AU FIL DES HOMELIES

A CET AMOUR, TOUS VOUS RECONNAITRONT

Ph 3, 17-21 ; Lc 22, 24-32

Vendredi de la deuxième semaine de Pâques – B

(19 avril 1985)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

A

 

cet amour que vous aurez les uns pour les autres (tous dit Jésus), "vous reconnaîtront pour mes disciples." Cette promesse du Christ n'est pas encore réalisée. Combien d'hommes, aujourd'hui, en nous voyant nous aimer les uns les autres, nous reconnaissent comme disciples du Christ. Il y a un décalage très fort, scandaleux entre notre amour les uns des autres et Celui qui nous a demandé de nous aimer pour que, non seulement nous puis­sions être reconnus comme ses disciples, mais qu'Il puisse être reconnu, Lui, comme le Dieu qui aime tous les hommes.

Peut-être que nous ne savons pas nous aimer les uns les autres parce que nous avons perdu l'orien­tation de notre vie, même nous autres chrétiens, parce que nous ne savons pas en définitive où le Christ a été. "Vous me chercherez." "Où je vais, vous ne pou­vez pas venir." On s'est contenté de cette phrase et l'on attend que cela se passe en essayant d'accomplir un tant soit peu, quelques commandements de l'évan­gile beaucoup plus à notre mesure qu'à la mesure de l'ordre et de l'amour du Christ.

Dans cette perspective, je voudrais relire le texte de saint Paul que je trouve quelque peu insup­portable, effrayante. A-t-on le droit de vouloir tout perdre, de tenir tout comme des déchets, d'abandonner toute justice, de ne pas avoir d'autre appui que la foi, de désirer, comme il le désire lui-même, non seule­ment de connaître le Christ avec la puissance de sa Résurrection, cela peut être attirant mais dans la communion à ses souffrances, ce qui est beaucoup moins drôle ? Avons-nous ce désir profond de parve­nir, si possible, à ressusciter d'entre les morts, c'est-à-dire d'abord de mourir ? Est-ce que dans notre cœur, nous sommes toujours à parcourir avec hâte notre propre course pour le saisir comme Lui-même nous a saisis ? Mais peut-être que nous ne savons pas très bien comment Il nous a saisis, car nous parcourons d'autres chemins humains que celui qui est le sien.

Quant au but, quant à cet appel de Dieu dans le Christ Jésus à recevoir là-haut la grâce du salut, peut-être que ce but est quelque peu flou, lointain et que nous en poursuivons d'autres chaque jour de notre vie ?

Je trouve ce texte quelque peu scandaleux, voire effrayant, non pas pour ce qu'il nous dit de saint Paul lui-même l'a vécu, cela a été sa forme de sainteté mais effrayant pour ce qu'il exige de nous. Car même si nous ne sommes pas saint Paul, nous avons quand même le même Seigneur, le même Christ. Nous avons célébré sa même Résurrection, nous avons manifesté par notre présence ici, notre désir de communier à ses souffrances, de mourir avec Lui et de connaître réel­lement sa gloire, avec autant de force et de joie que nous avons chanté ici-même sa propre résurrection.

En relisant ce texte, je me disais qu'en défini­tive saint Paul arrivé au fond du précipice de l'abîme de Dieu dont nous ne mesurons ni la largeur, ni la profondeur, ni la hauteur, saint Paul s'est jeté dans le vide. Il a tenu pour rien ce qu'il avait vécu auparavant. Il s'est détourné de son chemin passé qui n'était pour­tant pas sans valeur, en tout cas sans valeur intérieure, même si ces valeurs n'étaient pas orientées vers la vérité à chercher et à défendre. Arrivé au terme de sa course humaine, Paul a fait ce saut dans l'amour de Dieu. Et c'est parce qu'il l'a fait lui-même qu'en vérité ses paroles sont vraies et à ce moment-là, elles sont acceptables.

Quant-à nous, qui avons aussi été saisis par le Christ, qui sommes appelés à perdre notre vie pour le gagner, Lui et la puissance de sa Résurrection par la communion à ses souffrances, je trouve que nous acceptons bien de descendre dans cet abîme de Dieu, mais pas comme saint Paul qui se jette du haut de la falaise dans le vide. Nous descendons à travers la falaise elle-même, en nous accrochant aux branches, en nous appuyant sur les rochers, en ne lâchant rien sans être surs de tenir autre chose après, pour ne pas risquer de dégringoler. Nous sommes donc attachés encore à un certain nombre d'éléments de notre vie qui nous rassurent. Nous avons bien le désir de des­cendre, mais pas trop vite, pour ne pas risquer de nous blesser, de nous blesser à mort et de connaître un peu trop tôt la mort du Christ. Car en définitive, si nous avons bien envie de voir sa Résurrection, nous vou­lons aussi qu'Il nous laisse le temps de vivre notre vie comme nous le voulons, selon notre propre justice.

Il ne faut pas imiter saint Paul, les saints sont canonisables, mais non imitables leur sainteté est per­sonnelle, c'est le don que Dieu leur a fait à eux. Ils ne sont pas imitables, mais il faut les écouter. Ce sont des exemples mais non des modèles à reproduire. Il faut se laisser entraîner par leur propre sainteté pour connaître celle que Dieu veut réaliser dans notre pro­pre vie, dans notre propre cœur. De toute façon, quelle que soit notre forme de sainteté, il faudra tou­jours, un jour ou l'autre, abandonner ce à quoi nous tenons tant, pour nous laisser tomber, pour nous lais­ser choir dans l'amour du Christ, sans autre certitude, sans autre sécurité que sa présence avec nous car Il nous accompagne et nous savons que, puisque nous sommes frères de ce Christ, le Père ne permettra pas que notre pied heurte une pierre du sol.

Que cette eucharistie nous rappelle cette exi­gence, excessive c'est vrai, de notre attachement à la personne du Christ. Il a tout donné pour nous. Que pouvons-nous faire d'autre que de tout donner pour Lui ? Il nous a saisis dans sa grâce. Que pouvons-nous faire d'autre que de vouloir le saisir dans sa pré­sence et dans la puissance de cette grâce ? Alors, si nous savons cela, si nous acceptons de le vivre un tant soit peu, dans cet amour absolu, peut-être que nous nous aimerons mieux les uns les autres, et que les hommes, tous les hommes, en voyant cet amour, re­connaîtront que nous sommes vraiment disciples du Christ et que Lui-même est leur Sauveur et leur Sei­gneur.

 

AMEN

 
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