AU FIL DES HOMELIES

PASSONS SUR L'AUTRE RIVE !

Ac 8, 5-8+14-17 ; Jn 6, 16-27

Vendredi de la deuxième semaine du temps pascal – C

(15 avril 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

I

 

l est quelque peu déconcertant ce récit que nous venons d'entendre dans l'évangile et qui prend place entre la multiplication des pains, à l'est du lac de Galilée, et le discours du pain de vie que Jésus prononcera à Capharnaüm dans la synagogue. Déconcertant en effet, ce miracle où Jésus s'avance sur les eaux. Au moment où les disciples le prennent dans la barque, immédiatement la barque touche terre.

Jésus nous prévient, à travers les juifs auxquels Il s'adresse : "Vous me cherchez non pas parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez été rassasiés de pain". Ce sont donc des signes que Jésus accomplit, c'est-à-dire que tous ces gestes ne sont pas des gestes purement gratuits, ce ne sont pas des miracles pour épater les foules ou pour manifester la puissance de Dieu : ils ont un sens. Un signe, c'est quelque chose qui a une signification. Alors, si nous sommes invités par Jésus à rechercher la signification de ces gestes, de ces évènements, nous remarquerons que les disciples qui sont montés dans la barque vont vers l'autre rive. Et, dans le texte parallèle de saint Marc, Jésus leur dit explicitement : "Passons sur l'autre rive." Bien sûr, il s'agit de passer de la rive orientale à la rive occidentale, du lac de Génésareth. C'est l'évènement qui s'est passé dans la matérialité des faits.

Mais plus profondément, cette barque qui traverse la mer vers l'autre rive, n'est-ce pas l'humanité et plus précisément l'Église, embarquée à travers l'histoire du monde, vers cette autre rive, cette rive qui est au-delà de la mort, cette rive qui est le Royaume ? Et dans ce cheminement vers le Royaume les disciples sont seuls dans la barque. Ils sont seuls dans l'Église, et à ce moment-là, la violence de la tempête fait rage et il semblerait que la barque va être disloquée, que le monde sera plus fort que cette poignée de disciples abandonnés sur un frêle esquif, au milieu des éléments déchaînés. C'est seulement quand Jésus rejoint cette barque, quand Jésus se rend présent, ou plus exactement quand les disciples découvrent que Jésus est présent avec eux, c'est seulement à ce moment-là que l'Église, que les disciples, que nous chrétiens, nous pouvons être plus forts que le monde, car Jésus le dira : "Courage ! J'ai vaincu le monde !" C'est quand Jésus est avec les disciples que la barque peut triompher de toutes les difficultés que les hommes et que l'univers du mal essaient de lui opposer.

Et alors, dès que Jésus rejoint les disciples, dès que Jésus est présent dans son Église, aussitôt, la barque touche l'autre rive, c'est-à-dire, aussitôt nous sommes dans le Royaume. Le Royaume n'est pas pour plus tard, dans un avenir indéfini. Le Royaume c'est dès que Jésus est réellement présent parmi nous. Et Jésus est toujours présent parmi nous, mais c'est nous qui ne sommes pas présents à sa présence, c'est nous qui nous abstrayons de cette présence par notre péché ou tout simplement par notre indifférence, par notre inattention, par cette distraction dont parlait Pascal et qui, sans cesse, nous met à côté du réel. Mais, dès lors que nous ouvrons les yeux sur cette présence du Christ, dès que nous adhérons à cette réalité de cette présence du Christ dans notre vie, dans la vie de l'Église, aussitôt le Royaume commence, le Royaume est là. Le Royaume est déjà commencé dans nos cœurs si nous savons, si nous vivons de la présence du Christ dans nos cœurs, dans l'Église. L'Église, c'est l'inauguration du Royaume, oh d'une façon encore invisible et qui n'est pas encore manifeste. Certes le monde peut se tromper et dans la mesure où, par tant de fibres de nous-mêmes, nous appartenons à ce monde, ce monde d'illusions, ce monde à courte vue, ce monde de péché, nous ne nous rendons pas compte que le Royaume est là et que nous sommes déjà dans le Royaume. Et pourtant, au plus profond de nous-mêmes, il y a une partie qui est déjà vivifiée par la présence du Christ, qui est déjà illuminée par cette présence et qui pressent ce Royaume déjà commence, déjà inauguré.

Oui, dans la mesure où nous vivons avec le Christ, c'est déjà le Royaume dans notre cœur, c'est déjà le Royaume dans notre communauté, c'est déjà le Royaume dans l'allégresse de notre prière, de notre liturgie, c'est déjà le Royaume qui commence. Bien sûr il y a encore toutes les séquelles du péché, de l'usure de ce vieux monde que nous traînons avec nous, mais déjà notre barque a touché à la rive. Alors, puisque selon les paroles même de saint Jean, c'est déjà la "dernière heure", nous sommes déjà "dans les derniers temps", puisque cette fête de Pâques nous met en face de l'accomplissement réel, profond de notre vie et de la vie du monde, vivons déjà "comme des Ressuscités", vivons déjà dans le Royaume. Ne soyons pas lents à nous mettre en marche, lents à ouvrir les yeux sur cette réalité. Soyons déjà des citoyens de ce Royaume de Dieu puisque le Christ est avec nous, c'est l'essentiel et déjà nous sommes remplis de cette lumière de gloire. Déjà le bonheur éternel commence à tressaillir au fond de notre cœur.

 

AMEN

 
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