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LE CHEMIN

Ac 10, 34-43 ; Jn 14, 1-6

(16 avril 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

Cordes 

C

hacun de nous vit une expérience par étapes. Nous faisons l'expérience de l'enfance, de l'adolescence, de la maturité, de la vieillesse, chaque étape ne préparant pas spécialement la suivante, mais il y a comme une logique inéluctable à l'enchaînement de ces divers moments de la vie. Et nous avançons souvent la tête assez haute, disant qu'il est normal de grandir, de croître, d'apprendre, d'aimer davantage, d'aller donc plus loin. Inconsciemment, nous vivons notre vie comme une croissance, comme un appel profond à se développer, à s'épanouir, à être davantage ou à avoir davantage.

       Malheureusement il y un grain de sable dans cette intuition profonde et réellement vraie, un grain de sable qui est l'illogisme même de la vie. En fait, cet enchaînement des différentes étapes de la vie est marqué douloureusement et profondément par l'événement de la mort. En général, nous en prenons conscience par différents aspects. Un des plus cruels peut-être pour l'esprit humain est ce cri de l'Ecclésiaste :" Tout est vanité ! Finalement, rien ne tient !" Derrière cet enchaînement si logique des choses, se cache une profonde vanité de ce monde et de l'homme. Nous ne savons pas très bien où nous allons et nous avons beau affirmer à force de chants et de liturgie que le Christ nous tient et nous mène vers la vie éternelle, au fond de nous persiste ce cri incroyable : cela ne tient pas ! Il y a un illogisme qui vient contraindre, abîmer cet enchaînement des étapes de la vie, qui vient parsemer de mauvaises herbes ce que nous avions voulu être une prairie agréable, verte, fraîche.

       C'est vrai que lorsque nous grandissons, quel que soit notre âge, encore une fois nous ne pouvons pas tenir en même temps que nous voulons mourir, tenir en même temps que les choses sont vaines. Malheureusement le jour où, de façon aiguë, nous en prenons conscience, nous sommes obligés de nous arrêter. Et cet impératif : "Tout est vanité !" nous paralyse et nous laisse sur le bord du chemin. Rien ne peut tenir, nous ne croyons plus fondamentalement à la vie. Elle ne peut pas s'enchaîner et continuer ainsi. Nous baissons les bras.

       Et dire qu'à ce moment-là on se retourne vers Dieu n'est pas vrai non plus car on n'a même pas envie de Dieu à ce moment-là. Je pense souvent à ce poème de Marie Noël : "Seigneur, je m'ennuie avec Toi !" Il peut y avoir dans notre vie parfois un ennui profond que nous camouflons. Vous allez me dire : ce sermon n'est pas très positif, très désespérant. C'est vrai et pourtant, la seule façon de contrebalancer cette expérience profonde, réelle, douloureuse, que nous avons tous vécue peut-être en nous la cachant un peu à nous-mêmes, la seule façon de la contrebalancer c'est cet évangile : Ta vie a du sens car je suis dans cette vie. "Je suis le Chemin". C'est vrai mais c'est un chemin de paradoxe dans lequel il faut que tu tiennes à la fois l'enchaînement logique des étapes de la vie dans laquelle tu dois t'épanouir et en même temps il y a beaucoup de vanité derrière. Il est vrai aussi que cette croissance, cet appel profond que tu as senti dans ton enfance ou ton adolescence parfois tu le sentiras moins. Il faut que tu apprennes à grandir en puisant cet appel de vie qui vient non du fond de ton âme ou de ton corps mais qui vient de la mort elle-même, de la croix. Il faut qu'à un moment dans la vie cela se retourne, qu'on passe de cette façon heureuse et jeune de grandir en s'appuyant sur ses propres forces, une espèce de confiance inouïe dans la jeunesse, quel que soit l'âge d'ailleurs, pour, un jour, se retourner et chercher, dans ce qui nous paraissait contraire à la vie, la source de notre vie et de ce pour quoi nous avançons.

       Car, un jour notre intelligence, notre corps ne suffiront plus à expliquer ce pour quoi nous avançons sur la vie, et il faudra que Quelqu'un nous dise, dans le creux de notre corps et de notre esprit : "Je suis ton Chemin ! Je suis ta Vérité ! Je suis ta Vie !" Et il nous faut toute notre vie pour cela. Il nous faut toute notre vie pour réaliser, et c'est parfois dur de le réaliser ; et si ce n'est pas cruel, ce n'est pas très profond ! il nous faut toute notre vie pour réaliser qu'il nous faut nous tourner vers Dieu, non pas parce que nous sommes désemparés, mais parce qu'Il est vraiment le Chemin. Nous ne tournons pas vers Lui parce que nous ne savons plus où aller, mais parce que, finalement, nous découvrons qu'Il n'a toujours été que ce Chemin et qu'Il est réellement ce Chemin, au fond de nous-mêmes.

       Cela s'appelle la grâce. C'est le don de Dieu. C'est ce travail patient de Dieu qui, doucement, minute après minute, jour après jour, décape nos carapaces, décolle tous nos enchaînements sur lesquels nous étions si fièrement appuyés. Nous sommes "la nuque raide " c'est la Bible qui le dit, mais Dieu ne veut pas casser la nuque pour faire comprendre qui Il est, de quel amour Il nous aime. Il attend que, finalement, nous apprenions nous-mêmes à nous baisser, à nous mettre à genoux, à découvrir que nous avons soif d'autre chose, d'un autre sens, d'un autre chemin, et qu'il nous faut tout recevoir d'un Autre. C'est cela le secret profond du chrétien. C'est qu'il a à recevoir, de la mort du Christ, la raison de sa vie. C'est qu'il a à entendre : "Que votre cœur ne se trouble pas !" Non, notre cœur ne se trouble pas. C'est le début de l'évangile de saint Jean que nous avons entendu. C'est si beau :"Que votre cœur ne se trouble pas, car Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie !" C'est pourquoi nous marchons, tous ensemble, dans cette vie.

       Alors, vieillissons pour rajeunir, vieillissons dans la vie pour naître en Dieu. Acceptons de franchir les étapes pour comprendre que, finalement, il y a de la vanité dans nos démarches, que notre vie a besoin d'être ensemencée, transformée, habitée, bousculée par la jeunesse même de Dieu, par cette joie incroyable de Dieu qui peut nous affirmer : "Que ton cœur ne se trouble pas ! Je suis ton Chemin, ta Vérité et ta Vie !"

AMEN