AU FIL DES HOMELIES

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LE TOMBEAU VIDE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année C (6 avril 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Le tout premier témoignage de la Résurrection du Christ, celui qui se place chronologiquement le premier et que l'Église nous fait entendre le jour même de Pâques, c'est le témoignage du tombeau vide, sa découverte par Marie-Madeleine et les saintes femmes puis par Pierre et par Jean.

Certes, ce témoignage du tombeau vide n'a pas la plénitude et la richesse de signification des apparitions qui suivront bientôt et que la liturgie nous fera entendre tout au long de cette semaine de Pâques et du temps pascal. Certes, les apparitions nous donnent sur la vie du Ressuscité, sur le caractère corporel et réel de sa Résurrection, comme aussi sur la densité personnelle des rencontres du Ressuscité avec ses disciples, sa voix appela Marie par son nom, le geste par lequel il rompt à nouveau le pain, un témoignage beaucoup plus intense et profond. Mais le tombeau vide, dans sa nudité, dans son caractère en quelque sorte purement négatif, est déjà pour nous infiniment précieux et nous éclaire beaucoup sur la vérité de la Pâque du Christ.

Le tombeau est vide, cela veut dire qu'il y a quelque chose qui devrait être là et qui est absent. Il y a une portion de la matière de notre monde, ces cellules, ces molécules qui constituaient le corps du Christ et qui ont été ensevelies il y a moins de trois jours, qui devraient être là et qui n'y sont pas. Dans la texture de notre monde matériel, il manque quelque chose. Voilà qu'il y a, dans ce monde qui nous est familier, comme une déchirure, un manque. Oui, cette absence est déjà pour nous une révélation, car si le corps n'est plus dans le tombeau, si comme dit Marie Madeleine, "il a disparu et je ne sais où on l'a mis", ce n'est pas parce qu'il a été dérobé (comme essaieront de le faire croire les grands-prêtres des Juifs, par une ruse bien maladroite), ce n'est pas parce que le corps a été perdu, égaré. Il a disparu, il n'est plus là. Alors, si ce corps n'est plus là, ou bien c'est qu'il a été anéanti, annihilé et alors ce serait là une grande première dans l'histoire de la création, car la loi de ce monde matériel c'est que "rien ne se perd et rien ne se crée, mais que tout se transforme"; à aucun moment de l'histoire du monde, il n'y a eu quelque part, quelque chose qui a purement et simplement été anéanti. Ou bien alors, si ce corps n'a pas été réduit à néant, c'est qu'il est ailleurs, autre part. Il y a un autre lieu où se trouve désormais le corps du Christ. Oui, le témoignage de ce tombeau vide, alors qu'il devrait contenir le cadavre de celui qui y a été enseveli trois jours auparavant, le témoignage de ce tombeau vide, c'est comme une béance dans notre univers, et cette déchirure pour le moment obscure, négative, dont nous ne savons pas ce qu'elle est, voilà qu'elle nous appelle autre part, ailleurs.

Ce tombeau vide est comme une porte ouverte sur l'inconnu, sur le mystère, sur un autre monde, sur une autre dimension de l'univers qui échappe aux prises de notre expérience, qui échappe à nos mains, à nos yeux, à nos sens par lesquels nous avons l'habitude familière de reconnaître tout ce qui nous entoure et de situer chaque chose et chaque personne à sa place.

Voilà que notre univers est trop petit, il ne peut pas tout contenir, il y a quelque chose de cet univers qui le dépasse, qui lui échappe, qui nous échappe et nous appelle ailleurs. Frères et sœurs, ce tombeau vide, c'est déjà toute notre vocation de chrétien, être chrétien, avant même de témoigner de la rencontre personnelle de Jésus, avant même de témoigner de l'expérience intime, dans notre cœur, de la présence de quelqu'un qui nous transforme et nous transfigure, c'est d'abord, premièrement, être témoin de l'insuffisance de notre monde. Etre chrétien, c'est découvrir tout simplement, brutalement, que notre monde ne contient pas toute la réalité, qu'on ne peut pas le refermer sur lui-même, que nous ne pouvons pas nous satisfaire des limites même apparemment indéfinies, et pourtant si étroites de cet univers cosmique.

Etre chrétien, c'est d'abord être témoin d'un ailleurs vers lequel le plus profond de notre cœur et de notre désir, le plus profond de la réalité même de notre vie nous appellent. Nous ne pouvons pas vivre dans ce monde comme s'il nous suffisait, comme si le quotidien, nos occupations et nos soucis, comme si nos joies, nos peines et nos deuils circonscrivaient complètement ce que nous sommes ce que nous pensons et ce que nous vivons.

Etre chrétien, c'est avoir un cœur ouvert, un cœur qui déborde, un cœur qui est déchiré, un cœur qui, comme ce tombeau, souffre d'un manque, d'une absence, d'un vide. C'est savoir que le meilleur de nous-mêmes est comme aspiré, happé, emporté au-delà de nous-mêmes.

Aujourd'hui (comme toujours sans doute, mais d'une certaine manière plus que jamais) les hommes sont tentés de se replier, par orgueil peut-être ou par désespoir, (n'est-ce pas la même chose ?) sur les limites étroites de leur expérience; aujourd'hui comme toujours sans doute, mais peut-être plus que jamais, les hommes sont tentés de se satisfaire, peut-être avec désillusion, avec dépit, peut-être avec fanfaronnade, de ce qu'ils peuvent toucher, compter, accumuler. Mais, vous le voyez bien déjà à ce niveau, nous le sentons tous les jours, ce que nous étreignons nous échappe, ce que nous amassons se dissipe, ce que nous engrangeons disparaît et s'évanouit, nous sommes sans cesse confrontés à cette insuffisance des richesses matérielles, insuffisance des affections, de notre technique si brillante soit-elle, insuffisance des structures de notre société si bien agencées soient-elles.

Si nous sommes chrétiens, nous n'avons pas des réponses toutes faites, ni des choses extraordinaires à dire, nous ne sommes pas des hommes exceptionnels, différents des autres parce qu'ayant reçu des révélations particulières. Chrétiens, nous essayons de vivre d'abord jusqu'au fond, en vérité, lucidement, ce manque, cette insuffisance, cette absence, non pas avec dégoût, mais en acceptant l'interrogation qu'elle nous pose, en acceptant de nous laisser entraîner au-delà de nous-mêmes, de laisser s'entrouvrir le ciel de notre vie, de laisser les barrières de notre cœur être brisées.

Frères et Sœurs, que cette Pâque soit pour nous cette toute première expérience, encore très commençante, mais déjà si riche d'appel, de dynamisme, riche du mystère où Dieu nous attend et où Il nous comblera.

 

AMEN

 
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