancés, c'est parfait.

En fait, cette boutade m'a inspiré mon sermon d'aujourd'hui, et si vous permettez, pour vous et pour les fiancés, je vais faire l'éloge de la main amoureuse. Voilà, c'est cela le titre de mon sermon, parce que c'est exactement le cœur de l'évangile de Thomas. Pour les uns ce sera très actuel pour les autres, cela rappellera des souvenirs, c'est autre chose.

Nous avons aujourd'hui dans notre mentalité et notre société très productive, très constructives, efficiente et économique, une notion de la main qui est purement centrée sur l'efficacité. La main, c'est la main qui travaille, qui se coltine à la matière et qui essaie de transformer le monde. Il est typique que lorsqu'on a voulu essayer de discerner l'apparition de l'homme sur la terre, l'Homo Sapiens, c'est quand sa main est capable de fabriquer des outils et de faire du feu. C'est la main efficiente. C'est la main qui travaille. C'est la main du travail manuel, et comme nous sommes dans une société qui chiffre tout, c'est la main productive. C'est vrai, on le voit tous les jours, je ne vous apprends rien de neuf.

La deuxième figure de la main, qui est surtout divulguée par les thrillers américains, c'est la main violente, c'est-à-dire la main armée, qui vous braque. A ce moment-là, la main signifie une sorte de pouvoir et par le relais de l'arme, la main devient le moyen de la violence. C'est évidemment une chose terrible, c'est la main qui tue. C'est vrai que la main c'est tout cela pourtant, je crois que nous sommes aveugles en ce qui concerne notre main. Je pense que vous avez été frappés comme moi par la main de Jean-Paul II, cette main quand elle bénissait. Essayez de refaire le même geste, je vous garantis, vous n'y arriverez pas. Avoir tant de douceur dans la main, ce geste si beau, si simple qui évoque à la fois la main ouverte qui dit la paix, et la main qui voudrait se poser sur la tête de chacun de ceux qui sont là autour de lui, et qui sont ses frères dans la foi, cette main qui voudrait confirmer chacun dans la foi, c'est merveilleux. C'est une dimension de la main à laquelle nous ne pensons pas, nous ne réfléchissons pas, nous ne voyons pas le symbolisme de la main.

Or, là, la main est éminemment plus parlante que la main qui tient une arme et qui vous menace ave violence. C'est une main qui ne vous dit que du bonheur. C'est déjà quelque chose. Si on revient au domaine du travail, est-ce que vous avez déjà vu travailler des artisans ? C'est fantastique, à ce moment-là, la main n'est plus une main productrice, la main musclée, même la main la plus calleuse et la plus endurcie au contact du bois ou de la pierre, la main des sculpteurs comme ceux qui étaient là-haut sur l'église en train de sculpter, quand vous voyez la délicatesse du geste de la main, la main qui épouse la pierre, épouse le bois, la main de l'artisan qui sculpte c'est fantastique, il faut être français, cartésien et bête pour ne pas voir l'intelligence de la main. Je crois que les hommes ont été intelligents dans leur main, avant de l'être dans leur cerveau, d'ailleurs on l'a dit que c'est parce qu'on a libéré la main que notre cerveau a pu se déployer. L'intelligence du cerveau est seconde par rapport à l'intelligence de la main.

Mais ce n'est pas tout. Il y a la main amoureuse. Evidemment, on l'a parfois caricaturé, la main baladeuse, mais ce n'est pas de cela que je veux parler. Je pense à la main de la tendresse, à la main de la caresse. Quel mystère étonnant que celui de celui ou de celle qui aime et qui découvrent à travers la présence de l'autre la caresse sur le visage, qui découvrent à travers la manière d'épouser leur corps, qui découvrent le secret quotidien de la présence de l'autre. Vous avez remarqué, avec les yeux, on est voyeur, avec la main, on n'est pas voyeur. Avec la main, on est totalement engagé dans le geste et la main qui fait la caresse est aussi importante dans son geste de caresser que la joue qui se tend et qui s'offre à la caresse. Il y a dans le geste de la main qui touche et qui étreint, qui caresse, il y a une révélation de la présence qui nous surprendra toujours. Normalement, et c'est pour cela que l'amour est appelé à durer toujours, la main de celui ou de celle qui aime, devrait à travers le geste de la caresse, redécouvrir sans cesse, chaque jour le corps de celle ou de celui qu'il aime. Il y a un fait étonnant, ce n'est pas une affaire de neurones, pas du tout, c'est lorsque je pose la main, lorsqu'une maman prend son enfant dans ses bras, c'est incroyable, je ne sais pas si vous avez déjà réfléchi à cela, le geste de la caresse de cajoler l'enfant, la mère à ce moment-là dit à l'enfant qui il est, elle le révèle à lui-même.

Et dans le dialogue amoureux, c'est vrai aussi, la main, la caresse, révèle à l'autre qui il est dans une sorte d'immédiateté et surprise qui surprend l'un et l'autre. C'est pour cela que c'est si beau et si grand, c'est sacré. C'est un geste sacré. Il faut avoir vu les sculptures de Rodin et Camille Claudel pour comprendre comment des grands génies de la sculpture ont essayé de dire cela. Il n'ont pas seulement essayé de dire de l'épiderme, mais ils ont dit la caresse. Evidemment, je peux m'emparer de l'autre, je peux le saisir, je peux me l'approprier, mais ce n'est pas une vraie caresse, ce n'est pas un vrai câlin, c'est un faux câlin, c'est un câlin instinctif et ce n'est rien. Mais un vrai câlin, une vraie caresse, c'est un acte mystique. On comprend que certains écrivains aient écrit (je pense au philosophe Emmanuel Levinas), aient écrit des textes sur la caresse. Parce que quand la main est là sur la joue, sur le corps de l'autre, c'est l'autre qui se révèle, c'est là son corps, c'est lui-même à travers son corps et qui se donne dans une sorte de disponibilité d'innocence, on est sans défense devant la caresse, elle reçoit, elle accueille, elle fait vivre et reconnaître qui vous êtes.

Je crois précisément qu'il faut comprendre quelque chose comme cela pour l'évangile de Thomas. C'est qu'au fond, on a fait de Thomas l'évangile du doute, moi je ne crois pas que ce soit juste. Je crois que Thomas, c'était celui qui le premier a su se servir de ses mains pour croire. C'est tout autre chose. C'est pour cela que le Christ s'est prêté au jeu, et Il avait raison, je crois que le Christ a bien compris que Thomas c'était quelque chose de différent de saint Jean : saint Jean, il voit le tombeau vide et il crut ! Il y en a qui sont bâtis comme cela. Mais il y en a d'autres qui disent, si je ne touche pas, je ne crois pas. Jésus dit : d'accord, à condition que le fait de toucher mon corps ressuscité conduise non pas à une sorte de prise de possession de ce que je suis mais à une sorte d'ouverture de ton cœur à la confession de foi.

Vous voyez, c'est exactement la même chose qui se passe dans l'épisode de Thomas et dans le mariage. Si l'amour humain c'est une main qui se porte sur l'autre, le domine et l'empêche de s'exprimer dans la mesure ou non où j'en retire du plaisir, c'est fichu. Si Thomas avait mal mis sa main sur le Christ, s'il l'avait mise comme Adam, pour attraper le fruit, cela voulait dire "prendre pour soi", le mot grec "harpagein" qui a donné Harpagon. Si Thomas avait posé sa main dans un geste de fermeture, il n'aurait jamais cru, le Christ n'aurait pas pu se donner à croire. Mais parce que Thomas avec une infinie vénération, a vu le corps de son Seigneur et l'a touché, à partir de la main, son cœur s'est ouvert.

Si Jean-Paul II nous laisse un témoignage magnifique, je crois que c'est celui-là. Il avait un côté bûcheron des Carpates, ce n'était pas une sorte d'intellectuel frêle et éthéré. Il avait les pieds sur la terre et il avait des mains. Il avait des mains pour toucher le cœur de chacun de ses frères. Il avait des mains qui étaient capables de susciter dans le cœur de ses frères une confession de foi et d'amour, une reconnaissance de la Résurrection et de la force de Dieu dans le monde. Il en était lui-même un peu le témoignage vivant. Je crois que ce n'est pas réservé au pape. Ce qu'il aurait voulu en réalité, c'est que de point de vue-là, chacun d'entre nous soit un témoin comme ça. Témoins avec nos mains. Témoins qui font surgir le ciel avec le geste le plus simple qui est de dire : je t'aime, en posant la main sur la tête de son enfant ou sur les joues de celle qu'on aime. Je t'aime, en faisant que la main soit ce signe de bénédiction, de bienveillance et de la tendresse de Dieu.

Frères et sœurs, je pense que c'est cela que nous garderons à la fois de la figure de Jean-Paul II et qu'il faut que nous essayions de retrouver coûte que coûte, dans chacune de nos vies. Vous êtes comme la twingo, les fiancés, il faut inventer la vie qui va avec et les autres ici c'est déjà inventé, mais il faut réinventer tous les jours. Il faut retrouver cette dynamique profonde qui nous conduit du geste de la main à l'ouverture du cœur, au mystère de la Résurrection. Ce n'est pas un parcours par brisures et par ruptures, c'est un parcours dans lequel il y a une continuité, et cette continuité c'est la main du Seigneur, c'est la main du Christ posée sur chacun d'entre nous, la main du Christ qui a été posée sur vous les catéchumènes durant la nuit de Pâques, et qui vous conduira vous aussi à travers cette merveilleuse aventure de découvrir par vos mains jusqu'aux plus intime de votre cœur, la présence du Christ.

Quand on vient communier, et c'est pour cela entre nous soit dit mais cela reste entre nous, cela ne sortira pas des Bouches-du-Rhône, c'est pour cela que je préfère la communion dans la main. Vous n'êtes pas obligés, on peut faire ce qu'on veut, et pourquoi la communion dans la main ? Parce que c'est le geste de Thomas, et au fond, quand on reçoit la communion dans la main, c'est "Mon Seigneur et mon Dieu".

 

 

AMEN

 

 
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