AU FIL DES HOMELIES

Photos

TOUCHER LE CORPS DU CHRIST RESSUSCITÉ ET BLESSÉ

Ac 4, 32-35 ; 1 Jn 5, 1-6 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année B (23 avril 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Jour de joie, jour d’allégresse, au cours de cette eucharistie avec ses trois baptêmes. Pourtant, j’aurais voulu avec vous laisser de côté les deux premières lectures si belles et si généreuses, nous parlant de cette charité qui se construit dans le corps du Christ entre frères et sœurs, pour reprendre une fois encore la fameuse expérience de Thomas.

Thomas d’une part, et d’autre part, cette phrase de Jésus : "Heureux ceux qui croient sans avoir vu". Je vous propose de réfléchir sur l’attitude de Thomas et sur cette phrase de Jésus à travers l’expérience que je viens de vivre une semaine à Lourdes, avec les jeunes de cinquième et troisième de l’enseignement public. Ils étaient six cents, un bon chiffre, et on ne s’est pas ennuyés ! Pourquoi rapprocher Lourdes et Thomas ? Je crois que les deux expériences ont quelque chose de similaire. En fait, pour nos contemporains, Thomas représente le type même du sceptique, du rationaliste, de celui que nous avons tous croisé dans un parloir pour les frères en préparant au mariage, au baptême, ou ailleurs, dans ces repas, des discussions, etc … Ces gens qui vous disent : ah ! moi je crois tout ce que vous voulez, à partir du moment où je vois, et je suis comme Thomas, je ne crois que ce que je vois ! Généralement, on se trouve défaits, et l’on se dit : que faire ? que répondre ?

Ce brave Thomas, est donc récupéré comme patron par les rationalistes et les sceptiques, et par ceux qui cherchent absolument à trouver des causes rationnelles à tout ce qui est irrationnel. Lourdes se trouve un peu dans le même type d’enjeu. Lourdes, c’est le lieu où s’opposent ceux qui sont contre l’irrationnel, contre les apparitions, contre les miracles d’une part, et d’autre part, ceux qui auraient envie de dire : nous cherchons les miracles, nous cherchons le bizarre, nous cherchons l’extraordinaire, nous voudrions que cela nous arrive à nous aussi. Thomas et Lourdes sont donc des lieux de confrontation entre le rationnel, l’irrationnel, la manière de se positionner par rapport à la foi, par rapport à Dieu, la résurrection, la vierge Marie, etc … En fait, si nous relisons plus précisément l’évangile qui nous décrit l’attitude de Thomas, je crois qu’on découvre autre chose. On découvre que d’abord, il y a les disciples qui voient le Christ ressuscité, et Thomas ne le voit pas, et ensuite les disciples disent à Thomas : nous avons vu le Christ ressuscité. Que répond Thomas ? "Si je ne vois la marque des clous, si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai pas". Première chose : Thomas ne cherche pas tant à voir qu’à toucher, c’est-à-dire qu’autant la vision nous permet une certaine réflexion rationnelle, autant la vision est une aide pour la réflexion rationnelle avec le support de l’image, de l’imagination, de la manière dont nous mettons des images sur les choses et pour les idées, autant le toucher est une connaissance immédiate. Le toucher est beaucoup moins rationnel que la vision. Je touche, je ressens quelque chose en moi, et généralement j’ai beaucoup de mal pour exprimer ce que je touche, qu’à exprimer ce que je vois. C’est une première constatation par rapport au désir de Thomas. Thomas veut une connaissance immédiate avec le Seigneur.

La deuxième chose, c’est que, entre nous soit dit, on a l’impression que notre brave Thomas est comme déphasé par rapport à la célébration liturgique. On fête Pâques, le Christ est ressuscité, il est apparu aux disciples pendant toute la semaine, et lui, que demande-t-il à voir ? Il ne demande pas d’abord à voir le Christ ressuscité, il demande à voir et à toucher les plaies de la Passion. Et en écoutant avec vous cet évangile il y a un instant, je pensais que nous aussi, nous sommes souvent confrontés à ce problème, à une sorte de déphasage liturgique. Cela nous arrive en plein temps pascal de rencontrer quelqu’un qui ne va pas bien, qui souffre, quelqu’un qui a des soucis, qui vient de vivre un deuil, et je pense notamment à une jeune collégienne qui a perdu son grand-père pendant le pèlerinage et qui n’a pas pu aller son enterrement. Et que dit-on ? Ah ! ne t’en fais pas, il est ressuscité ! Elle n’en est pas à la semaine de l’octave, elle en est encore à contempler le Christ dans sa Passion et dans ses plaies. Et en même temps, je suis toujours surpris d’entendre que ce que demande Thomas, quand les disciples lui disent : "Nous avons vu le Christ ressuscité", je suis surpris de ne pas entendre Thomas s’exclamer :"Si je ne vois pas le Christ ressuscité, je ne croirai pas, si je ne vois pas le Christ glorieux, si je ne le vois pas dans sa toute puissance, si je ne le vois pas en train d’opérer un miracle, je ne croirai pas". Ce n’est pas ce qu’il demande. Il dit : "Si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai pas". Ce n’est pas la même chose. Je crois par conséquent que Thomas n’est pas du tout le patron des sceptiques, des rationalistes, des gens qui vous disent tous les jours : si je ne vois pas, je ne crois pas. Thomas représente l’humanité qui désire rencontrer dans toute sa profondeur et dans toute sa vérité, l’humanité blessée du Christ ressuscité. C’est cela que veut Thomas. Rencontrer en tant qu’homme lui-même blessé, lui-même doutant, lui-même souffrant, la partie la plus commune entre lui et Dieu, qui est cette partie souffrante de Dieu qui reste après la résurrection. Les marques restent après la résurrection. Je crois que c’est cela, Thomas. Il n’est pas le patron des rationalistes, c’est véritablement celui qui fait l’expérience que l’accession à Dieu se fait d’abord par son humanité, et pas par une sorte de divinité extraordinaire avec laquelle d’ailleurs nous n’avons rien en commun, et que non seulement il veut accéder à Dieu par son humanité faire chair, mais en plus, il veut rencontrer l’humanité du Christ qui a souffert par amour pour nous. Et la requête de Thomas est la requête de quelqu’un de vraiment amoureux de son Seigneur, de celui qui veut contempler par là même les marques d’amour de celui qui a donné sa vie pour tous les hommes. Ce n’est pas du morbide. C’est contempler le lieu même des épousailles de l’amour et de la mort du Christ pour l’humanité.

Mais ensuite, que faire de cette phrase de Jésus : "Heureux ceux qui ont cru sans voir". Est-ce que par cette phrase, le Christ nous invite à une sorte de foi de charbonnier, comme celui qui fait confiance, qui croit, mais qui ne cherche pas trop à comprendre parce que surtout il ne le faut pas, puisque le Christ lui-même nous l’a demandé ? A Lourdes, où je réfléchissais un peu à ce que je voulais vous dire ce matin, je regardais tous ces gens passer, des milliers des milliers de gens, des corps souffrants, des personnes handicapées mentales, physiques, des personnes abîmées dans leur chair, et cette phrase du Christ me revenait : "Heureux ceux qui croient sans avoir vu". Oui, mais sans avoir vu quoi ? Le Christ ne le dit pas. Sans avoir vu quoi ? Sans avoir vu le Christ ressuscité dans toute sa splendeur et sa puissance ? Non, peut-être que quand le Christ nous dit cela, il ne nous dit pas : heureux ceux qui croient sans avoir vu l’existence de Dieu, car cela aussi marque la pensée contemporaine. Je ne croirai que si je vois Dieu, c’est-à-dire, si je constate son existence. Est-ce que je vais croire sans avoir vu sa puissance et sa force ? Et à Lourdes, que voit-on ? Des corps fatigués, abîmés, vieillis prématurément, de la souffrance. Et si en fait le Christ avait voulu dire : heureux ceux qui croient sans avoir vu le mal ? la maladie ? la mort ? la Passion ? la crucifixion ? Mais on peut alors se dire : nous avons tous vu la mort et la maladie nous frapper ou frapper ceux que nous aimons. N’oubliez jamais que le Christ accède à la requête de Thomas. Thomas demande à toucher les plaies du Christ ressuscité, et le Christ accède à sa demande, et il se laisse toucher.

Je pense que c’est cela que dit le Christ à ce moment-là : oui, si vous croyez en moi quand cela va bien, quand le monde est beau, quand nous nous aimons, quand le corps est resplendissant et en bonne santé, grâce à Dieu, tant mieux. Mais nous savons ici tous trop bien que la pierre d’achoppement, le scandale, c’est quand cela ne va plus, c’est quand la maladie ou l’accident frappe, quand la mort nous rejoint. C’est là que nous devenons Thomas en disant : Seigneur, jusqu’ici, je t’ai rencontré dans la beauté, la bonté, la charité, mais où es-tu maintenant ? Et en fait, le Christ, en se laissant toucher par Thomas, en se laissant toucher ses plaies nous dit à chacun d’entre nous : je suis aussi là, je suis dans les plaies.

J’aurais voulu pour terminer, relire avec vous un passage d’un sermon de saint Augustin que nous lisions hier aux vigiles : "Le disciple auquel son Sauveur donnait à toucher les membres de son corps, ses cicatrices, s’écrie : "Mon Seigneur et mon Dieu". Il a touché la chair, il s’est tourné vers la Parole, car la Parole s’est faite chair. Quelle est en effet la plénitude de la foi ? Ne pas croire que le Christ est seulement homme, c’est-à-dire uniquement des plaies, ne pas croire non plus que le Christ est seulement Dieu, c’est-à-dire ne pas contempler uniquement le Christ ressuscité, mais de croire qu’il est homme et Dieu".

Frères et sœurs, ce matin, l’évangile nous invite à contempler d’abord le Christ ressuscité, mais de contempler aussi le Christ ressuscité et ses cicatrices. Et tous les jours, nous avons beaucoup plus l’occasion d’abord, de contempler les cicatrices du corps du Christ, c’est-à-dire nous qui constituons le corps du Christ avec nos cicatrices. Et ce que le Christ nous demande en ce jour de résurrection, c’est de réussir à voir à travers les cicatrices de l’autre, et nos propres cicatrices, tout le travail de la résurrection qui commence déjà dans notre corps.

Nous allons déjà goûter dans quelques instants à cette rencontre entre le corps du Christ abîmé, blessé, le nôtre, et le corps du Christ ressuscité, portant les marques des clous. Cette rencontre, quelle est-elle ? Ce sont les sacrements. C’est le baptême que nous allons célébrer dans quelques minutes, et c’est aussi l’eucharistie quand nous allons recevoir le corps livré du Christ et son sang versé pour nous.

 

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public