AU FIL DES HOMELIES

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PÂQUES, CONCENTRÉ DE DIEU

Ac 5, 12-16 ; Jn 12, 44-50

(14 avril 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

Ennezat : Le jugement dernier 

N

ous sommes souvent trompés par les horloges et les montres parce que nous pensons, comme les horloges, que le temps s'écoule de façon uniforme, que nos journées comprennent un certain nombre d'heures égales les unes aux autres, un certain nombre de minutes non moins égales les unes aux autres. Or, vous en avez fait comme moi l'expérience, curieusement, le temps, dans la façon dont on le reçoit, est beaucoup plus dilaté et détendu que cela. C'est dire que le temps comporte des moments curieusement plus ramassés, plus intenses, et d'autres plus dilués. Il est donc des heures que nous vivons comme de longues journées, et il est des journées que nous vivons comme une heure. Quelle est donc la réalité objective de ce temps que nous avons essayé de mesurer par des montres et des horloges, que nous avons essayé de contrôler comme une coulée uniforme, et en même temps comment arrivons-nous à composer l'expérience que nous en avons comme une concentration très intense parfois ou au contraire comme une dilution non moins réussie ?

       Pourquoi ces deux propos ? Pour expliquer la fête de Pâques. Par rapport à toute l'histoire du salut de Dieu avec les hommes, Pâques en est le point culminant, en est le moment le plus concentré de l'intervention de Dieu. En quelque sorte, l'événement historique de Pâques est celui qui rassemble tous les autres comme s'il pouvait les serrer, les concentrer en lui-même. C'est pour cela que la liturgie nous propose de répéter inlassablement cette Pâque. Il y a dans l'Église une volonté de repasser sans cesse au même endroit car dire Pâques c'est dire l'ensemble de l'histoire du salut. A chaque Pâque, à chaque eucharistie, je redis toute la longue trame de patience, de persévérance, de tous ces mots que Dieu a murmurés dans le cœur de l'homme, en commençant par le premier jusqu'au dernier. Dire Pâques, c'est dire toute l'histoire en un seul mot. C'est rassembler toutes ces allées et venues en un seul mouvement qui est la Résurrection.

       C'est pour cela que le texte parle de "jugement". Ce texte est situé bien avant la Pâque. Or il parle de jugement. Pourquoi parle-t-on de "jugement" après la Pâque ? Pour la simple raison que tout est déjà accompli dans la Pâque et que nous sommes donc au seuil du monde nouveau. C'est-à-dire que le Christ vient juger ce monde, qu'Il est déjà là comme venant juger ce monde, qu'Il le juge non pas pour séparer de façon sévère les brebis des boucs, mais pour y faire surgir la lumière. Le véritable jugement du Christ n'est pas de condamner, d'ailleurs le texte le dit Lui-même, mais de faire surgir des ténèbres la lumière. C'est pour cela que Pâques est à la fois l'événement qui concentre les événements du monde et qui est l'inauguration du monde nouveau. C'est pour cela qu'on parle de jugement. Nous avons donc à vivre notre vie chrétienne comme s'inaugurant sans arrêt dans une lumière qui vient de surgir. Notre vie chrétienne est une vie pascale au sens ou, concentrée qu'elle est par la présence de Dieu en nous, nous vivons dès maintenant le surgissement de cette lumière qui vient briller dans nos ténèbres. C'est en cela que nous sommes jugés, c'est en cela que nous sommes sous le regard du Christ qui vient, sauveur et juge de ce monde.

       C'est ainsi qu'on peut expliquer un peu ces versets de saint Jean qui nous parle de "celui qui vient non pas condamner mais juger" c'est-à-dire susciter la naissance de la lumière à travers le monde qui était resté plongé dans les ténèbres. Nous qui sommes en marche, nous qui sommes, quand même "dans le temps", même si nous prononçons que nous sommes rassemblés dans l'événement unique du Christ, notre temps n'a de sens aujourd'hui que dans la façon dont nous avons une relation avec la Pâque en tant que telle. En fait et en vérité l'événement de la Pâque vient peser, vient ensemencer, vient donner du poids à chaque instant de notre vie, afin qu'un jour toute notre vie soit Pâque.

       C'est comme si finalement nous apprenions à rejoindre Dieu, comme si Dieu apprenait à nous rejoindre à des rendez-vous fixes, pour qu'un jour ces rendez-vous deviennent une rencontre totale, définitive. Comme le renard et le petit Prince qui attendant de se voir à telle heure du jour s'y préparent, dont le cœur s'y prépare et aime cette rencontre. Par la Pâque, par cette liturgie qu'Il nous propose, Dieu prépare cette rencontre jusqu'au jour où nous ne pourrons plus nous passer l'un de l'autre, où ces rendez-vous répétitifs apparemment quotidiens, peut-être parfois lassants, nous conduirons à une rencontre plus définitive, à un véritable mariage avec Lui. Notre vie chrétienne n'a de sens que dans le rapport que nous avons avec la Pâque. C'est en cela qu'on nous demande de marcher sur trois pieds : la foi c'est-à-dire l'abandon, l'espérance c'est-à-dire cette petite lumière vacillante qui nous assure que nous sommes en marche vers la vie éternelle malgré les épreuves ou les souffrances qui nous assaillent, et puis l'amour, la charité, amour que nous vivons comme une chose qui se perd, qui se donne, que nous ne vivons pas encore comme un bonheur intérieur. Nous vivons l'amour comme une chose difficile qui est sans cesse à donner et à perdre. Ce sont nos trois pieds pour avancer vers la Pâque. Ce sont les armes mêmes de notre vie chrétienne.

       Voilà pourquoi il nous faut renouveler sans arrêt la puissance de cette foi, de cette charité et de cette espérance. Et c'est en cela que nous ferons passer le monde ancien auquel il appartient au monde nouveau ; c'est en cela que nous ferons passer ce qui en nous est ancien à l'homme nouveau, dans cette relation par rapport à la Pâque qui est l'unique événement décisif, total, qui récapitule en Lui tous les événements du monde.

       Pour une nouvelle fois, nous allons célébrer cette Pâque. Pour une nouvelle fois, nous allons tisser entre Lui et nous cette relation définitive de vie qui vient ensemencer, qui vient peser dans la nôtre. En montant vers cette eucharistie, demandons que nos trois pieds, que nos trois vertus, nos trois puissances se trouvent renouvelées, se trouvent développées afin que nous puissions vraiment marcher avec Lui.

  

       AMEN

 

 
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