AU FIL DES HOMELIES

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LE NOM DE JÉSUS

Ac 4, 8-21

(12 avril 1983)

Homélie du Frère Serge JAUNET

 

Saint Jean de Malte : Résurrection - Finsonius

I

l y a deux ans, j'ai été surpris quand un paroissien m'a demandé de qui était la signature de ce tableau merveilleux qui est dans notre église, où l'on voit des soldats des gardes aux cuirasses reluisantes, certains d'entre eux à la renverse, d'autres debout Et comme je lui faisais préciser de quel tableau il s'agissait, j'ajoutais : "ce tableau où l'on voit le Christ ressuscité ?" Et lui de me dire, je n'ai jamais su si c'était par humour ou par inconscience : "Oh, je n'ai pas fait attention s'il y avait sur le tableau le Christ ressuscité." Il parlait de ce Finsonius qui est devant nous pendant ces cinquante jours du temps pascal.

       Or, toutes proportions gardées, je me demande si saint Matthieu n'agit pas un peu comme ce paroissien. Matthieu est le seul à nous rapporter le problème des soldats et des gardes. Déjà, dans le premier récit de l'apparition de Jésus aux femmes, il nous dit qu'un ange avait roulé la pierre du tombeau, que les gardes étaient tombés à la renverse comme morts. Et, dans l'épisode que nous avons lu aujourd'hui, il est le seul à nous dire que les gardes ne savent comment s'en tirer pour montrer qu'ils ont bien gardé la pierre du tombeau et qu'on n'a rien à leur reprocher. Si le Christ n'est plus au tombeau c'est que ses disciples sont venus le chercher. "Fable qui court jusqu'à nos jours" ajoute saint Matthieu.

       Si Matthieu nous rapporte cet événement, il sait trop bien que le Christ est ressuscité. Ce Christ ressuscité qui se dresse devant nous et qui nous rejoint par tant de chemins, le chemin des sacrements, le chemin unique et essentiel, sacrement de la Pâque de notre baptême, sacrement de la Pâque dans l'eucharistie, sacrement aussi de la Parole qui, chaque jour, nous rejoint. Mais il est aussi, non peut-être un sacrement mais un sacramental qui tient à l'ordre du sacrement, sans en être un, c'est la puissance du nom de Jésus.

       Cette puissance du nom de Jésus dont nous parle Pierre dans la lecture des Actes des apôtres. Ce Christ Ressuscité n'est pas loin de nous. S'Il nous rejoint, s'Il vient vers nous par ses sacrements, nous pouvons aller à Lui en prononçant son nom, ce nom, comme dit Pierre "par lequel nous vient le Salut, par lequel est venue la guérison." Ce nom, nous pouvons, si j'ose dire, nous l'approprier. Nous pouvons le faire nôtre, ce nom et la puissance qu'il porte avec Lui, la puissance même de la Résurrection.

        Depuis quelques années, notre Église a découvert ou redécouvert cette prière de Jésus qui nous vient de chez nos frères d'Orient. Écoutez le témoignage d'un jeune écrit à l'automne dernier et qui peut nous inviter à essayer de rejoindre le Seigneur, à essayer de recevoir en nos cœurs, la puissance de son Nom qui guérit, qui pardonne, qui sauve car Jésus, n'est-ce pas inscrit même dans son nom ? c'est Dieu qui sauve.

       "Presque chaque nuit, je la retrouve. Si j'émerge un instant du sommeil, je la rencontre en moi, presque haletante parfois, mais toujours vivante. C'est la prière si simple à laquelle j'ai commencé de donner mon souffle, il y a plusieurs années. La veille le médecin m'avait ordonné de rester couché durant six mois. C'était un matin d'hiver, immobile, dans le silence qui cerne notre vieille maison. Je me suis mis à lire les "Récits d'un Pèlerin Russe". Le pèlerin, c'était un paysan. Un dimanche, il avait entendu le prêtre, dans son prêche, rappeler le mot de saint Paul  :"Priez sans cesse !" Après la Messe, il avait demandé comment s'y prendre pour entretenir en soi la prière ininterrompue. Le prêtre ne savait pas. Il était débordé par ce qu'il avait dit. Alors le paysan partit à travers la steppe, les forêts, d'église en ermitage. Il posait partout la question, mais personne ne connaissait la réponse. Il poursuivit sa pérégrination jusqu'au jour où un saint homme, au fond des bois, après avoir longuement éprouvé le sérieux de son désir, lui donna le secret. Il fallait prier du plus profond de son être, avec le souffle même qui donne vie à chaque instant. En reprenant les paroles mêmes de l'évangile, il fallait dire en inspirant : "Jésus-Christ, Fils de Dieu notre Sauveur" et en expirant : "Aie pitié de nous, pécheurs." Dans l'immense paix de janvier, j'ai commencé à respirer la prière à Jésus. J'y ai appliqué durant les premiers jours une attention sereine. Au-delà, j'ai constaté avec une surprise joyeuse que respiration et invocation demeuraient tressées l'une à l'autre. Pendant les six mois de repos de ma maladie, j'ai prié sans cesse, moi aussi, selon l'invitation de saint Paul. Quand j'ai repris le train vers Paris et les examens universitaires, je priais sans cesse et Jésus m'était devenu compagnon du jour et de la nuit. A l'instant le plus inattendu, je le retrouvais dans ma gorge.

       Depuis, au cours d'une existence de plus en plus occupée, j'ai continué de respirer sans le savoir. Quelquefois le rythme de la prière à Jésus revit en moi. Mais c'est surtout la nuit, si je me réveille qu'elle est là, comme une lampe qui brûle et si apaisante que je ne tarde pas à repartir pour des voyages inconscients. En réalité j'ai pris quelque liberté à l'égard des paroles. Les deux versants de la formule étaient bien longs pour ma respiration de nuit. Je trouvais aussi que cet appel obsédant à la pitié de Jésus avait besoin d'être rééquilibré par une autre nuance de la prière. Depuis deux années, je me suis fait deux invocations brèves. Avec l'inspiration, je dis "Jésus" et avec l'expiration : "Pitié !" ou plus souvent, "Jésus !" "Merci !" Selon la couleur de mon âme, je multiplie l'imploration ou l'action de grâces. C'est ainsi que la prière s'est réduite et simplifiée. Peut-être devrais-je faire autrement, je ne sais. Quand je prends place dans la célébration de l'eucharistie, alors toutes les voix de la prière vibrent et s'élèvent, polyphonie. Je m'y laisse emporter, souvent distrait, souvent ravi, et quand je me retrouve seul, comme le paysan russe, je reprends comme l'homme simplet devant Jésus, ma prière incessante".

       AMEN


 

 
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