AU FIL DES HOMELIES

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LE " MUNDIAL " DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année C (12 avril 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, que dans cette assemblée, les dames veuillent bien me pardonner si j'aborde mon sermon par un thème qui concerne et qui passionne surtout les messieurs. Ma question la voici : pourquoi le Mundial a-t-il tant de succès ? J'espère d'ailleurs que cette question intéressera aussi les da­mes, car elles ont très certainement grande envie de comprendre pourquoi leurs maris et leurs fils vont se trouver rivés devant le poste de télévision pendant près d'un mois. Pourquoi le Mundial a-t-il tant de succès, au point de faire passer au second plan tout le reste de l'actualité ? Au fond, pourquoi, dans notre société contemporaine, ces matchs ont-ils le don de déchaîner, sinon les passions, nous n'en sommes pas encore au stade où, à Naples par exemple, on envoie le téléviseur par la fenêtre si l'équipe italienne a perdu, mais de susciter un intérêt presque démesuré, du moins au premier coup d'œil.

Je crois personnellement deviner pourquoi le Mundial et le football sont des choses si importantes dans notre société d'aujourd'hui. D'abord parce qu'il s'agit d'un jeu que l'on pourrait qualifier d'absurde : absurde parce qu'anglais. Il s'agit en effet, pendant une heure et demie, et il y a parfois des prolongations, de taper à grands coups de pied dans un ballon. Avouez-le, dans la vie courante, taper dans un ballon, voilà qui ne fait pas beaucoup avancer les choses. Habituellement d'ailleurs, vous vous livrez heureuse­ment, Messieurs, à des activités beaucoup plus sérieu­ses, beaucoup plus subtiles que celles-là. Imaginez la tête de votre patron si un matin, vous vous présentiez au bureau, en shootant dans un ballon. Or, ce geste apparemment absurde de taper du pied dans un ballon est pourtant quelque chose d'absolument extraordi­naire.

Réfléchissez une seconde : il y a deux équipes sur le terrain et un ballon. Le ballon n'appartient à personne, et toute l'élégance du jeu c'est de faire dan­ser le ballon avec ceux de nos membres, le pied et accessoirement la tête, qui ne peuvent pas s'en empa­rer et le maintenir serré contre notre corps, comme c'est le cas pour les mains et les bras. Le ballon ne fait que passer, sauter et danser de pied en pied, de joueur en joueur avec une précision et une rapidité fascinan­tes. Et donc, le principe tout simple mais génial de ce jeu, c'est que le ballon circule d'un joueur à l'autre, si possible dans la même équipe, avec cette rapidité et cette agilité qui font la beauté d'un grand match. Et c'est alors que commence ce charme presque magi­que, Mesdames, que vous n'aviez peut-être pas de­viné, mais que vous saisissez maintenant : la magie, c'est que chaque joueur se révèle par la souplesse de son jeu, par sa manière de faire bondir la balle avec la tête ou avec les pieds, de la renvoyer avec brio, à certains moments il faut leur pardonner de faire un peu de cinéma ! et donc de développer à partir d'un ballon, c'est-à-dire rien du tout : un peu d'air dans une poche en cuir ! de développer donc à partir de cette poche d'air souple et bondissante tout le génie et la souplesse de leur corps. Chacun des joueurs déploie toutes les virtualités de souplesse, de force, d'élé­gance, de rapidité, d'agilité et d'intelligence, car je crois que ce type de sport implique une réelle intelli­gence et une vivacité d'esprit qui permettent aux joueurs de s'entendre par le seul langage du ballon ! Et en même temps, tous les membres de l'équipe se soudent et jouent ensemble, car le génie du football, c'est bien connu, c'est tout simplement l'art de la passe. Et pendant ce temps-là le ballon continue, il semble indifférent et passe de pied en pied, de tête en tête, de temps en temps recueilli par les mains du goal. Et tout le jeu consiste dans ce mouvement inces­sant du ballon. C'est encore plus important que la victoire, et c'est pourquoi les supporters d'une équipe sont toujours indulgents pour elle si, comme on dit, "c'était un beau match !" ... Bien sûr, on est encore plus fier quand c'est la France qui gagne, mais il faut avouer que ce n'est pas fréquent. Mais le véritable attrait du football, c'est le fait de voir ces hommes qui sont mis en jeu littéralement, mais mis en jeu par quoi ? par le jeu du ballon lui-même. De sorte qu'on assiste à un jeu réciproque : le ballon qui danse, qui saute, qui fait des bonds et des rebonds et les hommes qui, au rythme du ballon, dansent, sautent, font des bonds et des rebonds. Et tout le mystère du football, Mes­dames, ce qui fascine vos maris et vos fils, c'est de contempler le mot ne me semble pas trop fort ces hommes souples, précis et très agiles, en train de dan­ser cette danse extraordinaire, improvisée à chaque instant, car à aucun moment, on ne peut savoir ce qui se passera trois secondes plus tard et tous les cas de figures peuvent être envisagés. C'est pourquoi les hommes sont capables de regarder ce spectacle pen­dant des heures.

Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous raconte des choses pareilles en ce matin de Pâ­ques. En fait, c'est beaucoup plus proche de la Résur­rection que vous ne pourriez le penser. Quittons un instant le Mundial pour nous poser la question : qu'est-ce que l'Église ? Comment est née l'Église ? Vous venez de l'entendre dans la lecture de l'évangile tout à l'heure : tout commence par un petit jogging ou un footing matinal de Marie-Madeleine d'abord qui n'avait vraiment pas le moral, mais qui s'est dit : "Quand même, on a enterré Jésus, il y a deux jours ! A cause de la fête de la Pâque juive, on a fait les cho­ses un peu rapidement ! Il faudrait aller arranger la tombe". Elle est donc partie de bon matin et l'évangile de Jean nous dit qu'elle était toute seule, tandis que les autres évangiles nous affirment qu'elles étaient trois. Elles sont allées au tombeau en courant. Avouez tout de même, que, deux jours après la mort de votre ami, vous n'allez pas sur sa tombe en faisant du jogging. Et puis ça continue : dès que Marie-Madeleine voit que les choses ne sont pas exactement comme elle l'avait prévu, elle se remet à courir en sens inverse, elle court et va avertir Pierre qu'il y a quelque chose de pas normal. Et que fait Pierre ? Curieusement, lui qui est probablement déjà autour de la quarantaine arrondie et rebondie, le voici qui se met à courir à son tour et d'ailleurs, saint Jean qui est un peu malicieux l'a fait sentir en racontant l'épisode, puisqu'il est lui-même arrivé le premier, avant Pierre. Même si on ne lit pas ce matin tout le récit des apparitions de Jésus ressus­cité, parce que cela ferait trop long et que le gigot pour le repas de Pâques serait trop cuit, sachez pourtant qu'ensuite c'est le Christ lui-même qui se met à faire son jogging : eh oui ! dans le matin de Pâques, quand il sort du tombeau, il est là et il danse au milieu de ce jardin et Marie-Madeleine n'y comprend rien, essaie de le saisir et Jésus lui dit : "Ne me retiens pas", ce que j'interprète ainsi : "Ne m'empêche pas de danser ! J'ai grand besoin de m'ébrouer, après trois jours d'immobilité dans la mort et le tombeau ! Ça suffit, maintenant : je m'éclate !"

C'est la Résurrection. On se trouve donc exactement devant la même situation qu'au football. Depuis l'aube de la Résurrection, tout le monde se met à courir, tout le monde se met à bouger, tout le monde se remet à vivre à partir de quelque chose qui est presque insaisissable. Jésus est vivant, les disci­ples retrouvent la vie, Marie-Madeleine retrouve la vie et tous commencent cette partie de foot qui mérite à elle seule le nom de Mundial : la Résurrection des morts, c'est le Mundial de Dieu pour les hommes. L'Eglise est un Mundial permanent dans lequel la puissance de Vie de Dieu est comme le ballon qui permet à chacun de se mettre en route, de s'éveiller, de bouger, de remuer, de sortir de sa mort et de danser au rythme de la vie de Dieu communiquée à chacun par le Christ ressuscité. C'est le mystère de Pâques que nous fêtons ce matin.

Peut-être êtes-vous venus à cette messe avec des pieds de plomb, je n'en sais rien ! Peut-être y êtes-vous venus en vous disant : "C'est une tradition dans la famille : de toute façon à Pâques, on va à la messe". Mais fondamentalement, il aurait fallu y venir au pas de course, si vous aviez voulu être fidèles à ce qui s'est passé le premier matin de Pâques. C'est vrai, on critique souvent l'Église en disant qu'elle est un peu vieillote, qu'elle a parfois des idées en retard, mais avouez que l'intuition fondamentale, depuis vingt siècles, cette foi qui la pousse à danser de joie parce qu'elle croit à cette chose incroyable qu'on peut être vivant auprès de Dieu pour l'éternité, cette foi de vingt siècles, elle tient tout de même pas mal et elle continue à rajeunir le cœur de pas mal de gens ...

Pour nous tous qui sommes dans ce monde occidental qui finit son siècle et son second millénaire avec un certain goût de mort et le souvenir des souf­frances atroces dans lesquelles sont morts des mil­lions de gens, pour nous tous, le fait que nous puis­sions nous rassembler ici et maintenant, dans cette église, simplement parce que nous croyons que nous sommes appelés à devenir des vivants, ce n'est quand même pas si mal comme signe extérieur et intérieur de jeunesse, après deux mille ans d'histoire. Vous connaissez beaucoup d'institutions politiques aujour­d'hui qui auraient cet âge-là, j'ai l'impression qu'il n'y en a pas, et qui seraient capables de mobiliser leurs partisans simplement pour célébrer celui qui, il y a vingt siècles, a initié une nouvelle espérance dans l'histoire du monde. Il me semble, que vu sous cet angle, l'Église n'a pas d'équivalent aujourd'hui. Vous me direz sans doute : "Vingt siècles de souffrance, vingt siècles de générations qui se sont affrontées à la mort, et chacun d'entre nous en connaît quelque chose dans sa famille, dans ses proches, et même dans ses propres souffrances personnelles !" C'est absolument vrai, mais il faut immédiatement ajouter : vingt siè­cles au cours desquels on n'a jamais cessé de s'en­voyer de génération en génération le ballon de la vie de Dieu. Vingt siècles au cours desquels ce "ballon d'oxygène" de l'Amour de Dieu a réanimé, ressuscité, et vivifié des générations de croyants.

Voilà ce que je veux dire lorsque je compare l'Eglise à un gigantesque Mundial de la Résurrection. C'est la puissance de la Vie. Or, comme je vous le disais tout à l'heure, ce qui révèle le génie de chacun des footballeurs, c'est le jeu du ballon. Et ce qui ré­vèle ici notre génie personnel d'hommes et de croyants, notre histoire personnelle avec tout ce qui peut nous arriver, c'est le jeu de la Vie de Dieu qui rebondit d'homme à homme par la foi, par le baptême et par la vie de l'Église. C'est une Vie qui est avant nous, c'est la Vie même de Dieu. Et si ce matin, nous nous retrouvons ici, dans cette église, ce surtout, c'est parce qu'on a été appelé à rencontrer cette Vie qui vient d'ailleurs. Et la Résurrection, c'est le mystère d'une Vie qui surgit, qui se lève et qui nous fait nous lever, une Vie qui nous révèle à nous-mêmes comme des vivants.

Frères et sœurs, c'est cela la vie chrétienne. Cette année 1998, Jean Paul II a décidé qu'elle ce serait l'année de l'Esprit saint : tout cela vous rappelle peut-être de vagues souvenirs de catéchisme, un peu effacés, mais cet Esprit Saint, je crois qu'il est tout à fait comparable au ballon, qui est comme la Vie et le souffle de Dieu qui passe de Jésus aux disciples, des disciples à la première génération chrétienne, de la première génération à la seconde, à la troisième, etc... jusqu'à aujourd'hui. L'Église est comme cette mer­veilleuse équipe de football qui se laisse révéler, ani­mer, ressusciter, non plus par un ballon mais par la puissance de l'Esprit de Dieu. Et si le pape nous de­mande de méditer sur l'Esprit Saint, c'est surtout pour nous laisser ressusciter. Que nos communautés, comme celle d'aujourd'hui, se manifestent comme des communautés vivantes, pas des communautés qui remâchent sans cesse leur mort, leur déception ou leur amertume, mais des communautés qui se reconnais­sent animées d'une Vie qui vient du plus profond d'elles-mêmes.

Frères et sœurs, c'est cela croire en la Résur­rection : c'est nous laisser ressaisir, ranimer, revivifier par l'Esprit de Dieu qui a ressuscité Jésus d'entre les morts. Et puisque j'ai parlé surtout aux messieurs au début de mon sermon, permettez que je conclue en m'adressant plus spécialement aux dames, dont on sait qu'elles sont sensibles à la poésie. Alors je vais vous lire un poème, d'un poète allemand que j'aime beau­coup, R.-M. Rilke, un poète allemand qui a vécu au début de ce siècle. Il a écrit notamment un recueil que j'aime beaucoup qui s'intitule : le Livre d'heures, c'est-à-dire comme l'équivalent d'un livre de prières. Et il a écrit ces quelques vers qui disent exactement le mys­tère de notre vie et de notre résurrection :

Dieu ne parle à chacun qu'avant de le créer, puis en silence il sort avec lui dans la nuit. Mais ces paroles d'avant le commencement, paroles ombrées de nuages, les voici : "Ne te laisse pas séparer de moi. Proche est ce pays qu'ils appellent vivre. Tu le recon­naîtras à sa gravité. Donne-moi la main."

Frères et sœurs, c'est ce que murmure Jésus à chacun de nous en ce matin de Pâques. Tout proche de chacun d'entre nous est ce pays qui s'appelle "vi­vre", et Dieu marche avec nous dans cette nuit de toutes les difficultés de l'existence. Mais il nous dit simplement cette chose, il ne faut jamais l'oublier, car c'est sa manière à lui de nous inviter à danser : "Donne-moi la main".

 

AMEN

 

Rainer Maria RILKE : Le livre d'heures, dans Œuvres poétiques et théâtrales, La Pléiade, Paris, NRF, 1997, pp. 304-305

 

 

 

 
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