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LE REGARD DES APÔTRES EST LE MIROIR DE NOTRE FOI

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année B (11 avril 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

J'aime cet évangile du matin de Pâques. Il fait donc sombre sur la ville de Jérusalem. La nuit garde encore un peu de cette fraîcheur nécessaire à tout repos. La ville est assoupie dans ces sommeils lourds des lendemains de fête, dans ces sommeils tourmentés des lendemains de tragédie, car pour Jérusalem en ce temps-là, la fête s'est mêlée à la tragédie. L'obscurité s'étend encore, mais déjà la nuit s'effiloche donnant au ciel et à la terre ces couleurs un peu diffuses et pourtant claires qui gardent encore les secrets de la nuit, mais où déjà tout devient possible.

J'aime cet évangile du matin de Pâques où quelques petits événements, quelques détails apparemment insignifiants détiennent la clef de l'histoire de notre monde : le va et vient d'une femme, une pierre légèrement déplacée, deux hommes qui courent, quelques linges éparpillés ou pliés. C'est strictement tout. Et pourtant tout vient de se produire, le monde et son histoire viennent de basculer.

J'aime, dans ce matin de Pâques, le regard insaisissable, indicible le Marie-Madeleine, encore étonnée et déconcertée, Marie-Madeleine, la femme aux nombreux péchés, la femme au riche parfum déposé aux pieds de Jésus, la femme au cœur de peine devenu un jour un cœur de reine. Ce regard troublé jette en elle le doute car elle ne comprend pas et l'interrogation car elle ignore : "On a enlevé le Seigneur et on ne sait pas où on L'a mis".

J'aime ce matin de Pâques qui a vu le premier regard des apôtres Pierre et Jean ; le regard encore mouillé de Pierre qui avait penché sa tête dans la cour du grand-prêtre lorsqu'il rencontra les yeux du Seigneur après l'avoir trahi trois fois, alors il pleura. Et le regard de Jean encore ébloui lorsqu'il s'est penché sur la poitrine du Maître lors du dernier repas. Ce matin, Pierre et Jean se penchent ensemble vers le tombeau ouvert qu'ils découvrent vide. A partir de ce moment-là, le regard de Pierre et de Jean est devenu pour le monde le miroir de la Résurrection de Jésus, le miroir de notre foi. Qu'est-ce qu'ils ont vu, les disciples pour croire ainsi ? Ils n'ont rien vu, car le corps du Seigneur n'était pas dans le tombeau.

Qu'est-ce qu'ils ont cru les disciples ? Pierre nous le dit dans la première lecture de ce jour, lorsqu'il parle dans la maison du centurion à Césarée : "Là où il est passé Jésus a fait le bien". Voilà, frères et sœurs, ce que croient les premiers disciples lorsqu'en regardant le tombeau vide ils ont compris au fond de leur cœur que Jésus était bien ressuscité. Ils ont cru que là où était passé Jésus, Il avait fait du bien. Et où est passé Jésus ? Le Fils de Dieu est venu dans notre chair, Il est passé dans notre chair d'homme pour nous donner la vie de Dieu. Il est passé dans notre eau, cette eau qui nous purifie, qui nous lave et qui nous désaltère chaque jour, Il est passé dans cette eau du Jourdain pour en faire la source de la vie de Dieu. Il est passé dans notre pain quotidien pour en faire son corps livré, Il est passé dans notre vin pour en faire son sang versé, Il est passé dans notre lumière pour nous illuminer de la splendeur de Dieu Il est passé sur le bois de la croix pour le revêtir de la beauté de l'amour de Dieu qui donne sa vie pour ceux qu'Il aime. Il est passé par notre mort pour que nous puissions vivre. C'est cela le bien que Jésus, le Fils de Dieu, a fait là où Il est passé. Il est passé dans les choses les plus simples de notre vie quotidienne. Il est passé dans les choses les plus humbles pour en faire le véhicule des choses les plus grandes, des choses les plus profondes, des choses de Dieu qui seules donnent sens au monde. Il est passé par le tombeau, mais arraché du tombeau, Il le laisse vide. Il est passé par notre monde pour qu'arraché de notre monde, il le laisse rempli de sa Présence, de sa tendresse et de son amour. Il est passé chez nous pour faire le bien, Il est passé entre nous pour nous révéler le Père qui nous aime, depuis sa naissance jusqu'à sa mort.

Voilà frères et sœurs, ce que les disciples ont cru lorsqu'ils sont entrés dans le tombeau vide. C'est cela qui s'est inscrit profondément et pour toujours dans leur regard, aujourd'hui encore tout cela brille dans leurs yeux comme la lumière du soleil brille dans un miroir. Oui, le regard des apôtres est le miroir de notre foi.

Pendant ce temps-ci de l'histoire, nous sommes encore aujourd'hui, au matin de Pâques, car il fait encore sombre dans notre monde et dans notre cœur. Les disciples n'ont pas vu d'abord le Christ ressuscité dans sa splendeur et dans sa gloire, nous non plus, nous ne l'avons pas vu parce que la Résurrection du Christ, nous la verrons au plein midi de notre vie lorsque la lumière de ce monde se ternira et finira pour nous, lorsque nous passerons par notre mort. Ce sera le midi de notre vie, pour l'instant nous en sommes au petit matin et nous n'avons, comme les apôtres, que des signes pour voir et pour croire. Quel signe ? celui de l'eau baptismale dans laquelle tout à l'heure je vais plonger Emilie et Laurent. Quel signe ? celui de la lumière pascale, celui du pain et du vin de l'eucharistie, celui de l'huile qui va couler sur le front des nouveaux baptisés pour leur manifester la tendresse, la proximité et l'allégresse de Dieu. Nous aussi nous voyons des signes, des signes très simples, mais des signes qui contiennent toute la réalité et tout le sens de l'histoire du monde. Alors ? Peut-être que vous êtes venus dans cette église parce que c'est Pâques et qu'il faut de temps en temps venir à l'église, au moins pour Noël et pour Pâques, peut-être dans votre cœur il y a beaucoup de questions, vous vous dites même : "où ont-ils mis le Seigneur, où est donc Dieu ? " Mais, frères et sœurs, vous ne le verrez pas. Le tombeau est vide, ne cherchez pas le Seigneur là où Il n'est plus. Comme Marie-Madeleine, votre cœur est plein de questions au sujet de Dieu, du sens de la vie, de la signification du monde, du rôle de l'Église. Faites comme Marie-Madeleine, allez trouver les apôtres et dites leur : "Dieu est absent du monde, on l'a enlevé, où est-il ? Est-Il vraiment présent ?" Et suivez les apôtres, ils vous conduiront au tombeau et vous diront : "voyez les signes et faites comme nous, croyez". Alors vous aurez la vie et un jour le Seigneur vous apparaîtra comme Il est apparu aux apôtres ce premier jour de la semaine.

Frères et sœurs, qui que nous soyons, chrétiens pratiquants réguliers ou chrétiens occasionnels, le fait est que nous sommes là tous ensemble ce matin et que nous ne pouvons pas sortir de cette église comme nous y sommes rentrés, parce que Marie-Madeleine, Pierre et Jean ne sont pas rentrés chez eux dans le même état qu'ils en étaient partis, car entre temps, ils ont vu les signes de la Pâque du Seigneur, ils ont vu les signes de sa Résurrection. Vous aussi, vous allez voir maintenant les signes de la Résurrection du Christ, de sa Présence dans le monde et dans l'histoire à travers l'eau, à travers le Pain et à travers le Vin, et à travers le signe de cette communauté rassemblée. Vous le savez bien, le monde a besoin du Christ Ressuscité, le monde a besoin des signes qui montrent, qui manifestent, qui proclament que le Christ est ressuscité. Nous avons à faire lever sur le monde le matin du jour de Pâques, nous avons à dire au monde que le Christ est ressuscité, nous avons à dire au monde qu'à travers ces quelques signes banals, l'histoire est complètement changée car le cœur de l'homme est ouvert comme le tombeau à la Résurrection de son Seigneur. Alors, frères et sœurs, en contemplant intérieurement le regard des apôtres comme le miroir de notre foi, il faudrait que notre propre regard désormais devienne signe et lumière pour ceux que nous allons rencontrer et qui dorment encore dans Jérusalem assoupie. Oui, frères et sœurs, nous avons célébré la Pâque du Ressuscité, nous avons maintenant à en vivre au-delà de nos questions, au-delà de nos doutes, au-delà de nos interrogations ; nous avons à en vivre pour que le monde lui-même en vive et ne reste pas perpétuellement enfermé dans un tombeau dont la pierre est définitivement enlevée.

 

AMEN