AU FIL DES HOMELIES

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VERS QUELLE SOCIÉTÉ COURONS-NOUS ?

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année C (15 avril 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Puisqu'on est au début du troisième millénaire on peut bien se permettre ce matin pour cette première fête de Pâques un peu de science-fiction. C'est à la mode aujourd'hui, c'est la grande préoccupation des futurologues, des politologues, des hommes politiques, de nous proposer des projets de société. En général, on ne marche pas très bien. Ainsi, aujourd'hui, on a l'impression, je dis bien l'impression, que nos bons vieux modèles hérités des grecs, des romains, du Moyen-Age, de la Renaissance, de tous ces grands penseurs, on a l'impression que c'est un petit peu ringard et que cela ne correspond plus exac­tement à ce que nous attendons. Alors, on nous pro­pose généralement sous mode de scoop, des nouveaux projets de société.

Ces nouveaux projets tournent toujours autour du même problème. Par exemple : problème de la sécurité. Qu'allons-nous offrir dans vingt ans, aux enfants qu'on va baptiser aujourd'hui ? On ne va quand même pas leur offrir une voiture GTI, c'est banal, ce sera immédiatement équipé du GPS et du pilotage automatique, donc plus de problème ni d'énervement dans les embouteillages, tout ira bien, cette génération sera absolument calme au volant. Peut-être même d'ailleurs qu'il n'y aura plus de volant parce que grâce au GPS et aux satellites, on sera conduit et l'on pourra exactement à la vitesse précise et prévue, partir de tel endroit et arriver à tel autre sans encombre. Evidemment le TGV fera 600 à l'heure dans vingt ans, et donc, Paris-Aix ce sera la banlieue de Paris. Un très grand progrès !

Ensuite du point de vue alimentaire, on va es­sayer d'améliorer la situation. Fièvre aphteuse, vache folle, c'est du passé. On ne va quand même menacer la vie des êtres humains avec la vie des bovins, donc on a confié aux grands labos pharmaceutiques de nous fabriquer de la côtelette d'agneau, on a confié aux grands industries pétrolières de nous faire de la côte de bœuf. Désormais, on n'ira plus se fournir chez son boucher, mais les ménagères se recommanderont dans les supermarchés les steaks hachés "Total-Fina" qui sont tellement meilleurs, plus sûrs et tellement savou­reux. Donc, plus de danger du point de vue de l'ali­mentation et de la nourriture qui sera complètement aseptisée. La cellophane est largement dépassé, il n'y a plus besoin d'emballer, tout est sécurisé dès le dé­part.

La médecine ? Alors là, le corps médical se déchaîne. Maintenant on ne va plus voir un spécialiste du cœur, mais on va voir le spécialiste du trentième au quarantième centimètre de l'aorte au sortir du cœur. On a tellement spécialisé tout, que maintenant, un spécialiste des reins, c'est bien trop flou, c'est beaucoup trop vague. On a inventé des médicaments extraordinaires qui ont des retombées dans le domaine de la cosmétique. Toutes les Mamies dans vingt ans auront un teint de rose des jeunes filles de quinze ans, d'ailleurs, ça commence déjà ! C'est extraordinaire, la médecine au service d'une éternelle jeunesse. Il paraît que les petites filles qui naissent aujourd'hui, on pro­nostique moins pour les garçons, seront pratiquement en moyenne centenaires, peut-être que la vie va se rallonger.

Enfin évidemment, les progrès sociaux. Vous imaginez que les trente-cinq heures, c'est vraiment du passé. Dans vingt ans, vingt-cinq ans, on en sera aux dix-huit heures grand maximum, et encore, ce sera uniquement pour les cadres : ils font dix-huit heures, les pauvres, c'est accablant. Donc la grande industrie ce ne sera plus de fabriquer des choses, mais la grande industrie sera enfin celle des loisirs organisés. Ce sera ce qui sera côté en Bourse le plus haut.

Enfin, inévitablement, l'informatique, l'Inter­net et la communication auront enfin accompli com­plètement leur programme. On n'aura même plus be­soin d'emporter le "portable", les écrans des portables seront comme vos lunettes, vous changez de lunettes et immédiatement vous bénéficiez d'un processeur Intel-Pentium 25, 50 KG Hertz de vitesse d'horloge, qui est simplement dans la poche de votre complet veston.

Donc, c'est le bonheur assuré. Il n'y a aucun problème. Nous voguons vers des lendemains qui chantent, et allons-y gaiement, la société est en train de se rajeunir, de se renouveler, nous y courons.

Oui ...! Mais ... mais !

Vous remarquerez dans tout ce processus il n'y a qu'un problème du point de vue de la prospec­tive, qu'on évite de planifier dans les sociétés. Evi­demment, on rallonge l'âge de la vie, mais il reste comme une inconnue qui pèse toujours sur notre existence, et cette inconnue c'est la mort. De fait, là, c'est vraisemblablement, et je pourrais même dire sûrement sans craindre d'être un prophète extraordi­naire parce que je crois qu'on y passera tous, il nous reste en face de nous le problème de la mort. Si on y réfléchit, que sont ces projets de société ? Nous conti­nuons, même si nous nous donnons des airs moder­nes, même si nous avons de la science et de la techni­que de pointe, nous continuons à être une société de survivants. Nous sommes tous, vous et moi, des morts en sursis. Vous allez me dire que je suis bien pessi­miste ce matin de Pâques, ce qui n'empêche que c'est vrai. Nous sommes tous, un jour ou l'autre, voués à la mort. Par conséquent, nos sociétés essaient simple­ment de tenir et de survivre. Au fond, tout ce que nous faisons, et les jeunes parents qui, ce matin, tien­nent leur bébé entre leurs bras pour les confier à Dieu par le baptême, savent ce que cela veut, dire, ils sa­vent que cet enfant a besoin de quelque chose d'autre qu'aucun d'entre nous, humain, nous ne pouvons ap­porter. Nos sociétés nous apportent du confort, l'amé­lioration de la vie, elles essaient de transformer les conditions d'existence et d'améliorer tant bien que mal les conditions du partage et de la jouissance de la vie, mais tout cela, il faut bien le dire, il ne faut pas se boucher les yeux, reste sur fond de mort.

Si nous sommes ici ce matin si nombreux, ce n'est pas parce que nous ne serions pas d'accord avec tout cela, car on tient tous un peu le même discours que cette dame qui était devant la guillotine au mo­ment de la révolution et qui s'adressant au bourreau lui disait : "encore une petite minute, monsieur le bourreau", et donc, nous sommes tous à réclamer à corps et à cris que nous puissions survivre. Mais tous, nous devons reconnaître que nous sommes incapables de faire quoi que ce soit pour éviter, contourner, ou mentir avec cette échéance. Si nous sommes là ce matin, c'est là que nous sommes un peu fous mais nous avons raison d'être fous, vous allez comprendre pourquoi, c'est parce que nous croyons que Dieu a inventé une société pour la vie à partir de sa mort. Il a renversé les données du problème. Jusqu'ici, pour faire des sociétés les humains donnent la vie à partir de la vie des parents, ils donnent la vie à leurs enfants et ils luttent contre la mort. Ici, c'est l'inverse. Cette nouvelle société, même si elle a deux mille ans, est une société qui à partir de la mort d'un seul, le Christ, fabrique la vie de tous. Si nous sommes ici ce matin c'est parce que nous croyons que dans la vie même des sociétés, Dieu a renversé la vapeur. En fait, au risque de vous choquer un peu, je crois que l'Église est un projet politique, si politique veut dire "appren­dre à vivre ensemble". Politique veut dire "apprendre à vivre ensemble dans une cité", et quelle est cette cité maintenant ? Il n'y a pas simplement nos cités de la terre auxquelles nous appartenons corps et biens, et nous le manifestons par tous les gestes de notre exis­tence courante, mais nous appartenons prophétique­ment à une autre société, une société d'un genre diffé­rent et dans laquelle la première affirmation est la suivante : "Il est mort pour nous, Il est ressuscité pour nous". Ce qui signifie en clair : Il a construit une autre société, et une société dont nous sommes. C'est pour cette raison que tout à l'heure quand on va baptiser ces enfants, au nom du Christ, au nom de la foi de l'Église, je vous promets quand nous répondrons que nous voulons que ces enfants soient baptisés, nous voulons dire que nous souhaitons de tout notre cœur et de toute notre foi que ces enfants entrent dans la nouvelle cité, la cité de l'Église, la cité où tous en­semble nous acceptons que Dieu à partir de sa mort et à partir de notre mort crée du nouveau, crée une cité nouvelle qui commence même déjà avant notre mort. Cette cité c'est l'Église, c'est le Royaume de Dieu. Il y a dans l'Apocalypse une petite phrase toute simple que j'aime beaucoup : "Voici que je fais toutes choses nouvelles". Cela ne veut pas dire que Jésus est venu améliorer nos conditions d'existence, même si c'est vrai que d'une certaine manière en introduisant le commandement de l'amour, Il a amélioré notre exis­tence, mais le but n'était pas là. Le but de Jésus en venant sur la terre, en donnant de commandement nouveau et en nous disant: "Allez enseignez, baptisez toutes les nations, annoncez-leur l'évangile, Christ est ressuscité", Il disait, voici la cité nouvelle qui naît aujourd'hui et nous avons la grâce ce midi de voir naître comme on l'a vu cette nuit, cette cité nouvelle dans le cœur de nouveaux baptisés.

Je voudrais terminer par un petit mot d'Albert Camus. "Chaque génération, écrivait-il, se croit vouée à refaire le monde. La mienne, disait Camus (ce n'est plus tout à fait la nôtre sauf pour certains d'entre vous), sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Je crois que nous aussi nous commençons à comprendre que nous ne referons pas le monde. Mais sa tâche est peut-être plus grande, elle consiste disait Camus avec cette espèce de pessimisme méditerranéen qui pèse sur nos cœurs d'un côté et de l'autre de la Méditerra­née, elle consiste à empêcher que ce monde ne se défasse". Cela, c'est Camus qui le disait.

J'ajouterai simplement ceci à ce que dit Ca­mus : nous n'avons pas à empêcher que ce monde se défasse ce qui est déjà un très beau programme, et quand on peut le faire avec d'autres hommes qui n'ont pas la foi, il faut absolument le faire pour que ce monde, cette société, que les enfants qui naissent et qu'on baptise aujourd'hui, naissent et vivent dans un monde qui ne sera pas défait par notre faute. Mais ce que nous disons aujourd'hui par notre présence, notre foi, nos acclamations et nos chants c'est que Dieu refait le monde. Dieu et pas nous, Dieu refait le monde par la Résurrection de son Fils, Dieu refait le monde à partir de ce qu'il y a de plus démuni et de plus pauvre en nous, notre mort, Dieu refait le monde par sa mort et fait de nous tous des vivants.

 

 

ALLELUIA

 

 
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