AU FIL DES HOMELIES

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PÈRE, JE M'ÉVEILLE ET JE SUIS ENCORE AVEC TOI

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année B (7 avril 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


finsonius
Saint Jean de Malte : Finsonius - La Résurrection

"Père, Je m'éveille et Je suis encore avec Toi !" Frères et sœurs, c'est par ces mots que com­mençait le premier chant, le chant d'entrée de la grand-messe de Pâques, quand on chantait en gré­gorien : "Père, Je m'éveille et Je suis encore avec Toi". Et ces mots étaient chantés sur une mélodie d'une incroyable douceur comme pour nous faire en­trer dans le secret le plus profond de ce mystère de Pâques.

Nous avons l'habitude, et c'est bien légitime, de considérer la Résurrection du Christ, ce mystère central de notre foi, comme le germe, le point de dé­part de notre propre résurrection, comme le miracle décisif qui atteste la vérité du message du Christ comme l'accomplissement de ce mystère commencé au Jeudi Saint par l'arrestation du Christ, après son agonie à Gethsémani. Mais peut-être ne pensons-nous pas assez, ne pensons-nous pas d'abord à ce qui est le centre le plus profond, la dimension la plus essentielle de la Résurrection du Christ, c'est ce regard sur le Père du Christ qui s'éveille de la mort : "Père, Je m éveille et Je suis encore avec Toi !"

Jésus, comme Fils, comme Dieu, se trouve face à face avec son Père, dans la communion d'un unique regard, d'une unique parole d'amour qui, tout à la fois, le fait jaillir du cœur du Père et le met dans la plus invisible communion avec ce Père dont Il est l'Unique, le Fils unique. Depuis toujours et pour tou­jours, Il est en face de son Père, et Jamais Il ne le quitte des yeux, et jamais ne cesse cet échange infini de tendresse, de lumière de joie et de vie, par lequel le Fils est Fils et le Père est Père. Mais "pour nous les hommes, et pour notre salut", Dieu le Fils est venu sur la terre. Il est venu partager notre condition d'hommes, et Il est venu la partager en tout. Et ce dialogue éternel du Fils avec le Père, voilà qu'en de­venant homme, le Fils va apprendre lentement notre manière laborieuse et successive à le balbutier, à le murmurer à le dire dans notre langage d'homme. Oui, ces mêmes paroles d'amour qu'éternellement le Fils et le Père se disent dans l'intimité intense de leur face à face, le Fils en devenant homme, le Fils en devenant Jésus, en naissant d'une femme, en prenant une chair et une psychologie d'homme, le Fils va, sur les ge­noux de sa Mère et puis au contact des autres hommes et dans la rumination profonde et intérieure de son cœur d'homme, ces mêmes mots d'amour, Il va ap­prendre à nouveau à les dire dans ce langage nouveau pour Lui qui est notre langage d'homme. Et Jésus, pas à pas, grandissant, petit enfant, adolescent, jeune homme, homme mûr, ne cessera de redire, de recom­mencer à dire, avec des mots toujours nouveaux, car le propre de l'homme, c'est de vivre dans la continuité et la durée, et de ne jamais être tout à fait le même, et d'aller se développant, Jésus va sans cesse réappren­dre à dire avec des mots d'homme cette unique Parole d'amour qu'éternellement Il dit avec le Père. Et nous le voyons bien quand nous lisons l'évangile, il y a ces moments essentiels où le Christ, après avoir guéri des malades, après avoir annoncé le Royaume, après avoir proclamé le pardon des pécheurs, après avoir reçu les publicains, les prostituées, après s'être fait tout à tous, se retire seul dans la montagne, dans le désert dans le silence de la nuit, pour se replonger dans cette médi­tation toujours recommencée, toujours approfondie, toujours renouvelée, de la présence de son Père pour reprendre force dans cette unique parole d'amour que depuis toujours et pour toujours le Fils et le Père échangent dans leur éternelle communion.

Et puis viendra un jour, Jésus appelle ce jour son Heure, l'Heure décisive, l'Heure où tout va s'ac­complir, viendra cette Heure où le Christ, au jardin des oliviers, entrera en agonie. Et son dialogue d'homme qui est comme la projection dans notre temps de son éternel dialogue de Dieu avec le Père, son dialogue d'homme avec Dieu le Père va devenir plus intense, plus aigu, plus profond encore, plus dé­chirant. Jésus sachant que tout doit s'accomplir, que tout doit parvenir à sa plénitude, Jésus sait qu'Il va devoir souffrir, prendre sur Lui tout le péché des hommes, toute la haine des hommes, toute la nuit des hommes. Jésus sait que pour apporter le salut à ceux qui en ont besoin, ceux qui sont assis dans les ténè­bres et à l'ombre de la mort, il faut qu'Il assume en Lui-même toute leur souffrance, toute leur déréliction, toute leur pauvreté, il faut qu'Il porte sur ses épaules tous leurs refus, toute leur fermeture, tout ce qu'il y a de plus atroce dans le cœur des hommes, il faut qu'Il le prenne sur Lui, qu'Il le fasse sien, pour que l'amour aille triompher là où il faut qu'ait lieu sa victoire c'est-à-dire là où l'amour manque, c'est-à-dire dans notre propre cœur, c'est-à-dire dans notre propre péché. A ce moment-là, le dialogue de Jésus avec son Père se fait si intense, si insistant, et Jésus, comme homme, prononce ces paroles : "Père, tout t'est possible. Si cela est possible, que cette coupe de souffrance, que cette coupe de douleur, de mort et de péché passe loin de moi." Car Jésus mesure tout ce qu'il y a de ténè­bres, de pauvreté, tout ce qu'il y a de péché et de refus dans le cœur des hommes, et tout ce qu'Il va devoir endosser en son propre cœur de notre déréliction et de notre mal. "Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi." Mais alors amenant ce dialogue qu'Il a appris à prononcer avec des paroles d'homme, amenant ce dialogue à son plus haut point, Jésus dit au Père : "Cependant, Père, qu'il n'en soit pas comme je le voudrais selon la faiblesse de ma chair, mais qu'il en soit comme tu le veux selon la puissance de ton amour, qu'il en soit comme nous le voulons éter­nellement, Toi et Moi, dans cet acte d'amour infini qui Nous unit l'un à l'autre et qui nous projette vers ces hommes que Nous avons créés de nos mains et que Je suis venu pour racheter. Père, s'il était possible, que cette coupe passe loin de moi, mais non pas comme Je veux, mais comme Tu veux. Et Je veux comme Tu veux. Car ma volonté n'est pas la mienne, mais c'est la même que la tienne. Père qu'il en soit comme Nous le voulons."

Et, en quelque sorte, le dialogue du Christ avec son Père va s'immobiliser dans cette parole d'ac­ceptation. Et c'est dans le silence de cette parole ac­ceptée, de cette souffrance acceptée, de cette dérélic­tion voulue, de cette mort que le Christ endosse sur ses épaules et dans son cœur, c'est dans ce silence que Jésus va avancer sur le chemin de sa Passion jusqu'au Golgotha, jusqu'à la croix, jusqu'aux plaies des clous et du côté transpercé. Oui, Jésus ouvrant son cœur d'homme à cette Parole éternelle qu'Il échange avec le Père s'immobilise, en quelque sorte, dans le silence de cette acceptation. Et ce sera le silence terrible de la croix où Jésus est comme cloué dans cette souffrance qu'Il a acceptée, dans cette déréliction qu'Il a prise sur Lui, à cause de Dieu. Mais parce qu'Il a accepté de souffrir et de mourir par amour pour nous, son amour va le réveiller au matin de Pâques, et c'est la Résur­rection. C'est cette même Parole acceptée dans le si­lence qui va ressurgir dans un chant de joie, ce mer­veilleux chant de joie d'une incroyable douceur que Jésus prononce au moment où Il ressuscite le matin de Pâques : "Père, Je m'éveille et Je suis encore avec Toi. Oui, J'ai accepté par amour pour Toi et pour les hommes, J'ai accepté de mourir, J'ai accepté de souf­frir, J'ai accepté de porter tout le péché du monde, d'être réduit à rien, J'ai accepté le silence terrible de la croix. Mais maintenant, l'amour est plus fort dans mon propre cœur, dans ma propre chair et dans la chair de tous les hommes et dans le cœur de tous les hommes. L'amour est plus fort. Je m'éveille. Ils s'éveillent avec moi. Voici que tout le monde entier s'éveille, Père. Et Je suis avec Toi. Et mes frères que J'aime sont avec Toi. Et toute l'humanité est avec Toi. Et tous nous allons vers Toi. Et Je les guide, et Je les entraîne, et Je les emporte. Et Je les attire avec Moi vers Toi pour que le monde retrouve la joie, pour que le monde retrouve l'amour pour qu'au-delà de la mort, au-delà de la souffrance, au-delà du péché, ils sachent qu'ils sont aimés, qu'ils sont vivants, qu'ils sont tes enfants, ils sachent que Moi qui suis ton Fils, Je les ai pris en Moi pour qu'ils deviennent tes fils, pour qu'ils soient remplis de ta Vie et de ta joie. Père, Je m'éveille et Je suis encore avec Toi. Tu as posé sur moi ta main. Alleluia !"

 

AMEN

 
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