AU FIL DES HOMELIES

Photos

CHERCHER DIEU À EN PERDRE LE SOUFFLE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année B (30 avril 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Clermont-Ferrand : Le tombeau vide 
"Marie-Madeleine courut auprès de Pierre et de l'autre disciple. (Et voici qu'à l'annonce de la nouvelle), les deux disciples couraient tous les deux ensemble."

Frères et sœurs, ce n'est pas nous, hommes du vingtième siècle, qui refuserons de croire que la vie est sans cesse une course. Nous en avons l'impression tous les soirs, lorsque nous rentrons épuisés à la maison ou que nous y sommes restés et que nous nous y sommes fatigués tandis que les heures de la journée nous semblent avoir filé entre nos doigts sans qu'on n'ait pu vraiment prendre le temps de souffler.

       Nous avons l'impression que notre vie est une course permanente, que nous sommes mis à un régime sportif qui exige de nous des performances au-delà de nous-mêmes. Il faut courir pour son travail, il faut courir pour les transports qui avancent si lentement, il faut courir pour tous les problèmes d'éducation scolaire des enfants, il faut courir sans arrêt.

       Mais où courons-nous ? Il y a des moments où l'on s'arrête et où l'on se dit : " Mais cette vie me fait marcher, pire encore elle me fait courir ! Je suis là à me dépenser dans un sens, dans un autre, à perdre totalement cette sagesse qui me permettrait de goûter la vie au jour le jour, et je cours, je cours."

       Mais où courons-nous tous ensemble ? Cela n'est pas uniquement négatif, ce n'est pas uniquement que nous perdons notre temps sans pouvoir le savourer, car qu'au cœur même de cette course, il reste quelque chose que je trouve étonnant  même si nous ne savons pas toujours exactement où nous allons, il y a en nous comme un instinct plus fort, qui fait que "nous y allons"quand même, il y a comme un instinct de bonheur, de quelque chose qu'il faut chercher à atteindre absolument. Et même si à certains moments, on se rend compte de ce que nous sommes appelés au-delà de nous-mêmes et que les exigences sont fortes, on ne veut pas capituler, on ne veut pas démissionner, il faut continuer. Si la vie prend l'allure d'une course, on peut dire que, d'une manière ou d'une autre, elle est une course au bonheur. Je sais bien Il y a des tas de faux bonheurs, il y a beaucoup de "strass", de clinquant et de paillettes, mais fondamentalement on court, parce qu'on recherche le bonheur de toute l'âpreté même du goût de vivre, on le recherche au pas de course.

       Et il y a aussi une deuxième chose qui est extraordinaire : on pressent que ce bonheur exige de nous dépasser, et c'est ce que signifie la course. Evidemment on pourrait toujours s'avancer dans la vie avec un pas solennel et lent de sénateur, on pourrait s'en aller en mesurant tranquillement ses pas, mais on sent bien qu'il faut se dépasser. Vous l'avez vu peut-être dans les premiers pas de vos enfants, on dit : "il apprend à marcher", ce n'est pas tout à fait vrai. Les premiers pas sont toujours un pas de course, soit parce que ces pas sont un peu déséquilibrés parce qu'ils sont patauds, mais on a l'impression qu'il s'agit d'un mouvement d'accélération progressive et heureusement qu'il y a les bras du père ou de la mère au bout pour arrêter la course ! Or, ces premiers pas sont le symbole de toute notre existence, notre existence prend de la vitesse, et aujourd'hui cela prend des proportions avec l'avion et la fusée, mais ça a toujours été comme ça ! Cette idée que nous pourrions ralentir le rythme même de notre vie, que nous pourrions ralentir la course, est une parfaite illusion, en réalité nous sommes pris dans un flot, dans un courant, et la pente est assez forte pour qu'en réalité nous soyons toujours entraînés au-delà de nous-mêmes.

       Si l'on cherche bien pour savoir où se trouve cet au-delà de nous-mêmes, nous verrons que c'est une réalité que nous ne pouvons pas nommer, une plénitude et une paix qui nous échappent, et cela qu'on soit chrétien ou non. On est là, emporté, attiré, presque happé par ce courant. Il y a dans l'humanité comme une immense force qui la traverse, qui la pousse et l'entraîne au-delà d'elle-même. L'humanité, même si elle est pécheresse, marquée par la violence, par la haine, par tous les refus et toutes les rivalités fratricides, cette humanité cherche néanmoins au-delà d'elle-même, elle cherche une véritable paix dont la nostalgie n'a jamais pu s'effacer dans le cœur de l'homme.

       Or, quand nous faisons mémoire de Pierre et Jean qui, au petit matin, dans la ville de Jérusalem, courent seuls au milieu de cette ville encore un peu figée dans le froid d'un matin de printemps et encore endormie et abasourdie par la fête qui a eu lieu la veille, si nous essayons de nous imaginer ces deux hommes qui courent à perdre haleine, ils nous apparaissent comme le symbole de l'humanité toute entière: une humanité qui court à en perdre le souffle, une humanité qui court à la recherche de son bonheur et ne tient plus en place et on lui annonce une nouvelle étrange : "On a enlevé le cadavre d'un tombeau". Alors immédiatement, ce mot suscite en cette humanité un élan, une force  il y a peut-être quelque chose là dans ces mots qui me dira pourquoi je cours. Pierre et Jean lorsqu'ils courent au tombeau, représentent chacun d'entre nous, ils sont vous, ils sont moi, ils sont vous et moi qui courons toute notre vie, qui cherchons à perdre haleine, à perdre souffle. Nous ne savons pas très bien pourquoi nous courons, et pourtant nous sommes aspirés, c'est plus fort que nous.

       Et quand ils arrivent le résultat pourrait être terrifiant : au moment où ils arrivent devant le tombeau, ils arrivent au lieu même de toutes les désillusions. Arriver devant le tombeau vide de celui-là même qu'on a aimé, il n'y a rien de pire. Songez à la charge affective qu'il peut y avoir en nous lorsque nous allons nous recueillir sur la tombe de quelqu'un que nous aimions beaucoup aller sur une tombe, cela suppose : essayer de retrouver cette présence et ce souvenir dans lesquels on essaye de faire mémoire de tout ce qui a été partagé, goûté, écouté ensemble. Le culte des morts qui est si profondément enraciné dans toutes les civilisations autour du bassin de la Méditerranée et dont nous sommes encore les héritiers aujourd'hui d'une manière ou d'une autre, est la recherche d'une présence, l'élan de la vie qui essaye de retrouver ses racines et sa force. Or dans ce tombeau vide il n'y a rien, rien du tout, on a enlevé le corps. C'est le silence plus glacial encore que celui d'un tombeau. Il n'y a pas de signature plus atroce de l'absence même de l'amour et de toute possibilité de communion. Ces deux hommes dans leur course sont arrivés au bout d'eux-mêmes, au bout de leur amour, il n'y a plus rien à rencontrer, pas même un corps dans un tombeau, ultime signe de l'affection et de l'amour et du témoignage que nous avons reçu.

       Le vide absolu. Et pourtant, se penchant à l'intérieur du tombeau, ils virent et ils crurent. Et, chose étrange, cela fait vingt siècles que nous courons à la suite de cet événement, cela fait vingt siècles que nous disons : "Il est vraiment ressuscité." Au cœur même de la plus grande absence de Dieu, d'un Dieu dont nous ne pouvons pas nous emparer, s'est livrée définitivement la certitude de notre avenir : oui, nous existons pour un Dieu, pour un Dieu vivant et pour un Dieu qui nous rend vivants. Dieu, dans son immense miséricorde et dans sa grande tendresse, a pris cet homme épuisé, essoufflé, à bout de souffle et à bout de course, Il s'est fait son souffle de vie et de résurrection. Proclamer le tombeau vide, c'est proclamer que la vie de Dieu peut jaillir au cœur même de la mort et au cœur même de l'homme en face de la mort, que ce soit la mort de son Seigneur ou sa propre mort.

       Frères et sœurs, aujourd'hui encore, avec tous nos frères à travers le monde, nous sommes une humanité qui continue à courir et nous rencontrons à tout moment des tombeaux vides. A tout moment, notre vie est marquée par cette absence de Dieu. Il ne faut pas nous "raconter des histoires". C'est vrai que Dieu ne se laisse pas saisir à notre gré et que nous ne pouvons pas avoir ces certitudes solides et "incassables" qui nous permettraient d'affirmer une certaine supériorité sur tous les pauvres "mécréants" qui ne croient pas. Nous aussi, nous connaissons au plus intime de nous-mêmes ce drame du tombeau vide et de l'absence de Dieu. Et ce n'est que dans la mesure où nous avons mesuré ce vide du tombeau que nous n'avons pas fait de Jésus-Christ une idole, un faux-semblant, ou simplement une sorte de produit pharmaceutique pour nous "requinquer".

       Non, frères et sœurs, Christ est ressuscité. Il est venu nous rencontrer à bout de course, à bout de souffle, pour nous ressusciter et nous revigorer dans notre souffle et dans notre quête de Dieu. Il s'est fait notre vie, Il s'est fait notre souffle, Il s'est fait notre résurrection.

       ALLELUIA

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public