AU FIL DES HOMELIES

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DE CŒUR À CŒUR, SE TRANSMET LA VICTOIRE DU CHRIST RESSUSCITÉ !

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année A (31 mars 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Le onze septembre dernier, un romancier et sa femme étaient sur un toit de Brooklyn, et contemplaient Manhattan. Tout d'un coup, l'avion a percuté la première tour, une bulle a vomi de cette tour, et il a écrit quelque temps après : "Quand nous vîmes la deuxième tour vomir une bulle de flamme, l'idée persista que tout cela n'était pas très réel, que l'on parviendrait à réparer, que la technocra­tie symbolisée par les deux tours trouverait un moyen d'éteindre l'incendie et d'effacer les dégâts. Puis, en un instant, alors que mon épouse et moi considérions la scène depuis le toit de l'immeuble de Brooklyn, la tour sud disparut de l'écran de notre vision, elle tomba tout droit comme un ascenseur, émettant comme un son argentin immense noyé dans le grondement qui nous parvint distinctement en dépit de la distance. Nous savions que nous venions d'assister à la mort de milliers de personnes. Nous nous accrochâmes l'un à l'autre comme si nous aussi nous étions en train de tomber".

La différence entre le Mal et le Bien, elle est là dans la façon dont cette lumière en traversant le vitrail, illumine sans l'abîmer, venant caresser la pierre de l'édifice dans lequel nous sommes. Le Mal a besoin de publicité, de grandiose et de fracas. Il dé­ploie ses bataillons, il a besoin de bruit, de bruit de bottes, de bruit de ceinturons. Il a besoin de tours qui s'effondrent, de sang. Il a besoin de nombre : milliers, millions, six millions. Le Bien est beaucoup plus intime, il a l'air beaucoup plus fragile, beaucoup plus délicat. Il commence différemment. Le Mal com­mence par l'effet, le grandiose, l'immense, pour nous en mettre plein la vue, nous convaincre qu'il a raison. C'est qu'il n'est pas sûr de lui. Quand quelqu'un com­mence par affirmer le nombre de ses bataillons, par montrer sa force et sa puissance, c'est qu'il n'est plus très sûr de ses assises. Le Bien, c'est tout petit au dé­but. C'est comme une étincelle dans un toit de chaume, comme une lumière qui traverse, sans rien dire, là devant nous, gratuitement, donnée ce matin. Un peu d'eau, une bougie, des choses très simples, humbles, l'humilité du pain et du vin que nous allons recevoir, c'est cela le Bien.

Au fond le monde tel qu'il est comme l'écran sur lequel nous sommes collés, et tous nos sens sont assourdis par le déploiement du Mal. Mais cela veut dire que ce sont ses dernier feux. Il y a un délai qui est posé, que j'ignore, que vous ignorez, mais il y a un délai. Il est presque rien, un jour, une minute, huit siècles, peu importe, il y a un délai. Il y aura une fin à ce déploiement sinistre, immonde, sournois, du Mal. Il y aura une fin.

Ce Bien, qui contagieusement, touche cœur après cœur, cela a commencé par un cœur qui battait un dimanche matin : Marie-Madeleine. Un cœur ! Puis ensuite, deux, ce qui fait trois ! Nous sommes presque deux cents millions à y croire maintenant. Le feu est comme dessous, comme ce feu qui couve, simplement, pour qu'il gagne et continue sans effet, sans grandiose, il saute de cœur en cœur, de cœur de foi en cœur de foi.

Cette nuit, à la lumière des bougies, les visa­ges avaient une couleur miel, cette couleur de la dou­ceur. Les bougies donnaient à ces visages des gens de la paroisse que nous connaissons avec qui nous fê­tions ensemble, et comme nous le fêtons ce matin, la fête de Pâques, sous un certain angle, quelque chose que je n'avais pas vu d'eux. A la fois, chaque visage était illuminé personnellement par sa propre bougie, donnent une sorte de reflet comme si on devinait l'in­térieur du visage, et en même temps les bougies des autres ajoutaient quelques reflets supplémentaires et l'ensemble faisait comme une symphonie de visages déterminés doucement déterminés. Il y avait une sorte de solidité dans la foi qui émanait de nos visages cette nuit qui était immensément forte, mais silencieuse­ment forte. Nous étions tous là, ensemble, dans la nuit, avec comme seul guide la foi, symbolisée par ce cierge que nous tenions en mains, et quelque chose de l'intérieur sortait, comme s'il fallait un peu de pudeur et d'obscurité pour dire les choses les plus intimes, les plus profondes, celles qu'on ne dit pas toujours, et celles qu'on n'entend pas quand le fracas du monde les domine, nous assourdit et nous occupe, nous étourdit. Il y avait une sorte de détermination ... Et à ces visa­ges d'hier soir, j'ai vu d'autres visages. J'ai vu les visa­ges des gens de la paroisse qui depuis vingt-deux ans que nous sommes là, avec qui nous avons fêté cette Vigile pascale, je pensais à Jacques, à Eugène, à Mau­rice, et tout d'un coup, je les ai vus dans la chorale (peut-être que je n'avais pas assez bu, ou trop bu), mais après avoir convoqué tous les saints, le garne­ment saint François d'Assise, tous ceux qui nous ont précédés dans cette dans mystique et qui sont comme devant, meublant l'ensemble de cette église qui est pleine à craquer, bourrée d'anges et de saints. Et j'ai vu ceux qui nous accompagnaient et qui continuent à chanter, qui ont cette même détermination, et sur le visage desquels on voit la lumière de la Résurrection qui ajoute de la peau, de la vie, des nerfs, des mus­cles. Ils se préparent à la vie nouvelle, ils sont là comme à la porte, plus forts que la cohorte du Mal, plus certains. Ils attendent leur heure. Et puis, j'ai ajouté à ces visages de la communauté les visages de ceux que j'ai accompagné moi-même à la mort. Je pensais à Jean-Marc, ce garçon qui s'est suicidé, qui est souvent venu dans cette église. Je pensais à cette dame qu'on va enterrer mardi qui est morte cette se­maine et qui disait simplement : "Ainsi-soit-il" ! Son fils essayait de parler avec elle et elle ne disait qu'un mot : "Ainsi soit-il". C'est un beau sésame pour entrer dans le Royaume : "Ainsi soit-il" ! C'est un beau mot pour mourir. Je pense aussi à cette dame que j'ai ac­compagné cet été. C'était un dimanche très chaud, en pleine lumière comme il y en a en Provence, j'avais fait deux mariages, j'étais fatigué, une infirmière m'appelle, les mariages m'avaient un peu agacé, je ne voulais rien faire avant les vêpres, et l'infirmière m'appelle en me disant : il faut venir tout de suite, une dame va mourir, il faut lui donner les derniers sacre­ments. J'ai répondu : non, demande à un autre prêtre, je suis fatigué, j'en ai marre. Elle a insisté : je te connais, viens quand même, ne discute pas ! J'y suis allé. Les enfants avaient mis de la musique, un mor­ceau d'opéra. J'ai donné les sacrements, et je lui ai dit cette phrase que je n'ai presque pas le droit de dire : maintenant, vous pouvez y aller ! Je ne sais pas pour­quoi j'ai dit cela. J'avais à peine quitté la chambre de la clinique où elle était, que les enfants me rappellent : un filet de sang avait coulé de son côté, et elle venait de partir.

C'était si simple. Je l'ai vue hier soir aussi. J'ai vu aussi mes camarades que j'ai enterré, ceux qui sont morts du sida. Et j'ai vu les vôtres, ils étaient là, comme une foule en attente. Tous ces hommes et ces femmes qui nous ont précédés, qui sont comme à la porte du Royaume, dans l'imminence de la résurrec­tion, c'est la véritable force. En fait, ils sont bien plus forts que nous, puisqu'ils sont à l'entrée du Royaume, il ne leur manque qu'un petit instant pour franchir le pas et recevoir en plénitude la vie qui nous est pro­mise et qu'on est en train de célébrer ici, cette vie qui vous remplit de l'intérieur, qui commence par le bas, comme une sorte d'existence pleine. Dans la vie hu­maine, nous n'avons que peu d'idées, nous n'avons qu'une vue très partielle, à certains moments, nous avons l'impression d'exister, mais lorsque nous rece­vrons cette pleine existence, ce sang si épais, si rouge qui coulera dans nos veines nouvelles, qui est la vie de Dieu, c'est le Bien qui couve, qui court de corps en corps. C'est cela que dit l'Eglise, et cela a commencé si petitement, si humblement, si silencieusement, sans effets, sans bruit, en l'an trente et un, un dimanche matin, sans médias, sans flaschs. Et il s'en est fallu de peu pour que cela ne marche pas. Les femmes y ont cru, mais pas vraiment, et progressivement, comme de cœur en cœur, c'était tellement immense, incroyable, tellement hors de ce monde, et pourtant dans ce monde. Ces hommes et ces femmes que j'ai vu cette nuit, ils avaient ce même visage du Christ, à la fois, je les reconnaissais, et je ne les reconnaissais pas. Quelque chose avait lavé, nettoyé, purifié, embelli, déployé cette humanité dont nous ne vivons que des petites parcelles, les uns les autres. Nous avons reçu une plénitude de vie, d'humanité, mais elle n'est pas totalement déployée, il a quelque chose qui nous retient, qui nous inhibe, qui freine en nous dès au­jourd'hui la vie que Dieu nous donne. Et cette vie dans le Royaume, dans les huit, vingt, cinq mille di­mensions que nous vivrons auprès de Dieu, cette vie que nous recevrons se déploiera, et nous serons si émerveillés de nous contempler les uns les autres, en y voyant sur le visage et sur le corps, le visage de Dieu.

C'est cela que j'avais vu hier soir au début, comme en surimpression, comme un début d'impres­sion. Sur nous, sera dessiné aussi délicatement que cette lumière qui traverse le vitrail, sera dessiné l'amour de Dieu. Et chacun de nous la reflétera de façon si particulière, si singulière, de façon unique, et nous nous réjouirons de dire : comme tu fais bien, comme tu rends bien cet amour de Dieu qui vit en toi, qui fait couler le sang dans tes veines, battre ton cœur, qui illumine et rayonne sur ton visage.

Frères et sœurs, la victoire est de ce côté-là, c'est cela que nous fêtons, timides, humbles. Quand nous ressortirons, le monde continuera son fracas et ses rumeurs. Les tours pourront continuer à s'effon­drer, les bataillons frapperont du pied, certainement. Mais quelque chose en nous de certain, comme un cristal planté au fond de notre cœur, comme la foi que nous allons proclamer maintenant, comme celle que nous voulons donner à ces enfants, cela c'est inaltéra­ble, indestructible, et nous en sommes responsables. Nous sommes responsables de cette foi déposée en nous, qui doit comme dans un écrin, être à l'abri du fracas du monde, du déploiement du Mal qui vit ses derniers feux et ses derniers jours, ou ses derniers siècles. Mais nous, nous savons que la victoire est acquise et que c'est la nôtre, celle du Christ pour nous, celle de Dieu pour nous, sans effet grandiose, presque sans bruit, mais définitivement, éternellement.

Je vais terminer sur ce mot, ce titre de livre de François Cheng, qui avait écrit un magnifique livre auparavant, et qui écrit simplement : "L'éternité n'est pas de trop". Nous la goûtons avec nos doigts timides en ce jour, en recevant et dans cette lumière, et dans l'eau du baptême, et dans le pain et le vin, la certitude de l'immense force et définitive force de l'amour éter­nel pour chacun de nous.

 

 

AMEN

 

 
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