AU FIL DES HOMELIES

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QUI N'A JAMAIS VU UN CHÊNE, PEUT-IL L'IMAGINER A PARTIR DU GLAND ? LA RÉSURRECTION DE LA CHAIR

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année C (26 mars 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Courte enquête sur l'affaire Jésus, une affaire somme toute assez facilement compréhensi­ble, du moins si elle était vue par quelques journalistes de cette année-là, et de ce jour-là. Jérusa­lem, Dimanche matin. Il s'agit d'un homme nommé Jésus, un Galiléen, et d'une petite poignée de gens qui devaient le suivre depuis un certain temps, que beau­coup qualifient de fanatiques. Une affaire qui aurait pu tourner à la révolte dans la ville de Jérusalem, au moment où des milliers et des milliers de pèlerins arrivaient pour fêter la Pâque. Et cet homme qui, ap­paremment, parlait bien et fort et avait même, à d'au­tres moments, eu quelques accès de colère en chassant quelques vendeurs, choses auxquelles on s'était un peu habitué, des vendeurs de petites et pieuses mar­chandises, n'est-ce pas, qui encombrent un peu les allées de nos pèlerinages.

Mais chose plus embêtante, Il avait guéri quelques malades et ceux-ci semblaient le dire à corps et à cri dans Jérusalem, un aveugle en tout cas parlait très bien de sa guérison, même ses parents se cachaient pour ne plus le reconnaître. Bref un homme, un grand, indéniablement, mais qui n'est pas originaire de Jérusalem, qui n'appartient pas à la caste des sadducéens ni celle des pharisiens, de ceux qui savent, mais un homme du peuple, un homme de la province là-bas en Galilée, avec un fort accent cer­tainement pour différencier un peu ceux de Jérusalem qui parlent mieux, quelques poignées de pêcheurs, de pauvres gens, vous comprenez bien, entre nous ces gens n'ont pas d'instruction.

Curieusement ce matin-là juste avant l'aurore des femmes, ce sont toujours les premières à partir, peut-être plus courageuses que les hommes qui étaient restés cachés ou plus inconsolables, je n'en sais rien, en tout cas elles sont parties avec des paniers pleins d'aromates et de parfums. Un peu folles parce qu'elles pensaient pouvoir rouler elles-mêmes la pierre qui est devant le tombeau et quand on voit ce que sont les tombeaux de cette époque-là, on se demande comment de pauvres femmes, aussi fortes soient-elles, auraient pu toutes seules faire rouler cette pierre, l'acte de foi incroyable de ces femmes qui partent vite le matin pour aller rouler une pierre, elles ne pourront pas rouler. Mais Dieu prévoit toujours un peu ces choses-là et la pierre avait été déjà roulée. Alors Il est vrai que ces femmes sont rentrées au tombeau et qu'elles n'ont rien vu, ça c'est l'affaire, Il n'y a rien à voir.

Pourtant l'évangile dit à l'instant : "Il vit et Il crut", et pourtant Il n'y a rien à voir, le tombeau est vide. Il reste quelques linges affaissés à l'endroit même, mais Il n'y a rien dans le tombeau. Ce n'est pas le cas pour nos tombeaux à nous. L'affaire s'arrête là.

Après ces quelques petits racontars, on dit qu'Il est apparu, imaginez-vous, en chair et en os, à ses apôtres pour les consoler de sa disparition et de sa crucifixion et que même un certain apôtre Thomas aurait pu le toucher. Est-ce acceptable dans notre monde cartésien, aux dimensions sérieuses, qu'un autre monde se faufile ? le monde de la mort ?

Remarquez, quand on réfléchit bien, on aime bien les autres mondes. D'ailleurs notre monde d'au­jourd'hui raffole d'inventer d'autres mondes, on a même inventé des mondes parallèles c'est-à-dire en ce moment une autre église, à côté de nous, invisible, qui vit autre chose, bref des mondes parallèles, des mon­des qui disparaissent et qui vont et qui viennent ou des cycles de mondes qui s'engendrent mutuellement. Bref nous ne sommes plus tout seuls, mais Il y a de multiples mondes superposés les uns sur les autres. C'est vrai que ça a toujours attiré un peu l'esprit de l'homme que de penser qu'Il y avait d'au très mondes. Mais Il y a une différence entre un monde devenu autre et un autre monde.

En fait, frères et sœurs, Il y a deux solutions. Ou nous pensons que cette terre est un terrain d'épreuves, radicales, difficiles, insurmontables, ce qui est vrai, et qu'Il nous faut donc le fuir, ce qui est moins vrai, et nous inventons par cette fuite différen­tes théories : soit nous nous réincarnons, nous n'arrê­tons pas de nous réincarner afin de grimper un jour au sommet de la pyramide vers Dieu, soit nous inventons qu'un monde meilleur pour notre pauvre petite âme qui s'ennuie profondément dans ce corps, pourra un jour vivre paisiblement dans le nirvana et dans la paix de Dieu. Deux possibilités : immortalité de l'âme ou réincarnation, et toutes ces choses-là qui sont comme des fuites qu'on a inventées parce qu'on ne savait pas quoi faire de ce monde-là avec notre vie, notre ab­surde, nos difficultés et notre drame.

Jésus répond différemment à cette question. Il ne nie pas le drame de la mort, Il passe dedans et le transforme, Il fait comme une fracture dans ce monde afin que ce monde devienne autre, Il n'invente pas un autre monde avec des plus beaux arbres et des plus beaux hommes. De même Il n'apparaît pas comme "un vertébré gazeux" à ses apôtres, Il est en chair et en os. "Un vertébré gazeux", l'expression est de Nietzsche. Il est en chair et en os et Il demande même qu'on puisse toucher ses plaies, dans sa chair de Christ ressuscité, Il y a des trous, signes de la souf­france de Dieu. On peut toucher, c'est vrai, réel, concret. C'est ce monde devenu autre. Curieusement les apôtres mettent un peu de temps à le reconnaître. Marie-Madeleine, dans le passage qui suit celui que nous venons d'entendre, un peu troublée et attristée et désespérée par l'absence de Celui qu'elle aime, croit découvrir d'abord un jardinier. Et puis c'est quand le Christ lui parlera cœur à cœur, en disant son prénom, son nom, qu'elle dira : "Seigneur, c'est Toi".

Frères et sœurs, cette fracture que le Christ a ouvert dans ce monde ça prend de la place, ça com­mence à devenir intéressant, c'est un corps d'homme ressuscité qui parle, qui communique, qui dit qui Il est. Alors vous allez me dire : oui, mais nous, on veut bien croire à la résurrection de la chair, puisqu'on le proclame dans le Credo et que notre corps participe à la résurrection de façon totale, même si on a du mal à y croire parce qu'on préfère que l'âme s'en aille et que notre pauvre corps reste définitivement ici, ce qui est faux, car un corps n'existe pas sans âme et une âme n'existe pas sans corps. Ils seront toujours indubita­blement liés l'un à l'autre, le corps et l'âme, nous ne faisons qu'une chose, qu'un être, qu'une personne.

Je vous pose une question, frères et sœurs : quelqu'un qui n'a jamais vu un chêne peut-Il à partir du gland imaginer le chêne ? Non. C'est la même chose pour notre corps d'aujourd'hui par rapport au corps de demain. Nous sommes comme une graine, comme le gland du chêne et nous ne voyons que la pourriture des petites enveloppes qui nécessitent la mort de cette graine pour qu'elle germe et donne un chêne avec ses ramures et ses racines. Entre le gland et le chêne, nous voyons bien la différence entre ce que nous voyons aujourd'hui et ce que nous ne voyons pas encore et ce que nous ne pouvons pas imaginer de demain. Néanmoins le gland possède déjà tout le chêne. Il y a dans le gland tout ce qu'Il faut pour faire un chêne. Il y a dans notre vie tout ce qu'Il faut pour faire un corps ressuscité. Il y a dans votre vie tout ce qu'Il faut pour qu'Il ne reste rien de nos tombes, car dans la tombe du Christ Il ne reste rien. Il y a dans notre vie ce qu'Il faut pour qu'Il n'y ait pas de résidu dans le passage du feu dans la mort. Car nous sommes appelés, comme le Christ, à agrandir la fracture de ce monde et à devenir, comme le Christ, un corps res­suscité, c'est-à-dire si je suis marié ici, j'aurai une béatitude de vie d'homme marié, si je suis français, j'aurai une béatitude de français. La béatitude d'un homme français du vingtième siècle n'est pas celle d'un chinois du quinzième siècle. Nous irons tous en paradis avec ce que nous avons vécu ici-bas, et nous emmenons avec nous ce que nous avons fait de plus beau et de plus grand, nous n'y allons pas les mains vides, nous irons avec un corps, notre corps et tout ce que nous avons vécu avec. La béatitude n'est pas pour des anges bouffis de rose, la béatitude est incarnée et divine. Le paradis que Dieu ouvre par la Résurrection, c'est notre vie d'aujourd'hui devenue réellement vie éternelle.

Frères et sœurs, avec ces faits nous sommes en face d'un évènement extraordinaire qui dépasse tous les évènements du monde et qui les contient tous. Et pourtant c'était un petit fait de "Jérusalem matin" : quelques femmes et une poignée de galiléens qui cou­raient au tombeau pour voir ce qui s'était passé avec, au fond du cœur, le désespoir profond d'avoir tout perdu. C'est vrai que Jésus ne demande qu'une chose pour que ce programme se développe réellement : c'est d'y croire. Vous comprenez, frères et sœurs, qu'on est toujours en train de louvoyer à l'intérieur afin d'éviter l'acte fondamental de dire : "oui, je ne vois rien, mais je crois". On s'invente des systèmes où l'on croit un peu. Est-ce qu'on peut croire un peu que dans le corps et le sang du Christ, Christ est un peu présent ? Est-ce qu'on peut croire que ce que nous célébrons aujourd'hui c'est un peu la Résurrection ? Non, c'est totalement la Résurrection et Christ est totalement présent à travers ce petit bout de pain et ce verre de vin que nous allons boire et manger ensemble sur l'autel. Dieu totalement, infiniment présent ici, aujourd'hui, à cette heure. C'est ça que nous célébrons ensemble et Il y manque la symphonie, la composition, la fusion, la couleur de notre foi, car il y a en nous déjà le germe de la résurrection. Comme le gland possède déjà tout ce qu'Il faut pour faire un chêne, nous avons tout pour que Dieu ensemence en nous la vie éternelle et fasse de nous ce corps ressuscité, cet homme divinisé qu'Il est venu chercher en passant à travers la mort, car c'est son seul désir, ce désir de son cœur de retrouver l'homme qu'Il avait rendu libre pour que dans cette liberté l'homme le rejoigne et devienne Dieu comme Lui.

 

 

Christ est ressuscité. Alleluia !

 

 
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