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PAIX, SOUFFLE ET PARDON

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Deuxième dimanche de Pâques - année A (30 mars 2008)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Bien sûr, il y eut quelques orages, quelques disputes entre les disciples, ne serait-ce que dans ce passage d'évangile où l'on sent que l'atmosphère devait être un peu lourde parmi les disciples. Thomas manque totalement de confiance par rapport à ce que les disciples lui disent : "Nous avons vu le Seigneur".

Ce passage d'évangile de Thomas est celui que les gens connaissent le mieux, on dit facilement: "moi je suis comme Thomas, il faut que je voie pour que je puisse croire".

Mais frères et sœurs, il me semble que ce dimanche appelé d'ailleurs le dimanche de Thomas, n'est pas seulement le dimanche de Thomas, n'est pas seulement non plus celui du problème de la foi et de savoir si oui ou non les chrétiens sont des indécrottables imbéciles de croire à des choses dont plus personne n'oserait soutenir la possible existence. On n'a jamais vu quelqu'un ressusciter, ni même une vierge enfanter et toutes les fariboles dont on accuse les chrétiens de croire sans même y réfléchir.

Je ne vais pas m'arrêter sur la foi, d'abord, ni même sur Thomas parce qu'avant cet épisode majeur et important de voir, de croire, de croire, de voir, il y a toute la première partie de cet épisode. Je vous le rappelle en bref. Les disciples sont enfermés, c'est noté deux fois, les portes sont bien closes, les disciples sont enfermés, Jésus vient. Là, c'est la première fois dans l'évangile de Jean, qu'ils voient le Christ ressuscité. Jusqu'à présent, ils n'avaient vu que le tombeau vide, ils n'avaient vu que les linges affaissés. Jésus ne dit pas "bonjour, comment ça va", mais Il leur dit : "La paix soit avec vous". Il le dit deux fois, insistant sur "la paix soit avec vous". Il leur confie cette mission : "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie". C'est le premier élément.

Le deuxième élément, c'est un signe. Jésus souffle sur la tête des disciples et leur dit : "Recevez l'Esprit Saint". C'est donc un signe, vous le savez dans la Bible, le mot hébreu "ruah" qui veut dire souffle, a donné le mot Esprit, c'est le mot même du tout premier verset du livre de la Genèse: "La terre était informe, vide et vague, et le souffle de Dieu tournoyait sur les eaux". Jésus dit alors une parole avec une mission, donc deuxième parole et deuxième mission : "Remettez les péchés. Ceux à qui vous les aurez remis, ils leur seront remis, ceux à qui vous les aurez retenus, ils leur seront retenus". Et ensuite, vient l'épisode de Thomas que pour l'instant, je laisse un peu de côté. Il me semble que rien que dans ce premier passage, cette première apparition du Christ, il y a des éléments fondamentaux de la compréhension même de ce qui sera d'ailleurs notre acte de foi comme Thomas.

Le premier élément : la paix soit avec vous. Frères et sœurs, peut-être l'habitude aidant, nous y sommes moins attentifs, mais ce terme de paix et le don de la paix est très important pour le Christ. Dans notre liturgie, si elle avait été présidée par l'évêque, il n'aurait pas dit : "La grâce du Seigneur Jésus, l'amour de Dieu le Père et la communion de l'Esprit Saint soient avec vous", en commençant, mais il aurait dit : "La paix soit avec vous" reprenant les mots même du Christ apparaissant ressuscité à ses apôtres et à ses disciples. Aussi cette paix, nous ne cessons tout au long de l'eucharistie, non seulement de prier pour la paix, mais de la recevoir dans le don même de cette célébration puisque le prêtre dit reprenant les paroles du Christ lui-même : "Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix" et nous ajoutons : "ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église, et pour que ta volonté s'accomplisse donne lui toujours cette paix".

Ce qui signifie que la paix est un don essentiel de la communauté chrétienne. C'est le trésor même de toute assemblée et cela devrait l'être aussi de toute notre vie chrétienne. Il s'agit d'ailleurs d'être envoyé dès lors qu'on a reçu la paix. Il s'agit de la porter et de la transmettre. Dans un monde où justement, nous nous rendons compte que certainement ce qui manque le plus, c'est la paix, c'est-à-dire ne serait-ce que de vivre paisiblement, que les familles puissent se former, grandir, pour que les cités puissent prospérer, pour que les nations puissent exister et entretenir de bonnes relations, nous sommes dans un monde où l'on a plutôt l'impression d'une sorte de bouillonnement continu de désir d'écraser l'autre, de faire la guerre, de posséder ce qu'a l'autre. Il y a peu de volonté et peu de désir de vouloir vraiment la paix. Il ne nous faut pas tomber dans le piège de ce monde parce que Jésus au jour de la résurrection nous laisse la paix, et veut que nous la donnions. Il y a donc un enjeu. A la limite, s'il y a des chrétiens dans ce monde, s'ils devaient avoir au moins une volonté, ou une idée ou une pensée en tête, c'est de vouloir la paix, pour soi, pour les autres, de comprendre ce qu'on peut donner à l'autre de plus précieux que l'on a reçu, c'est ce don de la paix.

Ce don de la paix est d'ailleurs accompagné d'un signe : le souffle et l'Esprit Saint. Tout bon théologien vous le dira, le don ultime que nous attendons dans l'éternité auprès de Dieu, c'est d'être remplis totalement de cet Esprit Saint, c'est-à-dire de l'amour de Dieu et donc de la paix que procure cet amour. C'est le souffle, c'est-à-dire qu'il ne faut pas considérer ou tomber dans le piège de croire que notre Église, que l'Église de France, que l'Église qui est en Provence, dans le diocèse d'Aix et d'Arles, que l'Église qui est rassemblée dans la paroisse Saint Jean de Malte, est une Église épuisée. Certes, on a l'impression de manquer de souffle. Et pourtant, il ne faut pas tomber dans ce piège. Jésus ne nous a pas donné au compte-goutte l'Esprit Saint, Il n'a pas mesuré le don de sa vie, Il n'a pas calculé s'Il allait donner une petite part de lui ou se donner entier, Il l'a fait en livrant sa vie.

Frères et sœurs, si nous considérons que nous sommes épuisés, si nous considérons que l'Église n'a pas d'avenir, et bien de fait, l'Église n'a pas d'avenir, et de fait nous serons de plus en plus épuisés. Si les chrétiens n'ont pas d'espérance en ce monde, autant arrêter tout de suite. Il nous faut reconsidérer que dans chaque sacrement, dans notre baptême et dans l'eucharistie, c'est toujours cet Esprit Saint qui nous est donné pour que nous ayons du souffle. Et ne restons pas comme les apôtres, avec une maison dont les portes sont bien fermées. Nous sommes clos souvent à l'intérieur de notre propre existence, nous fermons certaines portes de nos maisons, mais aussi de nos églises. Nous sommes bien calfeutrés par crainte, par peur, pas des juifs aujourd'hui, mais en tout cas du monde qui nous entoure. Il nous faut avoir cette grandeur de vue, un dessein de paix pour le monde, et cette force d'action de croire que le Seigneur est tout simplement avec nous et qu'il nous a donné son amour. Au moins croire cela, c'est déjà changer beaucoup de choses.

Le troisième élément et pas des moindres : remettre les péchés ou les retenir. Ne nous enfilons pas tout de suite dans la bonne tradition orthodoxe ou catholique qui pense qu'il s'agit du sacrement de réconciliation et de pénitence que seuls l'évêque et le prêtre peuvent célébrer et que nous pouvons nous, recevoir en tant que chrétiens moyennant quelques péchés confessés. Il ne s'agit pas d'abord de cela. Il n'est pas dit que ce soit seulement les apôtres, le texte parle des disciples. Les disciples c'est beaucoup plus large que les apôtres, les disciples aujourd'hui, c'est chacun d'entre nous. Jésus dit à chacun d'entre nous : "Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus". Frères et sœurs, face à cette phrase, je trouve que c'est plutôt bouleversant. Pourquoi ? parce que le seul qui peut pardonner les péchés, c'est Jésus. C'est d'ailleurs la question que s'étaient posés quelques hommes : "Qui est-il celui-là qu'il remet même les péchés ? " et Jésus le dit : "Pour que vous sachiez que j'en ai le pouvoir, je te le dis, et à l'homme grabataire il dit : lève-toi, prends ton grabat et marche ".

Frères et soeurs, est-ce que vous vous rendez compte du pouvoir que Jésus nous donne ? Il nous donne son propre pouvoir, remettre les péchés. Là aussi, c'est un enjeu. Et c'est certainement le moyen du coup, de porter la paix et de donner l'Esprit Saint. Si nous continuons à rester enfermés dans nos idées et nos conceptions que l'autre a toujours tort, que l'autre m'a blessé, que l'autre de toute façon agira ainsi et ne changera pas, que l'autre m'a fait trop de mal pour que je lui pardonne, nous ratons la résurrection. Car remettre les péchés, recevoir l'Esprit Saint, vivre la paix, c'est ce que le Christ a fait pour ses disciples pour leur dire : aujourd'hui je suis ressuscité, je vous apparais, je n'en fais pas un discours mais d'abord je vous donne une chose, la paix. Vous en aviez besoin de cette paix parce que eux-mêmes n'étaient pas forcément très bienveillants les uns avec les autres, et comme je le disais, l'atmosphère devait être tendue.

La deuxième chose c'est parce que les disciples ne devaient plus y croire beaucoup, ils devaient être épuisés, manquer de souffle, ils avaient bien vu le Christ mort sur la croix, il y a de quoi être découragé.

Et puis, la dernière chose, le péché. Ils savaient certainement ce que cela voulait dire, quand le Christ leur dit cela. Quel était l'apôtre, quels étaient les disciples qui avaient suivi Jésus jusqu'au bout ? Quel était celui qui ne l'avait pas trahi, qui ne l'avait pas abandonné au pied de la croix ? je suis sûr que chacun des disciples rentrant en lui-même ne pouvait se trouver ni parfait, ni pur, ni impeccable. Alors, ils leur restait vraiment à pouvoir entendre cette parole : "Je vous donne le pouvoir de remettre les péchés". En ayant le pouvoir de remettre les péchés, ils constataient une chose, c'est que le Christ, sans avoir à la signifier, leur avait eux-mêmes pardonné. Ils étaient réconciliés. Le Christ n'a dit à personne : vous m'avez abandonné, je suis resté seul sur la croix. Il n'en a pas fait le reproche. Il s'est avancé vers la vie et vers la résurrection et la seule chose qu'il demande, c'est que nous, avec le monde et toute la création, nous puissions faire aussi la même action, entrer dans le même mystère pascal, faire toutes choses nouvelles, donner du souffle à ce monde, lui apporter la paix parce que nous sommes sûrs d'une chose, c'est que nous sommes des hommes et des femmes réconciliés.

 

AMEN