AU FIL DES HOMELIES

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LA RESPONSABILITÉ UNIVERSELLE DE LA MORT DU CHRIST

Ac 4, 8-12

(10 avril 2002)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Responsabilité collective …

J

'aimerais simplement attirer votre attention sur un aspect de la lecture des Actes des apôtres que nous avons entendu tout à l'heure, et qui a beaucoup d'importance pour l'histoire de l'Église, et l'histoire de ses relations avec le monde juif. Vous l'avez entendu, l'épisode que nous avons lu se situe après que Pierre et Jean aient été jugés devant le Sanhédrin, puis flagellés, et relâchés. Ils sont revenus dans la communauté, et là, curieusement, Luc situe un petit moment, on dirait une assemblée de prière autour de Pierre et Jean qui ont ainsi retrouvé le statut de liberté de parole dont ils avaient joui jusqu'ici mais dont ils avaient été privés pendant cet épisode, et la communauté tout entière rend grâces. On pourrait s'attendre à ce que la prière à ce moment-là prenne un tour assez résolument anti-juif, puisque précisément il y a déjà quelques contentieux, non seulement entre Jésus et son peuple, mais entre la petite communauté et au moins le sacerdoce de Jérusalem et les autorités spirituelles du peuple juif.

Il n'en est rien du tout. Et c'est cela que je trouve intéressant. Quand les fidèles, la petite communauté de Jérusalem, se mettent à prier et à rendre grâces à Dieu, elle cite un psaume, le psaume deuxième, qui évoque une sorte de révolte des nations et des peuples contre Dieu et contre son projet de Salut, c'est un thème très récurrent dans l'Ancien Testament, qui veut dire que même si les nations s'opposent au dessein de Dieu, Dieu le réalise quand même, donc il y a cette citation : "Pourquoi cette arrogance chez les nations", celle qui veulent s'opposer au plan de Dieu, "et ces vains projets chez les peuples ?" Nations, peuples, deux mots différents. "Les rois de la terre se sont mis en campagne, les magistrats se sont rassemblés".

Or, Luc nous dit que quand on commente le texte on dit ceci : "Ils se sont rassemblés dans cette ville contre ton serviteur Jésus que tu as oint, Hérode, et Ponce-Pilate". On a là un des premiers textes très ancien, qui explique la mort du Christ non pas par le fait qu'elle serait de la seule responsabilité du peuple juif, mais précisément, Hérode et Ponce-Pilate. Hérode représentant, d'ailleurs pas très bien, le peuple juif, puisque c'était une sorte d'ersatz de roi en réalité, ce n'était pas un vrai roi des juifs, il n'est pas vraiment juif, mais enfin, il a la responsabilité de certaines populations juives, et Ponce-Pilate qui est romain. Cela veut dire que dans la première communauté, au moment où on écrit ce texte, on ne dit pas : ce sont les juifs qui sont responsables de la mort du Christ, mais on dit : mais ce sont les juifs, en la personne d'Hérode, et ce sont les romains, les peuples, les païens, en la personne de Pilate. Ce qui est affirmé, c'est la responsabilité universelle sans discrimination, de la mort de Jésus.

Ce texte est très important, car inutile de vous dire que dans la suite des temps, on ne l'a pas beaucoup lu et l'on n'en a pas beaucoup tenu compte. On a préféré dire : les juifs perfides, les juifs déicides, on a préféré accumuler la culpabilité du côté du peuple juif, plutôt que de reconnaître la responsabilité universelle de la mort du Christ, que cette mort était portée par l'humanité tout entière. C'était déjà ce que saint Paul disait, quand il disait : "Christ est mort pour "nos" péchés". Il ne disait pas : "Christ est mort à cause des péchés des juifs".

Ce qui a fait la rupture entre le peuple juif et la jeune communauté chrétienne ce n'est pas la mort du Christ, contrairement à ce qu'on pense, même avec la meilleure volonté du monde. Ce n'est pas cela ! Ce qui a fait la rupture avec le peuple juif, c'est le fait de savoir si oui ou non la promesse était pour tout le monde ou pas. Et les chrétiens disaient, la promesse est pour tous, mais nous sommes tous responsables de la mort qui nous a apporté le salut. Et les israélites disaient : la promesse ne peut être que pour nous. Et c'est cela qui a fait la rupture. Ce n'est donc pas une question d'accusation : "Qui est responsable" ? par opposition à d'autres ... Tout le monde est responsable de la mort du Christ, les païens, les rois de la terre, et le peuple juif, parce qu'il a participé aussi à ce complot et à cette décision de mort, il a fait pression sur Pilate, mais c'est en réalité, la responsabilité de toute l'humanité. C'est un point extrêmement important de la doctrine et de l'attitude des chrétiens vis-à-vis du peuple juif, c'est ce que le Concile Vatican II a rappelé, mais c'était un peu tard, lorsque dans le schéma "Nostra Etate" il a dit qu'on ne pouvait pas imputer génériquement au peuple juif la responsabilité exclusive de la mort du Christ. Il dit "bien que dans le peuple, certains hommes aient eu une responsabilité dans la mort du Christ, on ne peut pas dire que le peuple juif porte la responsabilité de la mort du Messie".

Je crois que c'est un texte intéressant, parce que là il est très clair, ce texte est écrit vers les années soixante-dix, quatre-vingts, pourtant, il y a déjà de grosses tensions entre les juifs et les chrétiens, mais cela n'empêche que là-dessus on est extrêmement rigoureux et lucide, il n'y a pas d'accusation sur ce chapitre-là. C'est toute l'humanité, et nous tous, qui sommes responsables de la mort du Christ, et donc, cela ne sert à rien de charger uniquement la responsabilité du peuple juif, parce que ce n'est pas vrai, en tout cas, cela ne relève pas de la conception de la foi. D'ailleurs si, et je crois que c'est une des choses à laquelle il faut faire beaucoup attention, si c'était uniquement une partie de l'humanité qui était responsable de la mort du Messie, alors, il y aurait deux sortes d'humanités.

Il y a ceux qui n'ont plus droit à aucun salut, rien du tout, parce qu'ils sont responsables de cette condamnation odieuse, et les autres s'en lavent les mains. Et je pense que c'est un peu cela qui est derrière, une façon de s'innocenter du fait que nous sommes tous responsables, c'est le problème du péché originel qui est derrière, nous sommes tous responsables de la mort du Messie, et en disant toujours comme les enfants : c'est de sa faute, c'est pas de la mienne, nous entrons dans une logique absolument insoluble. Je crois que ce texte par lui-même est suffisamment parlant pour que nous essayions de retrouver non seulement une vérité spirituelle et théologique qui est absolument fondamentale, mais également pour notre propre compte personnel, nous n'avons que trop tendance à nous considérer toujours comme irresponsables, soit en matière religieuse, soit en matière de morale, etc … Ce n'est pas ce que nous dit ce texte à propos de la mort de Jésus.

 

AMEN


 

 

 
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