AU FIL DES HOMELIES

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LA MÉCANIQUE MYSTIQUE DE LA RÉSURRECTION

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année C (16 avril 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"On a enlevé le corps de mon Seigneur et je ne sais pas où on L'a mis". Frères et sœurs, nous sommes peut-être ce matin dans le même état d'esprit que Marie-Madeleine lorsqu'elle disait les paroles que je viens de citer. En effet, quand nous fêtons le Jeudi-Saint, nous avons comme signe le Corps du Seigneur, nous avons le reposoir, nous "savons où Il est". Quand nous fêtons le Vendredi-Saint, nous célébrons la croix, nous la dévoilons, nous la vénérons, nous nous prosternons devant le Christ crucifié, nous "savons où Il est", Il est sur le Golgotha, Il est en train de mourir, Il donne sa vie pour nous.

Mais quand arrive la nuit de Pâques, quand arrive comme ce matin à l'aube, de Pâques, où est-Il ? Il n'est plus dans le Cénacle à partager le pain, Il n'est plus sur la croix à promettre au bon larron le paradis, "Il n'est plus ici". Et donc, ce matin, si vous êtes ve­nus voir quelqu'un dans le tombeau, vous constaterez comme Marie-Madeleine qu'Il n'est plus ici. Il n'y a plus rien à voir d'une certaine manière.

Et pourtant, nous sommes tous là. Voilà qui est étonnant : nous ne savons pas où on l'a mis et pourtant nous sommes tous rassemblés ici, et nous savons secrètement que, si nous sommes rassemblés ce matin dans une église, ce n'est pas en vertu de no­tre propre initiative personnelle. Cela vient de plus profond que nous, de plus loin que nous, car, d'une certaine manière c'est Lui qui nous a rassemblés ce matin. Nous sommes là et même si apparemment Il n'est pas là, c'est à cause de Lui que nous sommes-là, exactement dans la même situation que les premiers témoins qui tous, les uns après les autres, Marie-Ma­deleine, Pierre, Jean s'en vont courir vers le tombeau et Le chercher partout. "Nous ne savons pas où on L'a mis" et pourtant nous sommes là ce matin dans cette église et nous avons envie de Le voir et nous accom­plissons ce matin la parole de Paul : "Puisque vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez les choses d'en haut". Voilà donc pourquoi nous sommes ici ce matin : nous sommes ici pour chercher les choses d'en haut, les réalités d'en haut, le mystère d'en haut. Nous sommes en train de le chercher Lui, nous sommes en train de courir cette course éperdue dans notre cœur pour le chercher partout où Il est. Mais où est-Il ? Où a-t-Il disparu ?

Je voudrais demander ce matin la réponse à un poète moderne : Charles Péguy. Il est bien connu, on le considère comme un poète chrétien et je ne sais pas si cela lui aurait vraiment fait plaisir ; mais il est sûr qu'il a beaucoup réfléchi sur le mystère de la pré­sence du Christ dans notre monde. Lui-même s'est converti : il a connu un temps où le Christ n'était pas du tout présent dans sa vie et puis, un jour, il a décou­vert que le Christ était là, il a découvert qu'on ne sa­vait pas où on l'avait mis et qu'il lui fallait le chercher. Et il s'est donc mis en route. Vous connaissez son chemin : le pèlerinage de Chartres. Ceux qui étaient étudiants dans les années 50-60 doivent avoir quel­ques souvenirs. Péguy, ayant découvert la foi, se de­mandait : "Mais que font les chrétiens ?" question qu'il nous pose encore ce matin : "mais qu'est-ce que nous faisons ici ? comment cherchons-nous celui qui n'est plus ici ?"

Péguy imaginait donc un dialogue : il y fait parler les païens, l'histoire, le monde païen qui s'inter­roge sur le Christ et qui demande : qu'est-ce que les chrétiens ont aujourd'hui dans le cœur pour avoir des comportements aussi étranges, aller dans les églises, célébrer le Christ et chanter sa mort et sa Résurrection comme nous le faisons ce matin ? Péguy prend alors la parole au nom des païens, donne la parole à l'his­toire : c'est la muse païenne, Clio, pas la voiture ! la muse Clio interroge les chrétiens et leur dit : "mais où en êtes-vous ? Que faites-vous ? Est-ce que vous vous rendez compte de ce que votre situation est complè­tement, pardonnez-moi le mot, "loufoque"?

Voilà donc ce que les païens demandent aux chrétiens. Et je voudrais que vous entendiez vous aussi ces questions que ce matin encore, nous posent nos frères incroyants. C'est extraordinaire, la muse païenne qui n'a pas encore entendu parler de Jésus, mais qui voit les chrétiens, leur demande : est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous êtes ? Et voici les paroles de Clio à Péguy : "Mon enfant, voilà ce que c'est que le christianisme. Vous avez éternisé, vous avez infinisé tout. Vous avez complètement chambardé le marché des valeurs. Vous avez tout porté, toutes les valeurs au maximum, à la limite, à l'éternel, à l'infini. Alors on ne peut plus être tranquille. On avait déjà tellement de mal à s'arranger avec les valeurs purement h­maines".

Or Péguy sait de quoi il parle, il s'est lancé dans le combat politique ! "Voilà, mon enfant, voilà ce que c'est que le christianisme. On ne peut plus être tranquille avec vous. Des valeurs humaines, de toutes les valeurs humaines, des simples valeurs humaines vous avez toutes fait des valeurs divines. Vous portez tout à Dieu, vous avez tout rapporté à Dieu. Vous touchez Dieu de partout. De toutes mains, de tous côtés. Vous atteignez Dieu de partout".

Et l'histoire poursuit son discours : "On se demande, quelquefois, et moi je me demande souvent comment vous vivez, comment vous pouvez vivre. Il faut que la nature qui est en dessous".

L'histoire veut dire ici : ce bon vieux fond naturel de notre désir de voir. "Il faut que la nature qui est dessous la nature charnelle". Il s'agit donc de notre nature de chair et de sang dont nous sommes bâtis, vous et moi. "Il faut que la nature qui est en dessous la nature charnelle, ait (gardé) une grande force, l'instinct, la nature de la conservation, la vo­lonté (charnelle) de vivre, la simple volonté du corps, le simple vouloir vivre et ne pas mourir, ne pas consentir à mourir".

Il faut que l'instinct de conservation spiri­tuelle, que l'instinct de vie spirituelle soient infinis en nous. Voilà pourquoi nous sommes ici ce matin. C'est parce que votre fureur de vivre, votre goût de vivre (et Dieu sait que par certains côtés aujourd'hui nous éprouvons une certaine fureur de vivre !), il faut que cette fureur de vivre, soit habitée, transfigurée, trans­formée par l'instinct de la conservation spirituelle, non pas la " congélation " spirituelle, Péguy ne connaissait pas encore le congélateur, mais l'instinct de la conservation, c'est-à-dire l'instinct de maintenir sa vie ouverte à la vie divine, à la vie du Christ, à la vie du Ressuscité, à la vie qui vient d'ailleurs, cet ins­tinct doit être en nous chrétiens plus fort que chez les païens eux-mêmes. Mais comment cela ? Comment vous maintenir cette ouverture à la vie divine à la conservation spirituelle ? Comment développer cet instinct de vie spirituelle en nous, cet instinct que va recevoir Camille au moment d'être baptisée ? Com­ment la faire entrer et vivre instinctivement de la vie de Dieu. Comment faire ? L'histoire continue. Elle explique la situation où nous sommes ce matin.

"Vous, les chrétiens vous êtes liés au corps de Jésus par une liaison mécanique et vous avez fait de la physique, une mécanique automatique, une techni­que mystique. Vous êtes liés au corps hostie, au corps souffrant, au corps ressuscité de Jésus. Par cette éternelle liaison, cette éternelle technique, cet éternel ajustement, cette éternel mystique, cette liaison in­croyable, invraisemblable, inhumaine, cette liaison, déséquilibrée, décentrée, l'incroyable liaison, la seule réelle, de l'homme et de Dieu, de l'infini et du fini, de l'éternel et du temporel, de l'éternité et du temps ; et aussi de l'esprit et de la matière, de l'esprit et du corps, de l'âme et de la chair, cette incroyable liaison de l'âme charnelle ; avec Dieu, en Dieu, avec l'homme, en l'homme. Cette incroyable, la seule réelle liaison, du Créateur et de sa créature".

Et l'histoire est tellement enthousiasmée par ce qu'elle raconte aux chrétiens, les païens sont telle­ment émerveillés devant le mystère de ce que vivent les chrétiens, de ce que nous vivons ce matin qu'elle termine de cette façon cette célébration du mystère de la foi :

"Tout est plein et en même temps, ensemble, tout fonctionne, tout travaille, tout joue directement, personnellement, tout atteint directement, personnel­lement. Tout est lié à tout et à tous et réciproquement, mutuellement, mais tout est ainsi lié directement, per­sonnellement. Tout cela est lié au corps de Jésus. Réciproquement, mutuellement, personnellement. Il y a un retentissement plein de tout sur tout. Et dans la personne de Jésus".

Frères et sœurs, nous sommes là ce matin parce que le Christ est ressuscité pour nous, pour faire de nous un corps, pour recréer cette vieille articula­tion de notre vieux monde blessé, abîmé, qui a connu la souffrance et qui connaît la mort à un monde nou­veau. Mais par sa mort, il réarticule tout cela à Lui, à sa personne de Fils de Dieu. Il refait une "mécanique" qui est bien plus que la mécanique quantique ou de la mécanique de la relativité. Il refait une "mécanique mystique", une mécanique dans laquelle ce monde, notre monde, ce temps, notre temps est articulé à l'éternité. Et c'est la raison pour laquelle nous sommes ici ce matin. Car nous croyons que chacun de nous, dans sa vie, dans les choses les plus humbles et les plus simples, nous pouvons être articulés à Dieu et tous ensemble, les uns avec les autres, nous pouvons être articulés les uns aux autres comme ces pierres qui bâtissent l'Église, pour former ce corps vivant, cette mystique mécanique de la grâce de Dieu. Et c'est pour cela que nous sommes ici ce matin.

Vous allez dire que Péguy nous fait rêver et délirer, que l'admiration de l'histoire devant la théolo­gie et la nouveauté chrétiennes est un rêve qui susci­tait peut-être encore quelque espérance, il y a quatre-vingt-trois ans, lorsque Péguy écrivait ces pages. Mais qu'aujourd'hui ... Eh bien ! non. Je crois que cette mécanique mystique joue encore aujourd'hui à condi­tion que nous le voulions. Et je voudrais prendre deux exemples : un petit et un grand selon l'échelle du re­gard humain.

Le premier, le petit exemple, concerne les enfants, les petits enfants. Tout à l'heure on va baptiser Camille et Alexandra, qui est déjà plus grande, va faire sa première communion. Mais est-ce qu'aujourd'hui, nous, chrétiens, nous savons vraiment faire une place chrétienne à nos enfants ? Est-ce que nous savons leur ouvrir le cœur à des réalités spiri­tuelles ?

Je pose cette question directe à vous, parents. Vous le savez aujourd'hui le grand malaise de l'édu­cation de la nation (qui n'est pas tout à fait la même chose que l'Éducation Nationale !), le grand malaise de l'éducation d'une nation, c'est le fait que nous ne savons plus transmettre, nous ne savons plus ouvrir les yeux des enfants à ces réalités d'en haut. Nous ne savons plus les prendre avec nous et leur expliquer la beauté de la vie, la beauté de l'amour humain, la beauté de Dieu, la beauté de l'Église, la beauté de nos assemblées, la beauté de tout ce que les hommes sa­vent faire. Nous ne leur expliquons plus la beauté des choses, nous leur disons dès la maternelle : "si tu n'as pas de bons résultats à l'école maternelle, tu ne feras pas Polytechnique" et nous les faisons vivre dans la crainte et nous les faisons vivre dans la terreur de ne pas réussir : "et tu risques d'être au chômage si tu ne passes pas ton C.P. avec mention très bien !"

Mais, frères et sœurs, ce n'est pas cela l'arti­culation de la mystique et du charnel. Le charnel de ces enfants c'est leur désir de vivre et il faut qu'on ouvre en eux ce désir, il faut qu'on leur donne le goût, la saveur des réalités spirituelles. Voilà le sens de l'éducation à tous les niveaux : le scolaire et le paras­colaire et tout ce qu'on peut mettre en œuvre, l'audio­visuel, etc... pour essayer d'éveiller le cœur des en­fants. Or la plupart du temps, nous croyons que cela revient aux instituteurs (et parfois aux professeurs d'université !) de faire ce type d'articulation. Or eux, ils font ce qu'ils peuvent et ils ne sont pas parents des enfants que vous leur confiez. Et par conséquent, nous touchons ici, dans le mystère de la famille, cette arti­culation mystique de la mécanique de la grâce. Il faut que vous, parents, vous ayez le souci d'éveiller le cœur de vos enfants à la beauté du salut de Dieu, à la beauté de la Résurrection. Cela repose sur vous et quand vous avez fait baptiser vos enfants, Dieu d'une certaine manière compte sur vous pour que vous le fassiez.

Le deuxième sujet plus "grand" par l'ampleur qu'il prend dans les médias, c'est celui des prochaines élections. A ce sujet, je voudrais ajouter un petit éclai­rage dont TF1 ne parle pas beaucoup, mais qui n'est peut-être pas inutile. Nous allons avoir ce que l'on appelle un printemps électoral : le printemps, c'est bien connu, est toujours le temps des giboulées et des orages. Et nous en avons déjà subi quelques-unes. Je voudrais donc vous parler des élections non pas pour vous dire quel candidat vous devez choisir quand vous votez, mais pour vous poser une question. Il est de bon ton de dire qu'il n'y a pas de candidat qui nous plaît. Après tout on est bien libre de penser ainsi. Mais essayons de retourner la question : pourquoi ne nous plaisent-ils pas ? C'est parce que nous vivons dans une société où nous avons tellement misé sur l'épanouissement individuel que finalement il n'y a qu'un seul président ou qu'un seul édile qui nous plai­rait, c'est nous-même. Il n'y a plus que nous pour sa­voir gouverner, cet îlot de solitudes que nous sommes devenus. Autrement dit nous sommes tellement indi­vidualistes que nous ne nous posons plus la vraie question : qu'est-ce que signifie "élire". C'est choisir ensemble et "participer à un vote" ? Et même s'il y a désaccord, même s'il y a tension ce qui est tout à fait normal, ce qui est essentiel, c'est le fait de choisir ensemble un ou des hommes à qui confier une res­ponsabilité concernant le bien commun. Car c'est en­semble que nous choisissons quelqu'un à qui nous pouvons confier l'avenir d'une vie politique commune. Autrement dit, ce n'est peut-être pas simplement le fait que les candidats ne nous plaisent pas, mais le procédé par lequel nous nous sommes laissé piquer au jeu qui consiste à transformer les débats électoraux en matchs de catch ou en clowneries de l'information. Mais en réalité à qui la faute ? c'est nous qui devons nous poser à nous-mêmes la question : comment voulons-nous vivre ensemble ? Et quand on va voter, c'est comme ça dans un régime démocratique : il y en a d'autres bien entendu, mais c'est celui dans lequel nous vivons et nous avons à y vivre tout simplement comme chrétiens, lorsque nous choisissons, lorsque nous élisons, nous engageons personnellement notre responsabilité vis-à-vis de l'avenir de notre pays. Et chacun d'entre nous faisant ce geste assume person­nellement le désir de vivre ensemble. Chacun d'entre nous, quand il va voter, dit : "je veux vivre avec ceux qui vivent autour de moi". Et tel est le sens du suf­frage universel, ce n'est pas simplement, comme le disait Monsieur Descartes qui devait probablement se tromper sur ce point, que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. On n'en est pas très sûr, surtout ces temps-ci. C'est plutôt le fait que nous voulons affirmer ensemble notre désir de vivre en­semble, à travers le geste de choisir ensemble un can­didat à la tête de la vie politique d'un peuple ou d'une cité. Ce geste est donc très important et très précieux.

Et vous voyez qu'ici nous retrouvons l'articu­lation du temporel et du spirituel, non pas que nous ayons à " voter pour Jésus-Christ", mais nous avons à faire et à vouloir que la cité, que chacun de nous à notre place dans la cité témoigne de ce vouloir vivre ensemble, qui est si important et si décisif pour que, effectivement, un véritable vivre ensemble soit ainsi manifesté et rendu possible. S'il n'y a pas de volonté profonde de vivre ensemble, alors la république ou le Royaume des cieux ne sera qu'une collection de gens abrutis et isolés par leur "walkman" psychologique, se racontant chacun son histoire et se débitant chacun ses chansons selon ses goûts. Mais cela n'a jamais fait un peuple, cela n'a jamais fait un royaume, cela n'a ja­mais fait un royaume éternel.

Frères et sœurs, voilà ce qui nous est donné en ce jour de Pâques. Réfléchissons, prions avec Pé­guy sur ce mystère de la "mécanique mystique" qui nous saisit tous ensemble, que nous le voulions ou non, puisque nous appartenons tous à la même nature humaine, qui nous unit tous ensemble pour qu'ensem­ble nous voulions rentrer dans le Royaume de Dieu et que nous acceptions les moyens les plus simples, les plus journaliers, les plus quotidiens qui tissent notre vie familiale, sociale, politique et notre vie affective personnelle et nos relations professionnelles.

Christ est ressuscité. C'est vrai qu'Il est au­jourd'hui présent au milieu de nous comme ce point invisible sur lequel nous n'avons pas de prise. "Nous ne savons pas où on L'a mis", mais Il est là et Lui, Il sait où Il nous a mis : dans son corps, dans sa vie, dans son Royaume, dans son désir et dans la joie de vivre Lui avec nous et nous avec Lui pour toujours.

 

 

AMEN ALLELUIA

 

 
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