AU FIL DES HOMELIES

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UN GRAND SILENCE …

Ac 4, 23-31 ; Mc 16, 9-18

Mercredi de la deuxième semaine de Pâques – A

(2 avril 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, le texte que nous venons de lire aujourd'hui, plus généralement la conclusion de l'évangile de saint Marc est pour tous ceux qui étudient de près le texte des évangiles, une véritable énigme policière. En effet, cette conclusion de l'évangile de saint Marc est assez étrange. Quand Marc raconte la résurrection il dit que les femmes sont parties au tombeau, il les énumère : Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et Salomé qui vont acheter des aromates et vont au tombeau. Quand elle arrivent au tombeau, elles voient un jeune homme qui leur annonce la résurrection, et devant cela, elles sortirent s'enfuirent du tombeau parce qu'elles étaient tremblantes et hors d'elles-mêmes, elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. Si on s'en tient à la manière d'écrire de l'évangéliste saint Marc, la plupart des savants pensent qu'effectivement l'évangile de Marc s'arrête ici, ce qui est reconnaissez-le une manière assez drôle de terminer un évangile : les femmes ne dirent rien car elles avaient peur.

C'est l'inverse des autres évangiles, que ce soit Matthieu, que ce soit Jean, ou Luc dans lesquels au contraire, on assiste petit à petit à la constitution d'un témoignage. L'évangile de saint Marc qui est sans doute le plus ancien des évangiles, s'arrête au contraire sur la résurrection comme un fait ou une donnée qui est annoncée, racontée, il n'y a que les anges ou le jeune homme assis au tombeau qui le racontent aux saintes femmes, et cela leur coupe la parole, elles ne parlent plus.

Toutes les hypothèses sont permises pour essayer de comprendre pourquoi Marc aurait terminé de façon aussi abrupte son évangile. Est-ce qu'il avait rajouté d'autres récits, notamment peut-être une apparition à saint Pierre, puisqu'on dit que saint Marc était sans doute un des évangélistes qui a puisé dans les souvenirs de saint Pierre et précisément, l'apparition à Pierre n'apparaît pas. Est-ce que le morceau de manuscrit ou de parchemin est tombé ? On n'en sait rien, mais toujours est-il que si l'on regarde le texte de l'évangile de saint Marc dans sa première version, on a l'impression de s'arrêter sur une sorte de blocage. "Elles ne dirent rien car elles avaient peur", comme si le récit de la résurrection venait encore peser plus de poids de silence, et d'interdits à ces femmes qui étaient déjà accablées par la mort de Jésus, et qui n'étaient pas vraiment soutenues par les disciples.

C'est ce qui permet de comprendre d'ailleurs que lorsqu'on a fait, un petit peu plus tard, la comparaison entre les évangiles, on a le passage d'évangile que nous avons lu aujourd'hui. Si vous êtes un peu familiarisés avec les textes évangéliques, le texte que je viens de lire c'est un tout petit résumé en quinze ou vingt versets de ce que saint Luc raconte dans son très long chapitre vingt quatrième avec les disciples d'Emmaüs. Vous avez remarqué qu'ici il y a quatre petits épisodes: le premier, c'est : "ressuscité le matin le premier jour de la semaine", on répète, on recommence comme si le récit d'avant ne comptait pas. A ce moment-là, Jésus apparaît à Marie de Magdala mais on ne la croit pas. Ensuite Il apparaît à deux des disciples qui sont en chemin, ce sont els disciples d'Emmaüs, ils reviennent à Jérusalem et on ne le croit pas. Et ensuite, Il apparaît aux disciples et leur reproche leur incrédulité, et Il leur donne les consignes de mission. A la fin, le résumé pour saint Marc, de l'Ascension : "Après leur avoir parlé, Il fut enlevé au ciel". Tout se passe comme si les évangélistes ou l'évangéliste qui a édité l'ensemble des trois évangiles en tout cas qui étaient strictement en parallèle, a fait une sorte de petit résumé pour ajouter à saint Marc, une conclusion un peu moins décevante, que celle qu'il devait avoir sous la min : "Elles s'enfuirent et ne dirent rien car elles avaient peur". C'était une curieuse manière de terminer les récits de la résurrection.

On ne saura jamais je crois, pourquoi cela s'est passé de cette manière. C'est vrai que cette finale de Marc est à la foi brutale au milieu du chapitre seizième, puis tout à coup, on remet une petite synthèse des grands récits de résurrection pour essayer de clore et de lui donner une finale positive.

Ce que je voudrais simplement essayer de retirer pour notre propre réflexion, c'est qu'en fait, le mystère de la résurrection, et c'est peut-être un des aspects que saint Marc voulait souligner, quand on est devant le mystère de la résurrection, on est littéralement sans voix. Il faut bien passer par un moment où l'on n'arrive pas à en parler. Je trouve cela intéressant parce que la plupart du temps, nous sommes tellement habitués aux récits de la résurrection que c'est évident, il a souffert sous Ponce Pilate, il est mort, et puis happy end, il est ressuscité. Mais entre les deux, il y a un grand silence. Il y a le grand silence du tombeau vide, il y a le grand silence après le cri de Jésus sur la croix, il y a le grand silence du sabbat et le grand silence des apôtres qui sont enfermés dans le Cénacle et qui ne croient à rien, il y a le grand silence de leur incrédulité, et il y a le grand silence des femmes effrayées qui ne disent rien.

Notre foi en la résurrection, doit d'une manière ou d'une autre passer par ce grand silence, c'est-à-dire un moment où la résurrection apparaît comme un fait qui littéralement vous coupe bras et jambes, et vous laisse complètement démunis. Alors, seulement après ce grand silence peut recommencer petit à petit une voix qui reconnaît et qui arrive à dire ce mystère indicible de la résurrection et qui arrive à le dire de façon très modeste, maladroite, très compliquée, très mélangée, parce quand on compare les récits de résurrection, ce n'est pas si simple que cela à comprendre. Mais le mystère même de la résurrection est d'abord arrivé comme une sorte de grand silence, un mutisme au cœur de l'histoire du monde, et petit à petit, c'est la grâce du ressuscité qui rééduque à la parole ceux qui vont devenir les témoins.

Autrement dit, chez saint Marc, cette combinaison à la fois raconte le grand silence qui se fait et ensuite quelques épisodes qui montrent comment la parole renaît, c'est une certaine manière de nous indiquer que la parole de la résurrection ne vient pas de nous-même. Elle ne vient pas d'une sorte de conviction des disciples qui auraient petit à petit essayé d'aménager un discours pour prouver la résurrection. En réalité, non, c'est dans le silence même de la résurrection que le Christ va apparaître et va faire une rééducation des disciples à la foi véritable et à la reconnaissance du mystère de sa résurrection. Cela ne se produira pas en un seul instant, et ce qui est très beau, c'est qu'au fond, les quarante jours qui séparent le matin de Pâques du départ à l'Ascension, et que là, la finale de Marc ajoutée, résume en une vingtaine de versets, ce sont les quarante jours de la plus grande patience de Jésus qui nous est d'ailleurs signifiée au début des Actes des apôtres : "Comment, vous n'avez pas encore compris ?" C'est la patience de Jésus ressuscité qui petit à petit essaie de mettre au point la parole du témoignage de l'Église. Donc, le silence des femmes au moment du tombeau vide et les petits épisodes qui vont suivre montrent que petit à petit c'est Jésus qui, par la puissance de sa résurrection retisse le lien de la Parole pour pouvoir proclamer et dire ce qui est absolument l'inouï de Dieu, la résurrection.

Je pense qu'on peut le transposer assez littéralement pour chacun d'entre nous. Si la foi en la résurrection était simplement de répéter comme un perroquet les versets du Credo qui concernant la résurrection, ce en serait pas très difficile, ce serait de la religion de Pavlov avec des réflexes conditionnés, ce qui hélas est peut-être le fait de beaucoup de personnes aujourd'hui, qui pensent que c'est plus simple de faire simplement une sorte de répétition inlassable des mêmes formules. C'est faux. Mais si au contraire on considère que dans notre propre vie la foi en la résurrection c'est la manière dont petit à petit, jour après jour, années après année dans notre propre itinéraire spirituel, Dieu retisse la puissance de sa Parole, la puissance du mystère de ce qu'il a à dire dans la vie de chacun d'entre nous, alors peut-être que la foi en la résurrection apparaîtra moins naïve et moins répétitive, mais que ce sera de retrouver les mots de l'annonce de la résurrection à travers nos silences, nos hésitations, nos incrédulités, nos difficultés et nos lenteurs à croire.

 

 

AMEN

 

 

 
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