AU FIL DES HOMELIES

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OU ACHETER DU PAIN ?

1 Co 15, 1-10 ; Jn 6, 1-15

Vendredi de la deuxième semaine de Pâques – A

(23 avril 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

P

our mettre les disciples à l'épreuve, Jésus pose à l'un d'eux, Philippe, une question : "Où achèterons-nous des pains pour que tous ces gens puissent manger ?" Mise à l'épreuve ? Il ne s'agit pas ici de l'épreuve des circonstances douloureuses, difficiles, tragiques de la vie. Il s'agit plutôt d'une sorte de mise en examen, d'une question, d'une situa­tion pour faire apparaître une vérité. Un peu comme on vérifie l'or pour en récolter ce qui est le plus riche, le plus pur. Et deux apôtres se prêtent facilement à cette mise à l'épreuve puisque l'un et l'autre répondent à la question de Jésus. Philippe fait une réponse ex­trêmement réaliste et sans avenir : "Il faudrait deux cents deniers de pain pour que chacun ait un petit morceau", ce qui veut dire : personne n'aura rien, il n'y a pas d'argent. La réponse d'André est un peu plus fine, plus réaliste aussi parce qu'elle vient d'une ob­servation. Il a remarqué qu'il y avait là un gamin qui avait "cinq pains d'orge et deux poissons", Dieu sait pourquoi. Et il pose la question : "Qu'est-ce que cela pour tant de monde ?"

Dans ces deux réponses, nous avons deux at­titudes illustrées ici. L'attitude de Philippe, une sorte de calcul assez froid et réaliste : nous ne pouvons pas acheter de pain, personne n'aura à manger, il n'y a pas assez d'argent. Donc l'affaire est close, il faudra les renvoyer ainsi. C'est une attitude que nous avons nous aussi, souvent dans le regard que nous posons sur les choses de la foi. Nous n'avons parfois pas d'autres solutions que de dire : c'est ainsi, ça ne changera pas, il n'y a rien à attendre, autant que les choses conti­nuent ainsi, que les gens repartent chez eux même si rien n'est changé. C'est une attitude peut-être vraie au sens où elle correspond à quelque chose qui existe, mais c'est une attitude qui est close sur elle-même. Et elle est un peu abstraite c'est un calcul un peu en l'air.

L'attitude, le regard d'André lui vient d'une réalité observée : il y a quelque chose, peu de chose mais quelque chose. Alors à partir de là, on peut poser une interrogation, il y a une ouverture vers l'avenir, il y a une possibilité inconnue, hypothéquée. Et là aussi c'est une attitude de la foi que nous n'avons peut-être pas assez souvent. Pourquoi ? Parce que nous n'ob­servons pas dans le monde, chez les autres et en nous-même cette très petite quantité de pain, cette quantité négligeable de bien. Et nous nous disons : il y a bien ceci, il y a bien cela, mais c'est tellement infime par rapport à l'attente, par rapport à la tâche, par rapport aux besoins qu'en définitive nous ne pourrons pas en sortir grand-chose. Cependant cette attitude est déjà plus positive que la première parce qu'il y a la recon­naissance d'un bien chez l'homme, même si ce bien est minime. Et c'est après cette remarque d'André et pas après celle de Philippe que Jésus va faire asseoir la foule et à partir de l'observation d'André va multi­plier et distribuer ce bien pour qu'une foule immense en soit rassasiée et, plus que cela, pour qu'il en reste énormément.

Ces quelques notes doivent nous faire réflé­chir sur notre regard de disciple par rapport aux biens du Royaume. Ils nous ont été remis. On pourrait re­joindre ici la parabole des talents. Nous avons tous, dans notre cœur, dans notre esprit, dans nos biens, au moins cinq pains et deux poissons, au moins cela. Même le gamin en avait et nous ne sommes pas des gamins. Alors est-ce qu'à partir de cela, nous allons permettre au Seigneur de multiplier. Ce n'est pas nous qui multiplions, c'est Lui, à condition que nous le mettions à sa disposition, sans vouloir le garder pour nous ou le partager entre quelques-uns pour que la part soit sinon égale, du moins suffisante. Je crois qu'une vision de la vie de l'Église peut s'arrêter et s'enfermer dans une constatation, celle de Philippe : "C'est trop, il n'y a pas assez, nous ne pourrons pas, arrêtons là." Ou alors ce regard plus positif, plus ré­aliste d'André : "Il y a quelque chose !" Et dire cela au Seigneur, c'est au fond, le lui offrir, le lui présenter. André n'a pas dit cela de lui mais d'un autre. Et dans l'évangile André est très perspicace, c'est toujours lui qui remarque les détails et à partir de ces détails le Christ fera de grandes choses. Est-ce que notre regard s'arrête à la constatation abstraite : ce n'est pas possi­ble de changer, d'améliorer, d'approfondir, de se convertir, d'annoncer l'évangile. Ce regard est stérili­sant tout en étant tranquillisant. Ou alors le regard d'André qui dit au Seigneur : il y a du pain, il y a des poissons, il y a du bien dans le cœur de l'homme. C'est cela qui doit devenir l'eucharistie. C'est cela que le Christ attend de recevoir des mains de chacun pour que cela devienne son eucharistie, pas simplement le pain eucharistique au sens strict mais l'Église eucha­ristique, l'offrande de chacun pour Lui, et Lui en fait la nourriture d'une foule immense que nous ne pou­vons pas calculer.

Et de ce bien infime de quelques pains et deux poissons, non seulement la foule est rassasiée, mais il y a encore des restes pour d'innombrables au­tres distributions. La fécondité de Dieu, à partir du peu de bien que nous avons et que nous sommes, dé­passe les limites visibles de notre rassemblement pour atteindre les hommes qui cherchent Dieu. Au fond, la nourriture que Dieu veut leur donner, originellement, elle est entre nos mains.

 

 

AMEN

 

 
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