AU FIL DES HOMELIES

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PERDU ET SAUVÉ, ENJEU DE LA FOI CHRÉTIENNE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année B (20 avril 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Marie-Madeleine se rend de grand matin, alors qu'il fait encore sombre, au tom­beau".

Voilà une figure inattendue. Quand on pense à la foi chrétienne, à la religion, quand on pense à l'Église, on pense toujours d'abord à une institution, à une structure, à une hiérarchie, essentiellement mas­culine. Il est courant de dire que l'Église est machiste. Or, Marie-Madeleine me semble être le prototype, l'image, ou mieux encore, l'icône de ce qu'est la vie chrétienne, de ce qu'est appelé à vivre, le chrétien. "Elle part de grand matin alors qu'il fait encore som­bre", et c'est la première, c'est cette femme qui fait l'expérience de ce qu'est la Résurrection, qui fait l'ex­périence, elle le comprendra peu à peu, de ce qu'est le Salut. Comme nous l'avons dit au début de cette eu­charistie, nous célébrons aujourd'hui le centre même de notre foi chrétienne. Nous croyons au Christ res­suscité, nous croyons à la résurrection de la chair, autrement dit, nous vivons une foi qui est une foi de l'ordre du Salut. Voilà, est-ce que maintenant le Salut vous intéresse ?

Quand on réfléchit un petit peu à notre monde moderne, on peut relever çà et là, de manière com­mune et entendue, que la plupart des hommes, en tout cas des français, voire même de ceux qui se disent chrétiens, ne voient pas de quoi nous sommes sauvés. J'aimerais bien que nous nous posions la question, réfléchissons trente secondes : en quoi suis-je sauvé, et pourquoi suis-je sauvé ?

Le Salut, frères et sœurs, n'est pas une idée. Le Salut n'est pas une philosophie. Le Salut, c'est pas une sagesse. Le Salut c'est de l'ordre de l'expérience, de la vie humaine, c'est de l'ordre de l'appréhension d'une réalité très concrète. Dans les trois lectures d'aujourd'hui, nous rencontrons comme trois témoins de ce qu'est le Salut. La première lecture nous parle de Pierre. Pierre a fait une expérience fondamentale, il a compris qu'il était perdu. Dans l'évangile d'ailleurs, on n'a pas peur de montrer combien il se trompe et le Christ le lui fera remarquer, disant même de lui : va-t'en derrière Satan. L'évangile n'a pas peur de nous montrer que cet homme est celui qui, certes, a confiance, s'avance sur l'eau, mais est aussi en train de sombrer et Jésus doit le prendre par la main. C"est bien l'expérience d'être perdu. Il est si perdu notre pauvre Pierre, qu'il ira jusqu'à renier son ami, il ira jusqu'à renier son maître et son Seigneur. "Non, je ne connais pas cet homme", dit-il, lorsque Jésus face à la mort s'avance seul vers sa Passion. Il est perdu entièrement. Et c'est quand même celui qui le premier dit : "Cet homme que vous avez crucifié, il est ressuscité". C'est, pour le traduire en langage commun : celui qui est le pape, le premier évêque de Rome, celui sur qui la foi doit s'établir, il est celui qui a fait l'expérience même de la Résurrection. Cette expérience-là a consisté en quoi ? Dans le fait que pour être sauvé, il a fallu qu'il ait ce sentiment et cette expérience d'être perdu.

Le deuxième témoin, c'est Paul. Paul a tout pour lui. Paul est bien établi dans un système et dans une institution, celle de son pays, celle de ce système religieux d'Israël, avec le Sanhédrin, les prêtres, les lévites, le temple. Il en connaît tous les arcanes. C'est un homme pourrait-on dire, de la curie romaine, pour le traduire en langage d'aujourd'hui. C'est un homme de l'appareil. Il a un avenir dessiné devant lui, il a toutes les possibilités de réussir et d'arriver. Il a les bons diplômes, il a l'expérience professionnelle, il a fait les meilleures écoles qui puissent exister en son temps. Et Paul fait une expérience profonde, celle d'un déplacement de son désir. Quel était son désir ? Y arriver ? Etre au premier rang de la société ? Etre un chef parmi les siens ? Il est celui qui va traîner ses sandales au vrai sens du terme, puisqu'il va aller de route en route, annonçant un Christ crucifié, mort pour lui, qui lui a fait changer sa vision du monde, et ce qui est encore plus difficile, de changer de vision religieuse. Il a déplacé son désir, et ce désir lui a fait ouvrir un autre sens à sa vie. Alors, il peut nous an­noncer, comme nous l'avons entendu dans la deuxième lecture : "Soyez attentifs aux réalités d'en haut", soyez attentifs à ce qui nous dépasse.

Et puis, notre troisième témoin : Marie-Ma­deleine. Que n'a-t-on brodé sur cette femme, peut-être même en a-t-on dit plus que ce qu'elle n'a réellement vécu. Mais elle est la pécheresse délivrée des sept démons, autant dire elle est vraiment celle qui a eu une vie pas du tout reluisante. Elle a une vie non conforme à ce que l'on pourrait en attendre. Elle est marginalisée, elle est exclue, pour le traduire en mots de notre temps. Et c'est celle qui s'est mise à la suite du Christ et qui s'est mise en chemin. Elle a fait l'ex­périence dans sa vie, de ce chemin qui s'ouvre, elle qui était arrêtée par le regard des autres, elle s'est trouvée transformée et peut aller plus loin, elle a été appelée à passer, à dépasser sa propre vie, sa propre réalité.

Frères et sœurs, le Salut n'est pas une idée. La foi chrétienne n'est pas une idée non plus. C'est une expérience, c'est votre expérience. Alors, si le Salut, comme le mot l'indique, c'est faire cette expérience d'être sauvé de quelque chose, cela signifie que l'on est sauvé d'une réalité que nous appréhendons. Nous faisons deux expériences dans notre vie, ce sont deux limites : la limite qui me dit que je ne peux pas tout, ma vie a une fin, et l'autre limite qui me démontre que je ne suis pas parfait. Je ne me bats pas contre ces deux limites, mais dans ma vie, je dois "faire avec" le jeu de ces deux limites. Ce qui est chrétien, c'est que ces limites, désormais, ne m'enferment plus. Il y a d'ailleurs à l'origine du mot "Salut", l'idée de l'espace, l'idée d'une grandeur, l'idée que tout ce qui nous en­fermait, tout ce qui nous emprisonnait, tout ce qui nous limitait, est brisé, cassé, et que cela nous ouvre un chemin, que cela fait déplacer notre désir, que cela nous ouvre à l'expérience d'un Salut, nous ne sommes ni seuls, ni perdus.

Aujourd'hui, nous célébrons Christ ressuscité. Lui, Il est sorti du tombeau, Il est sorti de cette limite, mais Il ne l'a pas fait pour Lui, Il l'a fait pour nous. Il l'a fait pour que nous-mêmes, nous arrivions à vivre autre chose que ce que nous ne cessons de faire tou­jours, c'est-à-dire, rester sur place, statiques, ne plus bouger, ou encore se contenter de l'immédiat, et vou­loir accéder au tout, tout de suite. Notre monde mo­derne nous a trop fait sentir justement, combien il est limité. Il appartient aujourd'hui aux chrétiens de monter que le monde, la vie humaine et notre propre existence peut aller plus loin. C'est un théologien, Dietrich Boënoffer, qui disait : "Le Salut est gratuit", je dirais que pour nous, cela ne pose quasi pas de pro­blème, si on est chrétien, d'accord, on chante les "al­léluias", on dira "Christ est ressuscité, Il nous sauve", on veut bien croire que c'est le cadeau, la gratuité de Dieu, mais il ajoute : "Le Salut est gratuit, mais l'apprentissage exigera notre existence tout en­tière". Autrement dit, on ne peut pas être à côté de ce Salut. On ne peut pas se contenter, même si c'est très bien, d'une messe de Pâques une fois par an, ça c'est de l'immédiat. On ne peut pas simplement repartir sans qu'il n'y ait ni sens ni chemin qui s'ouvre à notre vie, sinon, c'est remodeler toujours le même monde qui s'enferme sur lui-même. L'enjeu du christianisme n'appartient pas au pape, aux prêtres, aux diacres, à la hiérarchie, à la structure.? L'enjeu du christianisme qui est un enjeu du Salut nous appartient à nous. Donc, vivre le Salut, c'est pour nous et pour les autres. C'est si vrai que dans la Bible, tous ceux qui ont vécu les grandes expériences du Salut ont porté dans leur nom le nom même de Salut : Moïse, la racine de Moïse veut dire "sauvé", sauvé des eaux ; Isaïe, Josué, mais mieux encore, Jésus Lui-même, son nom veut dire "Sauveur". Si nous sommes chrétiens, c'est bien parce que nous sommes sauveurs, et que ce Salut, du coup, c'est nous qui le vivons, mais nous le vivons pour les autres. Nous le vivons pour être à notre tour, sauveurs.

Si tout à l'heure, nous baptisons ces enfants, que voulons-nous leur transmettre ? De la morale ? Du savoir-vivre chrétien ? Quelques principes qui ne feront pas de mal ? Cela n'a aucun intérêt ! Si c'est cela le christianisme, cela ne vaut vraiment pas le coup. Mais si pour ces enfants, nous leur donnons dans la vie le sens qui déplacera leur désir, si nous leur donnons de dire : même dans les limites que tu connaîtras, tu peux aller plus loin parce que Quel­qu'un t'aime, ou qu'on leur dit encore : il y a un autre chemin que celui des hommes, alors on pourra espérer un monde meilleur. Oui, tous les hommes d'ailleurs sont appelés à ce Salut : les russes, les américains ou les irakiens, comme les français, aiment aussi leurs enfants, mais les chrétiens aiment tellement leurs en­fants qu'ils les appellent, je l'espère à aller plus loin, et à casser ces limites. La foi chrétienne c'est une foi du grand large, c'est une foi de l'espace, c'est une foi qui ouvre à ce qui nous dépasse et qui nous entraîne vraiment. Autrement dit, le Salut chrétien qui est pour nous, n'est pas une réponse, c'est une question : com­ment je passe et comment je fais passer les autres de n'importe quelle mort à la vie ?

 

 

AMEN

 

 
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