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DANS LA PÂQUE DU SEIGNEUR QUE VIVE NOTRE CŒUR

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année B (31 mars 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

N'est-ce pas curieux, frères, qu'en ce matin de Pâques, l'évangile ne nous raconte pas une apparition du Ressuscité. Le passage de saint Jean que nous venons d'entendre se compose autour de trois éléments, le premier : une ignorance, dans l'obscurité, lorsque Marie-Madeleine arrive au tombeau avant que le jour ne se lève. Elle constate ce qu'elle rapporte aux apôtres : "On a enlevé le Seigneur et je ne sais pas où on l'a mis", nous nous posons souvent une telle question : "Mais où est le Seigneur ? où est notre Dieu ? nous ne savons pas où Il est".

Le deuxième élément, une course, un va et vient, un mouvement, un dynamisme, une vie, Marie Madeleine court vers les apôtres pour leur dire : "On a enlevé le Seigneur". Et les apôtres viennent au tom­beau en courant pour voir, ils parcourent cette dis­tance, entre la cité encore endormie et ce lieu unique au monde rempli d'un vide. Puis le troisième élé­ment : la conviction de l'apôtre Jean telle qu'il l'ex­prime : "il vit et il crut", mais que vit-il ? rien du tout, le vide d'un tombeau et quelques linges mortuaires pliés.

Une ignorance : où donc est le Seigneur ? Une course un peu folle, mais je ne crois pas fatigante. Et une conviction, comme s'il voyait l'invisible. Si, comme on le suggérait ici-même le Vendredi Saint, la Passion et la mort de Jésus furent publiques, ostensibles, manifestes à toute la ville de Jérusalem, à qui voulait voir ce condamné, ce crucifié, voici que la Résurrection, l'accomplissement de la Passion, l'ouverture au monde nouveau, la vie éternelle, demeurent une réalité invisible, cachée, une réalité non publique : il n'y a rien d'ostensible, il n'y a rien à voir. Contrairement à la mort de Jésus face à la foule, sa Résurrection se résume en cette conviction de quelques apôtres au petit matin de Pâques. C'est pourquoi saint Paul pouvait dire aux Colossiens, et l'Église d'aujourd'hui nous le dit ce matin : "Votre vie désormais est cachée avec le Christ en Dieu", il n'y a plus d'ignorance, elle disparaît et jaillit cette connaissance profonde que notre vie depuis notre baptême est cachée en Dieu, enfouie dans la terre du cœur de Dieu, notre vie véritable est invisible, sans grande manifestation extérieure, l'ostensible et l'apparent sont dépassés et ne comptent pas. Ce qui signifie qu'en définitive la course de Marie-Madeleine et la réponse à cette course, celle des apôtres Pierre et Jean, et la troisième course, celle-là même que Pierre dit avoir reçue du Christ : "Vous êtes mes témoins jusqu'au bout de la terre", témoins du pardon de Dieu, cette course en fait unique n'est pas d'abord un effort physique d'hommes un peu engourdis par une nuit pénible, non plus un parcours géographique, mais la course de l'évangile dans leur cœur, la course du Ressuscité dans l'intimité de leur être, la course de la vie éternelle sur le terrain même de la vie terrestre.

La conviction de Jean et la nôtre aujourd'hui, c'est que tout ceci, cette merveilleuse réalité qui vous a fait courir ce matin en cette église, c'est tout sim­plement ce dynamisme intérieur et très profond, ce dynamisme d'énergie, vital et vivifiant qu'est la Ré­surrection du Christ, mort et ressuscité en vous, dans votre vie, dans votre chair, dans votre existence, dans vos souffrances, dans vos morts, dans vos espérances, le Christ est ressuscité ! C'est pourquoi il n'est plus nécessaire de le chercher en chair et en os, en quelque évidence que ce soit, il est, dans une évidence beau­coup plus profonde et vraie, celle qui vous fait vivre, celle qui l'a fait mourir et l'a fait ressusciter, le par­don, la vie, la communion, l'amour de Dieu.

Venez, voyez la Pâque. Ce pain, frères, il est visible, il le restera tout à l'heure visible, mais ce pain, par la puissance de la mort et de la Résurrection du Christ, devient son corps. Et ça, vous ne le verrez pas. Ca n'est pas une évidence, mais vous viendrez tendre vos mains pour recevoir dans votre chair la chair du Christ mort et ressuscité parce que vous croyez qu'à l'intérieur des apparences du pain, il y a la réalité de la chair. Ce que je dis à propos du pain de l'eucharistie, c'est cela même qui vous est arrivé au jour de votre baptême, tant et si bien que lorsque nous nous regardons, lorsque nous nous voyons et approchons les uns des autres, il y a l'apparence humaine, mais "il vit et il crut", il y a l'apparence humaine, mais il y a la réalité cachée de Jésus-Christ mort et ressuscité. Lorsque l'Église se manifeste comme aujourd'hui ou comme lorsqu'elle passe à travers les images mé­diatiques, quand on La repère à travers ses signes visibles dans le monde, il ne s'agit pas d'une appa­rence, même si les signes sont extérieurs, il s'agit du corps du Christ ressuscité, "il vit et il crut". La foi que nous avons dans le mystère du Christ mort et ressus­cité, réellement présent dans l'apparence du pain et du vin devenus son corps et son sang, c'est cela même, frères et sœurs, la vie, votre vie cachée dans le mys­tère de Dieu, parce que le mystère de Dieu a été en­foui dans votre chair exactement comme la présence réelle du Christ va être enfouie dans le pain de l'eu­charistie, exactement comme la vie et l'amour du Christ est présent dans son corps vivant et ressuscité qu'est l'Église que nous formons.

Est-ce à dire qu'il faut mépriser toute appa­rence et d'une façon dualiste, opposer extérieur et intérieur, intimité et manifestation, vie cachée et vie publique, soit pour nous-mêmes, soit pour la vie de l'Église ou encore même à la réalité du monde, y au­rait-il une phase superficielle, ostensible, provisoire et une réalité nécessaire, interne et définitive ? Eh bien justement, je crois que non. Car de même que le pain de l'eucharistie reste une apparence de pain, de même que l'Église de Jésus-Christ reste l'apparence d'un rassemblement d'hommes, de même que votre visage n'a pas changé physiologiquement depuis que vous êtes baptisé, cependant tout est changé. Dans le pain, c'est le corps, dans l'humanité rassemblée, c'est l'Église, dans votre vie et dans votre chair et dans vos yeux, vos regards et vos caresses, c'est Jésus. Tout est apparemment identique pour les yeux de quelqu'un qui n'est pas encore entré dans la foi, il peut se dire comme Marie-Madeleine : "où a-t-on mis le Sei­gneur? on l'a enlevé". Mais le chrétien voit et croit que Jésus est caché au cœur même de la réalité la plus charnelle, la plus matérielle, la plus douloureuse ou la plus joyeuse, et que c'est là qu'Il ressuscite, de là qu'Il fait vivre le monde et anime l'Église, et que c'est de là qu'Il vous rend, vous transforme, vous transfigure en son corps de Ressuscité, parce qu'Il vit près de Dieu et puisqu'Il est en Lui, vous êtes aussi en Dieu et Dieu est là présent, non plus à travers des apparences, cel­les visibles à l'œil, mais dans la réalité encore plus vraie que les apparences, car le corps de Jésus dans l'eucharistie est plus vrai que le pain qui le cache.

Oui, frères et sœurs, vous êtes morts avec Jé­sus par le baptême, vous êtes ressuscités ave Lui, en Dieu votre vie est cachée, mais il faut qu'enfoui dans votre cœur, le témoignage du Ressuscité s'imprègne, monte en vous, se manifeste et que les apparences deviennent le lieu réel et quotidien des apparitions du Ressuscité. Car s'Il ne se manifeste plus dans sa chair, comme pour les premiers apôtres, se manifeste encore dans notre chair à nous ses disciples, puisqu'Il nous a greffés, par le baptême, dans sa mort et sa Résurrec­tion. C'est pourquoi tout ce que nous jugeons être extérieur, superficiel, passager ou ostensible reste important, cela ne doit jamais être négligé d'une façon ou d'une autre. C'est le lieu même où le Christ caché dans notre cœur, veut apparaître pour nous-mêmes, les uns pour les autres, dans son Église et que cela serve de témoignage aux hommes pour le pardon des péchés en vue de la vie éternelle.

Je voudrais simplement conclure en vous li­sant quelques passages d'une lettre d'un prisonnier, qui vient d'être condamné à une lourde peine. Il est chrétien, c'est un frère chrétien. Et simplement vous recevrez dans votre cœur ce message d'un frère. Et vous célébrerez avec lui au-delà des apparences contraires, la présence réelle de Jésus ressuscité, ce frère nous apprend ce matin un peu plus et un peu mieux comment en vivre :

"21 mars 1991, comme moi le Christ a été condamné par les siens, Il fut victime d'un mauvais procès qui le désigne comme un véritable coupable, alors qu'Il était en vérité le Sauveur de l'humanité. En cette période pascale, on doit prendre tout le sens de ce message du Christ, de son pardon afin de nous rendre moins méchants par son exemple et de nous donner l'espoir d'une autre vie meilleure où tous les hommes seront bons. Je pense que la véritable justice, c'est celle de Dieu qui, de son ciel, voit tous les agis­sements, ainsi que les raisons de certains agisse­ments, mais toujours dans un esprit de pardon avec beaucoup d'amour, avec ce profond sentiment qui doit nous guider dans les voies de Dieu, par le Christ qui dut souffrir sur la croix pour nous, je ne peux avoir qu'un sentiment de très grande humilité et l'espoir du pardon. Dans la misère carcérale et dans la solitude implacable du fond des cellules où le moral est sou­vent très bas, quand on pense au-dehors, à ceux que l'on aime, aux enfants, ce film passe de plus en plus vite dans notre tête jusqu'à nous mener à une an­goisse toujours plus grande. Alors il n'y a que la prière au Christ ressuscité qui peut nous donner l'es­poir et enfin trouver la paix".

Vous tous, baptisés qui cherchez Dieu, qu'ainsi vive votre cœur, pour cela, comme le disait le pape saint Léon le Grand : "n'abandonnez jamais la fête pascale".

 

 

AMEN