AU FIL DES HOMELIES

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LA PÂQUE, REBONDISSEMENT DE L'HISTOIRE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année C (4 avril 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Lisandru et Maylis (Pâques 2010)

 

Mardi de cette semaine, nos frères juifs ont commencé à célébrer Pâque. J'ai envoyé un petit mot à un professeur de confession juive, que je connais, pour lui souhaiter une bonne Pâque. Très gentiment, jeudi dans la journée, il m'a répondu en me disant : Christophe, je te souhaite aussi une bonne Pâque, et je tenais aussi à te livrer en une phrase un simple résumé pour t'expliquer ce que nous, nous comprenons par le terme de Pâque. Il m'a dit : Pâque donc est un mot hébreu qui veut dire : "sauter au-dessus". Et puis, il a développé, et je cite : Pâque, c'est "faire rebondir l'histoire vers des événements impossibles, vers la libération".

Notre société moderne qui a bien sûr énormément d'avantages, et comme vous, j'en bénéficie, notre société moderne est extrêmement préoccupée par la liberté des hommes et elle fait bien de chercher la liberté des peuples. Mais il faut reconnaître qu'alors que nous sommes souvent critiques vis-à-vis de nos anciens, dont on pense souvent qu'ils étaient écrasés sous le poids de civilisations obscures, d'idées obscures, de spiritualités obscures, de la religion obscure, ceux qui croient s'être libérés de ce déterminisme n'ont fait que retrouver d'autres déterminismes.

Le déterminisme de la génétique, le poids de ces gènes que nous portons et contre lesquels on ne peut rien. Que ce soient objectivement des gènes qui abîment notre corps, qui aboutissent à déclencher un cancer, à des maladies dont ne nous sommes en rien responsables. Que ce soient ceux qui pensent qu'il y a des gènes qui permettent d'expliquer pourquoi certains feraient des actes et d'autres, des actes différents. Il y a le poids de la génétique.

Il y a aussi le poids de l'économie, de ce sentiment alors que nous avions réussi peut-être après la deuxième guerre mondiale à faire surgir ce que nous appelons une classe moyenne, avoir le sentiment que tout s'est écroulé et que, vous le savez comme moi, les riches deviennent encore plus riches et les pauvres, de encore plus pauvres.

Et puis, il y a le poids de l'Histoire. Que nous le voulions ou pas, nous appartenons à un peuple, à une nation, et nous avons à accepter et à prendre le poids de cette histoire, que cela nous plaise ou pas, le poids d'actes qui ont été posés à d'autres époques et qui font partie de notre histoire et de notre patrimoine pour le meilleur mais aussi, hélas, pour le pire.

Il y a le poids de la société. Là aussi, ce sentiment que l'ascenseur social ne fonctionne plus. Les parties de la société sont étanches et même si je désire en sortir, je n'arrive pas à sortir de mon milieu et à accomplir ce qu'il y a en moi de plus beau et de plus noble. C'est comme si en définitive, il y avait un plafond de verre qui me permet de voir ce qui se passe au-dessus de moi, mais ce qui se passe au-dessus dans d'autres classes sociales, dans d'autres milieux professionnels et je ne pourrai jamais l'atteindre.

Nous n'avons jamais autant parlé de liberté, et tant mieux bien sûr, et en même temps, nous sentons la difficulté, la fragilité, et malheureusement quelquefois l'impossibilité de nous libérer de tous ces poids et de toutes ces chaînes. C'est la raison pour laquelle quand j'ai reçu ce mail jeudi, je me suis dit : ce que me dit cet ami juif est magnifique, car la Pâque juive, c'est la libération d'Israël. La Pâque juive c'est ce sentiment que l'on est au bord du gouffre, au bord de la Mer Rouge, et que si on avance, on meurt, et que si on reste sur le côté, on meurt aussi. C'est la raison pour laquelle, cet homme, je crois, a tout à fait eu raison d'utiliser cette phrase magnifique pour évoquer et expliquer la Pâque.

Faire rebondir l'Histoire. Autrement dit, même si nous pensons que c'est fini, même si nous pensons qu'on ne peut pas s'en sortir, et c'est peut-être là le drame franco-français, dans lequel nous avons beaucoup de mesures sociales et économiques qui nous disent que tout ne va pas si mal, et en même temps, psychologiquement on ressent un poids énorme. Il y a un diacre à la cathédrale, qui s'appelle Lionel, et qui est parti pratiquement tout le mois de mars en Haïti. Il est urgentiste et allé là-bas pour aider les Haïtiens à la suite du tremblement de terre. Il disait, le jour où les sixièmes se sont réunis à Aix le 21 mars, il nous le disait aussi à nous, prêtres, en aparté : je n'ai jamais vu des gens rebondir de cette manière. Alors que tout aurait dû les écraser, le poids de leur histoire, la misère économique et sociale, le tremblement de terre par-dessus, c'est incroyable. J'ai soigné des cas extrêmes, et pas un seul ne se plaignait. Ils ont comme puisé à la racine de leurs forces et à la racine de Dieu, car c'est un peuple extrêmement croyant. Ils ont puisé dans la force de Dieu cette espérance qui leur a fait découvrir que malgré tout, confrontés à la souffrance, à la mort, à un mur dont on sent qu'on ne pourra jamais sauter par-dessus, ils ont puisé dans leur foi en Dieu, cette force pour rebondir et pour continuer à avancer. C'est une sacrée leçon de courage et d'espérance.

Nous avons entendu, nous, chrétiens, car je ne me permettrai pas d'utiliser complètement ce qu'un ami juif a dit de sa foi pour la foi chrétienne, nous avons entendu cet évangile. En l'écoutant avec vous, parfois, il y a des questions oiseuses qui surgissent : qu'est-ce qui se serait passé si Marie-Madeleine, si une femme obstinée n'était pas venue se confronter au tombeau dont elle croyait qu'il contenait le corps mort de Jésus ? Peut-être que rien de tout cela ne se serait passé. Peut-être qu'elle serait partie comme les disciples d'Emmaüs, ces hommes qui avaient suivi Jésus et qui, le voyant crucifié, se disent que l'histoire est finie, le rideau est tiré. Nous avons passé des moments agréables, magnifiques avec cet homme, et il n'y a plus d'avenir. Bien sûr, le récit de Luc nous raconte comment le Christ ressuscité apparaît aux disciples d'Emmaüs. Marie-Madeleine est celle qui s'est dit : je refuse de mettre le dossier de côté et de passer à autre chose. Elle a pris à bras-le-corps ce drame, cette mort, et elle est allée se confronter à ce tombeau. Elle a découvert un tombeau vide ! Elle a découvert que non seulement le Christ est ressuscité, qu'il n'est plus ici, mais que la résurrection du Christ n'est pas une opération magique, incroyable, parce que Dieu voudrait lui, se ressusciter lui-même et remonter au ciel et nous laisser comme ça sur terre.

La résurrection du Christ nous touche chacun d'entre nous. Ah ! allez-vous me dire, oui ! mais après notre mort ? Non ! Maintenant. La résurrection du Christ elle commence maintenant, quand nous regardons face à face la mort qui nous frappe, les tombeaux qui nous habitent, les murs dont avons le sentiment que nous ne pourrons jamais les franchir. La résurrection du Christ c'est de découvrir que la mort a été vaincue et que notre histoire déjà ici-bas, dans ce monde que Dieu nous a donné, cette histoire peut continuer et qu'elle peut rebondir, qu'elle peut être relancée. Je crois que notre drame, notre plus grand péché, je le dis souvent, c'est le désespoir. Nous croyons que le rideau est tiré et que nous n'avons plus qu'à baisser les bas et à accepter les déterminismes et à nous laisser écraser.

Vous, les parents de Lisandru, et toi Mayliss, par l'acte que vous allez poser, pour vous deux, vous montrez au peuple chrétien, vous montrez aux hommes et aux femmes de ce monde que vous croyez que l'histoire n'est jamais finie, que l'histoire peut toujours être relancée et que le Christ ressuscité s'offre à vous pour vous revivifier, pour vous accompagner tout au long de votre vie.

 

 

AMEN

 
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