AU FIL DES HOMELIES

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POUR OUBLIER DIEU, C'EST LE PREMIER PAS QUI COMPTE...

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année A (7 avril 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Pour oublier Dieu, il n'y a que le premier pas qui compte. Je reprends parce que c'est un peu bizarre : pour oublier Dieu, il n'y a que le pre­mier pas qui compte, puis après cela va tout naturelle­ment ... Il suffit de commencer par espacer les rendez-vous. Quand on aime moins sa bien-aimée, on la voit moins souvent, elle est moins attrayante ou il est moins attrayant. Transposant dans notre vie chré­tienne, on s'arrange pour essayer de critiquer dans cette église ce qui de fait est critiquable : la pratique des catholiques a beaucoup baissé, les prêtres sont devenus trop vieux, trop jeunes, trop mondains, que sais-je ? Je n'en sais rien puisque je suis l'un d'eux. On peut aussi s'arranger pour qu'en communion avec la télévision et sa grand-messe de vingt heures, on communie avec ce scepticisme de bon ton qui consiste a être au-dessus de ces choses spirituelles. Et progressivement, j'allais dire, les choses se font natu­rellement, ça ne change pas votre vie, ça ne change pas vraiment notre vie d'oublier Dieu, de le mettre petit à petit à la porte de votre vie. On vient moins souvent à la messe, les messes sont trop longues, trop courtes, trop chantées, pas assez chantées. Il y a des échafaudages dans les églises ! Enfin qu'est-ce que les prêtres ne vont pas inventer maintenant ?

Alors, il reste évidemment des chrétiens qui sont têtus et qui s'accrochent à l'église, vous savez, ces chrétiens des chrysanthèmes au mois de novem­bre, ou ces chrétiens de Noël parce que c'est l'enfance, c'est gentil, c'est tout doux. Il y a aussi ces têtus un peu plus résistants, ceux-là même que vous êtes au­jourd'hui. Les chrétiens de Pâques, c'est plus compli­qué à déraciner de la foi et de l'Église, parce que vous, vous êtes venus pour une raison très importante qui est la mort et la souffrance de quelqu'un. Mais on dira peut-être que vous êtes morbides, que nous sommes morbides, que nous sommes des adeptes de cette reli­gion affamée de souffrance, de sang, de croix, et de couronnes d'épines, bref de tout ce que vous avez entendu dans le récit de la Passion.

Si jamais vous voulez vraiment que persiste en vous cette mauvaise conscience de ne pas croire en Dieu, faites beaucoup d'activités : du sport, inscrivez-vous dans des clubs actifs où l'on masse les pieds, où l'on triture le cerveau, ne vous donnez aucun moment de silence, ce serait trop dangereux de rester en si­lence pour réfléchir. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver, si vous commenciez à penser ou à réfléchir. Et puis il y a aussi un autre phénomène et c'est le moment d'en parler : comme les catholiques sont peu nombreux, quelque peu en perte de vitesse, il y a des sectes qui vous ouvrent toute grande la porte si vous ouvrez très grands votre portefeuille et votre cons­cience. Il y a de la place partout. Et pourtant, malgré tout cela il me semble que cette église est trop petite ce matin pour vous accueillir tous. Il y a donc un truc, une résistance et il va falloir découvrir pourquoi vous tenez encore.

Vous êtes comme moi, ce matin, malades d'une maladie bizarre, vous avez constaté que vous avez une âme et cela vous irrite. Vous ne savez pas qu'en faire. Les chrétiens sont ceux qui dans ce monde ne sont pas nécessairement des gens qui prô­neraient des valeurs supérieures aux autres ou défen­draient une morale qui semblerait à toute épreuve. Fondamentalement, il y a autre chose derrière les va­leurs et la morale, quelque chose qui est de l'ordre de l'âme. On peut nous accuser, nous, les chrétiens, d'être des affamés de souffrance, des gens penchés sur les choses malsaines, sur la mort, les processions, la croix du Christ, les impropères qu'on a chantés Vendredi saint : tout cela semble aller dans le sens de cette inclination vers les choses qui ne sont pas celles de la vie.

Pourtant j'ai l'impression, du moins c'est ainsi que je l'entends, que nous sommes et nous vivons fondamentalement la religion de la vie, pas celle de la mort, ni celle de la souffrance, mais celle de la vie, parce que nous pensons que rien, rien, ni nos souf­frances, ni nos péchés, aucune de nos lâchetés, ni les nôtres ni celles du monde, n'auront le dernier mot sur la vie. Il y a en nous une sorte de conviction inaltéra­ble, irrésistible : quelque chose peut-être dit après la mort et qui n'est plus de l'ordre des mots ou qui cesse d'être des mots concernant notre propre vie actuelle. Et c'est une autre vie. Rien dans la vie elle-même, nous le pensons, ne peut se dispenser de passer par la Pâque. Le chrétien est celui qui, lorsqu'il est traversé par les mêmes épreuves que les autres, au lieu d'invo­quer je ne sais quel mal-être intérieur ou que mal-être social ou quel mal-être mondial, se dit, essaye de se dire dans la prière et dans la foi : "Ce moment est un passage pour moi pour découvrir plus avant la pro­fondeur de la vie et y entrer".

Curieusement, et j'en connais de nombreux exemples dans cette paroisse et certains parmi vous sont là aujourd'hui, des personnes qui, à travers des épreuves souvent cruelles et douloureuses, ont vu leur cœur s'élargir, s'approfondir, s'humaniser. Non pas que Dieu ait prévu un programme, j'allais dire "d'en­fer", en ce sens qu'il nous faudrait absolument passer par les points les plus noirs pour arriver au sommet de la montagne. Pas du tout. Tout le problème est de penser que le tombeau est vide mais qu'il faut y en­trer.

Dans l'évangile que vous venez d'entendre, vous avez remarqué, comme moi, l'attitude des deux personnages : un qui est un peu plus gros, qui est Pierre, un peu comme moi, et l'autre un peu plus mai­gre comme le frère Bernard. Et imaginons que nous courons tous les deux au tombeau le matin de la Ré­surrection, en grande hâte. Vous avez entendu la hâte de la Résurrection, la hâte de ce matin qui se lève. Ce qui anime fébrilement les amoureux de l'âme, c'est ce qui nous fait courir tous les deux, nous allons très vite au tombeau parce que des femmes nous ont raconté des choses ineptes. C'est l'évangile qui le raconte, je ne sais pas pourquoi vous riez. Et puis comme le frère Bernard est gentil, me voyant essoufflé, il n'entre pas dans le tombeau, il attend que j'entre le premier, que Pierre rentre le premier. J'ai toujours été, depuis tout enfant, étonné par cette hésitation qui se joue entre Pierre et Jean. Il me semble qu'il y a là tout le mystère chrétien. Et je vais essayer de vous l'expliquer à ma manière.

De deux choses l'une. Ou on laisse tout en dehors du tombeau et nous nous lamentons et nous pleurons sur les malheurs du monde, sur le monde, sur celui à venir, sur celui qui est passé, peu importe. Et j'allais dire, nous n'entrons pas dans la Pâque, nous restons immobile devant le tombeau. Ou alors nous faisons ce pas étonnant d'accepter de rentrer dans ce qui paraît être la mort et qui l'est, symbolisée par cette tombe ouverte sur le monde parce que vraiment les tombes sont ouvertes dans notre civilisation moderne : vous le voyez, la mort circule librement dans la vie humaine. Et acceptant de rentrer dans le noir de ce tombeau, ce qui est le cas pour Pierre et Jean, ce qui est le cas pour Marie-Madeleine aussi, nous décou­vrons qu'à l'intérieur du noir du tombeau, de cette mort apparente, il n'y a rien, que des linges, que des vêtements affaissés, tombés sur place, quelque chose qu'on a abandonné parce qu'elle ne vaut plus rien, quelque chose qu'on a laissé parce que ça n'a plus aucune valeur, comme si ce vêtement que le Christ portait pour sa mort et son ensevelissement était de­venu inutile. Le Christ s'élance comme un Homme nouveau, comme un Homme nu, comme une Créature nouvelle, laissant ce qui était son oripeau de vie ter­restre pour proclamer que nous sommes nous aussi appelés à cette Vie nouvelle. Mais encore faut-il que nous acceptions de rentrer dans ces épreuves, dans cette tombe pour y découvrir quelque chose à l'intérieur.

Entendez l'évangile : "Il vit et il crut", mais pour voir, il faut rentrer. J'ai bien peur que sous des prétextes multiples que j'évoquais au début de ce ser­mon, et plus spécialement en raison de cette maladie moderne de l'individualisme, qui est surtout la mala­die de la paresse spirituelle, la crainte de s'ennuyer avec Dieu ne s'empare de nous : combien de gens croient qu'on s'ennuie avec Dieu ! Parfois, parfois, on s'ennuie avec Dieu. Mais on s'ennuie avec sa femme aussi, avec son mari, du moins j'imagine ! La vie n'est pas forcément toujours un sentiment d'exaltation per­manente. Mais par contre il y a quelque chose que nous ne pouvons goûter que lorsque nous sommes assez profonds pour le recevoir et il faut donc accep­ter d'être approfondis, d'être creusés au plus intime de nous-mêmes, et pour cela, il faut descendre dans l'en­droit même où nous avons été abîmés, il faut descen­dre dans cette tombe qui est au cœur de nous, là où Dieu nous attend. Et c'est là qu'Il montrera qu'Il avait laissé ce qui n'est plus utile pour nous. Mais il faut que nous traversions cette mort. Et c'est la chose la plus essentielle du christianisme. C'est pour cela que nous sommes ici, dans cette église, au matin de Pâ­ques et que nous laissons tomber les chrysanthèmes inutiles.

C'est qu'effectivement un chrétien est celui qui pense que la mort se traverse, que tout ce qui a rapport à la mort n'est jamais le dernier mot. Que des événements intérieurs, extérieurs, douloureux, les fatalités qui apparemment, viennent du monde, de nos familles ou de la société, que toutes ces fatalités, ne sont qu'un passage. C'est pour cette raison nous som­mes debout, autour du cierge pascal, c'est là qu'il faut nous accrocher et accepter de reprendre des rendez-vous réguliers. Combien de gens entend-on dire : "Ah, ah, mais avant il y avait des processions, il y avait des prêtres en chasuble, il y avait de l'encens, il y avait des cierges pascals !" Venez y voir et vous constaterez qu'on n'a pas abandonné ces choses-là.

Nous devons continuer à dire, à proclamer, Pâques après Pâques et jusqu'à la fin des temps, que : Christ est Ressuscité, ce qui veut dire que la mort est vaincue. Et les chrétiens ne sont pas ceux qui aiment la mort, mais ils aiment la vie parce que, dans l'Église, et à Pâques, est proclamée par-dessus tout, contre vents et marées, cette vie nouvelle qui ne passe pas au-dessus de la mort, par une sorte de sagesse philo­sophique qui semblerait la contourner ou la mépriser, comme le faisaient les stoïciens dans l'antiquité. Mais le christianisme est une foi qui pense qu'il faut faire la traversée en plein milieu de la tempête et que dans le cœur de la tempête, nous découvrons que quelqu'un nous tient la main, quelqu'un nous aime, quelqu'un nous serre dans ses bras et nous emmène plus loin. Sinon comment allons-nous mourir ? Si nous n'ac­ceptons pas à l'avance que ce moment où nous allons tout lâcher, que ce moment où nous allons perdre pied au sens littéral du terme, soit aussi le moment où quelqu'un viendra nous prendre la main à moi pour nous emmener plus loin, vers un endroit de paix et de joie.

Ainsi le chrétien n'est pas celui qui confesse une doctrine fade et insipide : vous savez, on parle tellement d'amour dans l'Église, cela devient insupportable cette façon de parler d'amour parce qu'en fait, on n'arrive pas très bien à s'aimer. Et comprenez bien que l'amour n'est pas compréhensible sans la Pâque. La foi chrétienne ne prêche pas l'amour : aimons-nous les uns les autres pour que ça aille mieux. Nous savons bien que ça n'ira pas mieux du tout. Et en plus, nous voyons bien qu'on ne s'aime pas beaucoup, ou qu'on essaye, en faisant semblant, en se faisant des grands sourires. Le problème c'est que, pour commencer à aimer, il faut traverser cette Pâque, il faut traverser nos résistances intérieures, nos cœurs endurcis, nos nuques raides, nos égoïsmes forcenés, nos forteresses, nos peurs et nous craintes et que, vous vous en rendez bien compte, et vous le savez comme moi, il a bien fallu que des événements de notre vie intime, familiale, conjugale, sociale nous ébranlent à l'intérieur de nous-mêmes pour que nous acceptions que quelques fissures se fassent dans notre forteresse intérieure et que s'y entende une parole nouvelle. Sinon nous resterions totalement enfermés sur nous-mêmes et tristes à mourir.

Le problème de l'âme, c'est qu'elle a besoin de vent, d'esprit, d'eau, de cierge et d'encens et du corps du Christ, qu'elle a besoin de quelque chose de l'exté­rieur, d'une parole qui ne serait pas une parole que je trouverais en moi-même. Maintenant, fleurit l'idée généreuse, mais très dangereuse, qu'on peut trouver en soi toutes les sources de son salut. Je vous mets formellement en garde contre cette idée. Le salut n'est pas au fond de nous, Il n'est pas dans nos énergies. Ce discours est une imposture. Il aggrave notre désir de Dieu et provoque une amertume au fond de nous. Car nous avons tous envie de chercher au fond de nous un moyen pour nous sauver, pour aller mieux, pour un bien-être amélioré. Or nous ne trouvons pas et ne trouverons pas cela en nous-mêmes. Quelle imposture criminelle que de vouloir faire croire à chacun que nous pouvons, par une recherche intérieure, comme en nous-mêmes, trouver ce trésor du cœur avec ces mots "tarte à la crème", excusez-moi, alors qu'il nous faut aller chercher ailleurs par et auprès de Celui qui nous a devancés, par Celui qui nous a précédés et qui est quelqu'un d'autre et qui n'est pas moi et qui est le Christ. Et c'est pour cela que nous sommes là, que nous essayons de nous mettre à sa suite, d'essayer de mettre nos pas dans les siens, d'aller auprès du tom­beau et de courir ce matin-là comme vous êtes venus ce matin à l'eucharistie en grande hâte.

Il y a comme une hâte de l'âme qui ne se sa­tisfait jamais et qui tente de traverser les épreuves que nous avons à traverser pour y découvrir Celui qui Se tient droit, souriant, magnifique de gloire, car c'est Lui, ce Ressuscité, cet homme debout, ce Dieu qui est venu parmi nous annoncer la Vie, la vraie Vie, la vraie Vie qui traverse toutes les morts. Et cette Vie est donnée par la Résurrection du Christ.

 

 

CHRIST EST RESSUSCITE ! ALLÉLUIA

 

 
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