AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST RECONSTRUIT LE TEMPLE DE L'HUMANITE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Messe du jour de Pâques – année C (21 avril 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

La cathédrale brûle. Nous avons tous vu ces images, et je ne sais pas si vous avez remarqué, ce n’était pas simplement la cathédrale qui brûlait, c’était d’une certaine manière les cœurs qui s’effondraient, et si vous avez regardé quelques petites vidéos d’amateurs, vous vous êtes sans doute aperçu que la parole ou l’exclamation qui revenait le plus souvent, la réaction absolument immédiate des spectateurs de ce redoutable incendie, c’était : « Oh non ! Non, ce n’est pas possible ! »

C’est quelque chose de tout à fait naturel dans notre réaction humaine, lorsqu’on voit un malheur comme celui-là arriver, on peut se dire que ce sont des pierres, même si Dieu sait que nous les aimons ces pierres ! Quand on voit un malheur s’abattre sur l’humanité, pour ne rien dire par exemple de ce qui est arrivé cette nuit au Sri Lanka où plus de deux cents chrétiens ont été massacrés, dans tous ces cas-là nous disons : « Oh non ! Ce n’est pas possible ! »

 Pourquoi cela ? C’est pour une raison très profonde qui tient à la nature même de notre existence. Quand on est devant quelque chose qui est vivant, beau, vrai, qui a un rayonnement et une splendeur, nous sommes absolument fascinés, mais finalement on aurait un peu tendance à s’habituer. Oui, c’était normal quand on prenait la rive gauche de la Seine de voir se dérouler les arches et les rosaces de Notre-Dame de Paris. Ça allait de soi, c’était ancré dans notre cœur, ça avait pris une sorte de prégnance, de force et c’était naturel. Voyons, Notre-Dame de Paris, c’est normal à Paris ! Et tout à coup, ce à quoi on était attaché presque sans y réfléchir, est menacé, détruit, abimé, défiguré par le feu. Et là, ce n’est pas possible ! La réaction de tous je pense, dès que l’on a vu les premières images, consiste à dire que ce n’est pas possible.

Frères et sœurs, je crois que pour comprendre le matin de Pâques, il faut essayer de retransposer cette expérience, ce moment où on dit : « Non, ça ne peut pas se passer comme ça ». La première réaction des femmes au tombeau, de Marie-Madeleine et de ses amies est : « Non, ce n’est pas possible ! » Et devant ce fait étonnant, elles repassent dans leur tête toutes ces merveilleuses expériences qu’elles ont eues au moment où elles suivaient le Christ, au moment où Il s’avançait vers Jérusalem, au moment où Il était acclamé aux Rameaux, au moment où Il enseignait et racontait les paraboles, aux moments où Il allait chez les uns et chez les autres pour partager un repas. Non, ce n’est pas possible que ça se soit passé comme ça. Il n’est pas possible que tout ce que nous avons reçu, ce que nous avons partagé, s’anéantisse et disparaisse. Dans ce petit matin de Pâques, au moment où elles s’avancent en se disant « ce n’est pas possible, mais il n’empêche, Il est au tombeau », elles s’aperçoivent soudain que leur mouvement de révolte, le "ce n’est pas possible", change brutalement en "c’est encore pire que ce que l’on croyait". Non seulement Il n’est plus au tombeau, non seulement on ne peut pas Lui rendre les hommages comme on voudrait les rendre à un mort, mais Il n’est même plus dans le tombeau, Il n’est plus là. Il n’y a plus rien. Alors ça, ce n’est doublement pas possible !

Tout est parti de là. Pourquoi ? Quand une cathédrale brûle, on a toujours les moyens de retrouver les merveilleux futs de chêne français qui vont reconstituer la toiture de Notre-Dame. On peut toujours trouver et former des tailleurs de pierres. On peut toujours solliciter les généreux mécènes, que l’on n’avait d’ailleurs jamais vus aussi généreux, pour financer cette aventure. Il y en a même qui font du zèle, on aimerait mieux que Jean Nouvel ne nous imagine pas une nouvelle flèche sur le toit de la cathédrale, nous sommes très touchés de sa proposition, mais ce n’est pas la peine.

Il y a tout à coup dans ce mouvement d’indignation –  « ce n’est pas possible ! » – une sorte de sursaut pour essayer de refaire ce qui a disparu, ce qui a été abimé et détruit. Mais pour refaire cela, il faut plutôt le refaire à l’identique. On n’imagine pas Notre-Dame avec des tuiles provençales ! C’est une de nos exclusivités. On doit donc refaire pareil, et tout ce qu’on peut faire devant le "ce n’est pas possible", c’est retrousser les manches, ouvrir le portefeuille et rebâtir Notre-Dame. Cela va mobiliser les Français pendant plusieurs années, même si le Président de la République pense qu’en cinq ans on peut régler les affaires, comme si c’était une affaire politique qu’il fallait régler en quelques coups de cuillère à pot. Non, ça va durer des années, mais tant mieux.

Tant mieux qu’on se rende compte pendant tout le temps des travaux de restauration le poids de bonheur que Notre-Dame a pesé dans nos cœurs, dans nos regards, dans cette foi parfois un peu naïve mais tellement belle de ces foules qui le lundi soir devant l’incendie se mettaient à chanter et à réciter le "Je vous salue Marie". C’est magnifique. Tout cela, c’est l’indignation, on ne peut pas admettre ça. Mais pour la Résurrection ?

Je vais vous livrer un secret. Quand nous devons lutter contre la destruction et la mort, nous avons des moyens très limités. Ce jour-là, quand les premiers témoins sont allés au tombeau, ils ont très vite compris que ce n’était pas nous qui ferions revivre le Christ. C’est Lui qui est mort pour nous faire revivre. Le restaurateur de la vie de Jésus, de tout le bonheur, de toutes les paroles, de toutes les consolations, de tous les gestes d’espérance qu’Il a inaugurés en nous, c’est Lui qui va les remettre sur pied. Le premier indigné au fond, à la résurrection, c’est le Christ qui ne peut pas accepter l’état de mort, et qui dit : « Je vais ressusciter, Je ne veux pas être battu par la mort ». Non seulement Il ne veut pas être battu par la mort, mais Il veut qu’aucun de ceux qui croient en Lui ne soit battu, déprimé par la mort. Il va ressusciter dans le cœur de chaque homme.

C’est extraordinaire, frères et sœurs. Il n’y avait que Dieu pour inventer un truc pareil. Entre nous soit dit, on ne peut pas faire mieux que Lui ! Nous, on restaure, on répare. On essaie de faire au mieux pour ne rien perdre de ce que l’on a perdu ou de le retrouver partiellement. Mais le matin de Pâques, imaginez-vous cet homme qu’on avait traîné plus bas que terre – c’est le cas de le dire puisqu’Il est descendu aux enfers –, se redresser et dire : « Je redresse le monde » ?

Oui, frères et sœurs, vous n’y avez peut-être jamais pensé, mais si nous sommes là ce matin, c’est pour que la mort soit vaincue. Non pas la mort biologique, on traîne déjà ce boulet depuis des millions d’années, mais la mort spirituelle. Nous ne pouvons pas nous laisser prendre par la mort, nous ne pouvons pas nous laisser vaincre par la mort parce que c’est Dieu Lui-même qui a entrepris de se bagarrer avec nous, à nos côtés, et de faire que par la puissance même de sa vie, de sa résurrection, chacun d’entre nous soit appelé à être aussi là où il est, dans les circonstances où il se trouve, peu croyant, incroyant, bouffeur de curés, peu importe, que nous soyons tous là à dire : « Non, ce n’est pas possible ! ». Même si le feu du mal et du péché peut quelquefois ravager notre cœur, notre mission de chrétiens est de faire en sorte que le mal, le péché et l’œuvre de destruction n’aient pas le dernier mot.

Frères et sœurs, quelle merveilleuse espérance ! Quand on baptise deux petits comme on va le faire dans un instant, on peut se dire que ce qu’on leur transmet à travers nos chants, nos gestes, notre prière est la conviction que rien ne pourra vaincre en eux la force de vie que Dieu leur donne aujourd’hui. C’est cela la Pâques, c’est cela le baptême, c’est cela la foi de l’Eglise, c’est cela notre eucharistie aujourd’hui et ça se résume en un mot : Christ est ressuscité, Dieu a reconstruit dans le cœur des hommes l’espérance qu’ils pouvaient perdre ou qu’ils avaient perdue. Alléluia !

 
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