AU FIL DES HOMELIES

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NOTRE ÎLE MYSTÉRIEUSE EST HABITÉE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année B (23 avril 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Deux hommes, Pierre et Jean, qui courent. C'est si banal le dimanche matin ! Ils se font même doubler par des cyclistes, seulement la différence, c'est qu'eux, ils ont déjà eu la Messe ! Cette année-là, elle a été anticipée au jeudi soir, tout a été consommé le vendredi, la grande messe sur le monde, comme dit Theillard de Chardin. Alors, ils peuvent bien courir ce dimanche matin, faire leur jogging. Entre parenthèse, ce n'est pas si farfelu que cela l'évangile. En Jean, chapitre huitième, quand Jésus dit : "Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre", ce sont les plus vieux qui s'en vont les premiers, et en Jean chapitre vingtième, quand il s'agit de courir d'un point à un autre, c'est le plus jeune qui arrive le premier. On ne fait pas de l'ex­traordinaire pour le plaisir dans l'évangile, mais ce qui est étonnant, et c'est là-dessus que je vais m'arrêter, c'est ce : "Il vit et il crut". Un homme entre dans le tombeau à l'issue de son jogging, il voit et croit, et l'autre ... l'autre ?

Vous avez sûrement lu, ou entendu parler d'un roman de Jules Verne, qui a peut-être nourri vo­tre imaginaire d'enfance, et qui s'appelle L'île mysté­rieuse. Je vais raconter rapidement pour ceux qui n'auraient pas lu. Des naufragés tombent d'un ballon sur une île (c'est déjà différent de Robinson Crusoé qui est seul avec Vendredi sur son île), et au cours de péripéties un peu mystérieuse au début, on voit un feu qui s'allume sur la plage, des ennemis dispersés par des coups de feu, une caisse à outils, une échelle de corde. C'est toute une espèce d'attirail qui sort d'on ne sait pas où. Il est impossible d'expliquer de manière naturelle comment une caisse à outils arrive ainsi sur une île déserte. La nature est capable de façonner un coquillage sublime, mais pas de produire une caisse à outils. Autre différence, avec Robinson, le plus gros de la troupe ne se préoccupe pas du tout de savoir d'où viennent ces feux, ces objets, mais les naufragés profitent de tous ces secours pour s'installer sans se préoccuper du donateur. Pour mémoire, il s'agit de Nab, Pencroff et de Jup le singe, ce sont les esprits les plus grossiers de la troupe. Il y a aussi dans la troupe un ingénieur, Cyrus Smith, qui lui, ne veut pas se contenter de trouver une caisse à outil sur la plage, il veut savoir pourquoi elle est arrivée là, qui l'a amenée là. Il va profiter de l'échelle de corde, de la lanterne pour descendre dans une sorte de gouffre, et si vous avez lu cette histoire dans l'édition Hetzel, il y a cette belle illustration de Férat, où on le voit tenant d'une main l'échelle de corde, de l'autre la lanterne et il sur­veille l'eau noire à la surface de laquelle il y a des éclairs, des bulles. Nous on sait que c'est le capitaine Némo, parce que l'on connaît l'histoire, on sait que c'est ce prince hindou qui a été spolié, un philanthrope qui lutte avec son Nautilus pour les opprimés, avec le premier sous-marin autonome, (en 1873, Jules Verne invente la propulsion atomique !), Némo invente ce système pour se faire proche des affligés, de ceux qui sont dans la détresse, isolés dans leur île, et pourquoi? Parce que ce capitaine Némo, un genre d'ermite, aime se régaler de la voix humaine. Je raconte cette histoire parce que notre vie ressemble à celle des naufragés. Nous sommes comme ces naufragés, notre monde résonne d'éclairs, de petits coups de pouce, des "vei­nes du divin murmure" selon le livre de Job, et ces petites choses qui surviennent, à peine perceptibles parfois, cela s'appelle la grâce en terme chrétien. Des tas de secours nous sont fournis dans nos vies, et très souvent nous sommes comme Nab, Pencroff et Jup le singe, nous n'y prêtons même pas attention. Et par­fois, il y a un éveil qui survient dans nos vies, à l'oc­casion d'un mariage cette irruption de l'amour, telle véritable amitié qui naît entre deux personnes, de tel tableau, de telle page sublime, tel morceau de musi­que, et entre parenthèse, vous êtes parfois agacés par cette musique que l'adolescent écoute vingt cinq fois de suite, simplement parce que à travers cette musi­que il y a tout à coup comme une sorte d'éveil qui se fait en lui et il court derrière. La Foi ressemble à cela. La Foi en la Résurrection consiste à ne pas se contenter de l'évidence des sens "le corps a été volé", mais à se laisser éclairer par la lanterne de la Foi. C'est rechercher le Donateur, plutôt que ce qu'il donne, c'est avec cette lanterne, surveiller l'eau quel­quefois noire de nos vies. Mais aussi l'eau noire d'un Dieu qui prend plaisir à se cacher, à discerner à tra­vers l'absence, comme disait le Frère Jean-Philippe hier soir, cette absence radicale, étonnante, totale, mais y discerner l'infinie Présence. Alors on peut prendre l'échelle de corde, symbole de la charité, qui nous fait plonger au fond de nous-mêmes, qui nous sert à plonger dans la vie de nos frères, à descen­dre...(d'ailleurs cette échelle de corde et cette lanterne ont été fournies par le capitaine Némo), et c'est la charité et la foi qui vous sont données par Celui que vous cherchez. Et en descendant dans les profondeurs de nos vies, on découvre non pas un philanthrope, un prince hindou, mais on trouve l'Amour qui a poussé le Bien-Aimé jusqu'à la Croix. On découvre que c'est précisément le même Amour qui l'a tiré de là. On découvre que ce n'est pas un prince hindou mais le Roi des Rois, et comme une noix sous la poussée du casse-noix, nous craquons. Si jamais notre expérience de Cyrus Smith de la foi, d'ingénieur du sens, est vraie et juste, aidés de la Foi et de l'Amour, notre coque va craquer. Et nous découvrons que nous ne sommes pas quatre milliards de naufragés sur une île déserte, mais que cette île est habitée. Nous ne som­mes pas composé d'un certain nombre de cellules qui s'agitent dans tous les sens pour produire du sens, nous sommes un vivant, une espèce d'île mystérieuse qui est habitée par le Vivant. Un autre titre de Jules Verne me parle en ce moment, même si les vrais amateurs de Jules Verne savent qu'il a été publié une année auparavant, c'est "Vingt mille lieues sous les mers". C'est peut-être, encore une parabole, car vingt mille lieues pour un homme du dix-neuvième c'est beaucoup. Cela signifie pour nous cette plongée que nous allons faire dans la mort, mais aussi dans l'Amour, nous allons monter dans le sous-marin du Sauveur. Nous allons partir un jour et nous réjouir et découvrir les fonds que nous n'avions jamais imaginé et au-dessus desquels nous passions avec notre petit voilier. Nous allons découvrir cet Amour dont nous sommes profondément aimés, cet Amour qui va saisir Clément, Mathilde et Lucie que nous allons baptiser maintenant.

 

 

AMEN

 

 
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