AU FIL DES HOMELIES

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LE TOMBEAU VIDE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année A (11 avril 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Pas de quoi faire un article dans Le Monde ou Le Figaro du lundi matin ! Une femme dans un cimetière, de grand matin, pour y pleurer un être cher. Deux hommes qui, de grand matin, courent vers un tombeau, parce que cette femme a dit que le mort était parti. Qui peut être intéressé par cette émo­tivité féminine ou cette précipitation masculine ? Des événements politiques ou économiques, nationaux ou internationaux devaient être beaucoup plus croustil­lants pour les quotidiens de l'époque que cette agita­tion, somme toute bien banale, autour d'un mort qui avait bien fait parler de Lui, certes, mais qui était mort. Et les morts sont silencieux. Pas de quoi faire un article, pas plus demain qu'il y a deux mille ans, il n'y aura probablement grand-chose dans les médias pour l'événement.

Je voudrais attirer votre attention de croyants, d'hommes et de femmes baptisés, de chrétiens, atta­chés non pas à quelque valeur générale, globale mais à une personne et pas n'importe quelle personne, à Dieu, créateur de l'histoire, du monde, notre Créateur, Créateur. Cette personne sans qui je ne serais pas, sans qui tout ce qui existe ne serait que néant, cette personne qui fait tourner les mondes, cette personne qui donne l'âme de l'embryon le plus minuscule et le plus invisible et encore inconnu de la conscience d'un papa ou d'une maman. Ce Dieu qui est une personne et qui se penche, Dieu sait comment, Dieu sait avec quelle tendresse, quelle délicatesse, quelle affection sur le plus petit des hommes, sur le plus abandonné des hommes, sur le vieillard grabataire et mourant que l'on va "aider" à mourir parce qu'on a peur qu'il meure seul, alors que c'est la grandeur de l'homme de mourir tout seul, comme un grand. Cette personne qui est ce Dieu pour lequel, j'espère, chacun d'entre nous, ce soir, est là, pas simplement parce que c'est Pâques, pas simplement parce qu'il faut marquer le coup comme une sorte de rite printanier.

Je voudrais m'adresser à votre cœur d'hom­mes baptisés, d'hommes et de femmes de foi chré­tienne, attachés à ces valeurs fondamentales sans les­quelles rien de solide et de vrai ne se construit tant dans la vie personnelle, familiale, sociale, internatio­nale, avec tous ces déploiements de valeurs morales dans la vie politique, économique de la cité des hom­mes. C'est à vous que s'adresse cet évangile très sim­ple, heureusement car s'il n'était pas simple, il ne viendrait pas de Dieu mais de nous, hommes si com­pliqués. Et il y a d'abord cette femme Marie-Made­leine, dont nous savons qu'elle fut "une pécheresse" plus ou moins publique, peu importe, mais qui, en rencontrant le Seigneur, accepta de bouleverser com­plètement les valeurs de sa vie et les mœurs de son histoire personnelle. Cette femme seule, alors que le maître vient d'être livré, au terme d'un procès de jus­tice indigne, géré par des juges, des gouverneurs et des rois qui furent aux yeux de l'histoire de bien piè­tres responsables, manipulés par une foule versatile qui, un jour crie : "Hosanna au Fils de David !" et deux jours après "A mort ! Crucifie-le !" Dans cette ambiance tragique, elle part seule, dans la nuit, à la recherche d'elle ne sait qui, avec comme seule ques­tion : "Qui va me rouler la pierre du tombeau ?" pour qu'elle puisse, dévotement, faire quelque rituel reli­gieux et achever les rites mortuaires de parfum, de myrrhe et l'aloès, auprès du corps du Seigneur, comme nous faisons aujourd'hui, au lendemain d'un enterrement porter nos fleurs et arranger un peu la tombe.

Puis nous avons ce groupe des deux disciples, Pierre et Jean qui ne furent pas réveillés par l'annonce de Marie-Madeleine, car les pauvres ils ne dormaient pas. Ils étaient enfermés dans leur salle à manger et discutaient de façon navrée des derniers événements. Et cependant ils se lèvent, sûrement ébranlés et tou­chés, si ce n'est par le retour de Marie-Madeleine, en tout cas par ce qu'elle leur dit. On a violé la sépulture. On a cassé la pierre, on a violé la tombe, on a enlevé son corps. Alors ils partent. Qui ferait autrement ? Ils ne posent pas de question en courant vers le tombeau, ils ne se posent pas de question. Ils arrivent l'un après l'autre. Jean délicatement, courtoisement, ne rentre pas, il laisse Pierre, le plus âgé, celui qui avait reçu la primauté du groupe, noblesse oblige, il le laisse entrer le premier dans ce sépulcre. Et l'un et l'autre, ensem­ble, celui qui allait devenir le premier pontife de l'Église, le premier pasteur suprême de la chrétienté et celui qui allait devenir l'évangéliste de l'amour, de l'intimité de la vie chrétienne, Pierre apostolique, Jean mystique, l'un et l'autre, dans ce tombeau, voient et croient. Que voient-ils ? Rien. Rien, absolument rien. Le vide, mais ils croient que Jésus est ressuscité des morts. La foi des premiers disciples de l'Église, foi sur laquelle nous sommes fondés, elle-même se fonde sur le vide, sur la non-évidence, sur rien. Rien à dire, aucun compte à rendre, aucune explication, aucune théorie possible, rien. Simplement ce seul mot : ils voient et ils croient, mais ils ne voient rien. Plus tard, le soir de ce même jour, Marie-Madeleine rencontrera le Seigneur. Elle verra un homme, mais elle ne croira pas. Elle le prendra pour un vulgaire jardinier de la municipalité de Jérusalem venant arrange le cime­tière. Et les disciples d'Emmaüs, le rencontrant, le voyant, ne croiront pas. Ils le prendront pour un bon­homme, un routard ou un zonard. Il ne devait pas avoir une allure très reluisante. Et les disciples ras­semblés, quand ils le verront, le prendront pour un fantôme, un martien peut-être, ce qui attire les gens. C'est curieux que lorsqu'il n'y a rien ces deux disci­ples ont cru, et quand Jésus s'est posé devant eux, ils ne l'ont pas reconnu.

Je crois que dans ce simple récit qui n'est pas un traité de théologie ou une encyclique du pape, c'est beaucoup plus simple, il y a toute la dramatique de notre foi de chrétiens. C'est-à-dire que nous croyons sur rien. Voilà, nous croyons sur un tombeau vide. Les disciples ont vu le Seigneur, Il s'est fait reconnaî­tre, ils l'ont reconnu. Mais nous verrons le Seigneur, Il se fera reconnaître et nous le verrons car nous achève­rons dans notre propre vie, en son terme, toute l'expé­rience de la manifestation du Ressuscité, entre le vide du tombeau et son apparition, mais ce sera pour l'au-delà, quand Dieu Lui-même roulera la pierre de notre tombeau pour nous faire entrer sur la terre des vi­vants, dans l'autre monde. Mais actuellement, nous n'avons rien d'autre pour croire que ce rien, que ce tombeau vide. Voilà le signe négatif sur lequel repose notre foi.

Alors évidemment, en ce monde d'efficacité, en cette société où il faut tout prouver même l'im­prouvable, dans ce monde où la matérialité compte tant, où la possession des choses et des preuves est si nécessaire, dans cette société où il faut une logique absolue pour que nous comprenions, une sorte de mathématique claire et nette, une problématique avec des solutions et des preuves à l'appui, nous, chrétiens, nous vivons l'essentiel de notre vie sur quelque chose qui est rien. Et j'appelle cela une dramatique parce que si la résurrection est magnifique, l'adhésion quo­tidienne, personnelle est une tâche, est une œuvre dramatique parce que, avec cela nous ne pouvons pas vivre tranquilles. Parce que, avec de telles données de base, nous n'avons rien à prouver au monde, nous n'avons rien à dire pour solutionner les problèmes du monde. Nous ne sommes même pas capables de solu­tionner les problèmes de notre foi. Dramatique parce que cette résurrection du Christ que vous n'avez pas vu, que je n'ai pas vu, que personne d'entre vous n'a vu ni ne verra sur la terre, elle est au cœur, elle est le cœur de notre vie. Dramatique parce que il faut vivre en croyant au Christ ressuscité dans nos souffrances, dans nos drames, dans nos passions, aux deux sens du mot, dans notre mort. Il faut vivre avec rien pour ad­hérer à Celui qui est tout. Notre vie chrétienne, si elle est simple, facile, sans problèmes, elle n'est pas chré­tienne. La dramatique, le paradoxe n'a pas pris chair dans notre chair ne nous fait pas lever de bon matin pour aller quand même au tombeau voir, saisir, avec des questions d'ordre matériel. Qui va me rouler la pierre ? Qui va répondre à ma demande ? Qui peut m'expliquer la mort de celui-ci ? Qui peut m'expliquer tel événement ? Ce sont nos questions quotidiennes, comme Marie-Madeleine, mais dramatiques parce que nous allons au tombeau de grand matin pour ne rien voir mais pour croire. Et la foi de l'Église, si elle est venu à travers deux mille ans d'histoire dramatique et magnifique, elle est partie d'un tombeau vide, elle est partie de rien. Et il y aura toujours rien, et le tombeau sera toujours vide et nous serons vides devant ce tom­beau.

Alors je crois qu'il faut aller au-delà des questions style Marie-Madeleine, ces questions qui encombrent notre vie spirituelle tout simplement parce qu'elles sont fausses et que, même si elles étaient vraies, nous n'aurions pas la réponse. Fausses parce que lorsque Marie Madeleine arrive la pierre est roulée. Quittons ce genre de questions et faisons la démarche des apôtres. Entrons dans le mystère de la foi chrétienne, voyons le vide de notre foi au plan humain. Et du fond de notre cœur de croyants, ne redisons que ce seul mot de l'apôtre : "Je crois !" saint Paul dira : "Celui qui croit dans son cœur et professe avec ses lèvres que Jésus est ressuscité, celui-là sera sauvé !" Voilà l'exacte et suffisante défini­tion de la foi. "Celui qui croit dans son cœur et professe dans ses lèvres que Jésus est ressuscité, il sera sauvé." Je crois que cette Pâque d'aujourd'hui est purifiante de nos fausses questions, de nos faux-dieux et pire encore de nos fausses solutions. Et au nom des apôtres, je vous invite à croire, à croire dans le vide, à croire sans preuves, à croire sans solutions et à être, dans ce monde, ces croyants simples et purs qui n'ont rien d'autre à dire que ce qu'ils croient dans leur cœur et professent avec leurs lèvres : Le Seigneur Jésus est ressuscité. Ceci suffit à combler une vie. Ceci suffit à combler votre vie, non pas pour y trouver des répon­ses ou des explications, mais tout simplement pour aimer cette personne et pour vous laisser aimer par ce Dieu vivant et vrai. Voilà la Pâque du Christ, voilà la Pâque de l'Église, voilà ce que notre monde contem­porain attend de l'Église, attend de chacun d'entre vous. Jésus a dit : "Lorsque Je reviendrai sur la terre, trouverai-je la foi ?" Il n'a pas dit est-ce que je trou­verai les solutions ou explications, des théories cohé­rentes, l'efficacité des chrétiens. Il a dit : cette foi, est-ce que je la trouverai dans le cœur des croyants ? Que l'eucharistie de Pâques soit l'entrée dans le tombeau vide car en recevant le pain, vous ne verrez que du pain. Apparemment la présence de Dieu n'y est pas, mais c'est le signe qu'Il est ressuscité, le signe qu'Il est vivant, le signe qu'Il est présent. C'est dans cette force-là, uniquement, que votre cœur et vos lèvres peuvent croire et dire: Jésus.

 

AMEN

 

 

 
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