Imprimer

QUE VEUT DIRE "LE CHRIST EST RESSUSCITÉ" ?

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année A (27 mars 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, le Christ est ressuscité, il n'est plus au tombeau. Quand nous parlons de la Résurrection, nous avons un certain nombre d'images devant les yeux - et comment se passer d'images ?- mais il ne faut pas nous laisser égarer par ces images qui, quelquefois nous trompent sur la signification exacte de cette Résurrection du Christ.

Quand on représente la Résurrection, on montre volontiers la dalle d'un tombeau brisée ou jetée de côté, et le Christ debout qui sort de ce tombeau, vivant, victorieux. Symboliquement, c'est exact, mais les choses ne se sont pas passées de cette manière-là. Car, nous savons aujourd'hui qu'à l'époque de Jésus en Israël, on enterrait plutôt dans des petites grottes, des anfractuosités du rocher qui étaient fermées par une pierre qu'on roulait devant l'ouverture de la grotte ; et, à l'intérieur de la grotte, il y avait une ou plusieurs niches de la taille d'un corps humain, à hauteur d'homme, et le corps des défunts était posé sur la table de cette niche (si vous êtes allés à Rome, vous avez pu voir quelque chose d'analogue dans les catacombes, à Jérusalem, on peut voir un tombeau du type que je vous décris). Les choses étant ainsi, nous imaginons que le Christ, dans ce tombeau, a repris conscience, a ouvert les yeux, s'est réveillé, et qu'Il s'est assis dans la niche, Il a jeté à terre les linges, le linceul qui le recouvrait, ce linceul qu'on appelle à tort le suaire, car suaire vient de sueur, cela désigne un mouchoir pour essuyer la sueur ; il est évident que le corps d'un défunt ne peut pas être enveloppé dans un mouchoir, par contre le mouchoir servait de mentonnière autour de la tête du défunt, pour empêcher la détente des muscles et que la bouche ne reste ouverte. Donc, nous imaginons que le Christ se réveillant, a jeté par terre le linceul, comme lorsque nous nous levons, nous jetons les draps de notre lit, et puis qu'Il s'en est allé, Il a poussé ou roulé la pierre, Il est sorti et Il est allé quelque part, je ne sais pas, Dieu sait où ! Nous imaginons aussi que le Christ qui se trouvait ainsi quelque part, quand Il a voulu apparaître à ses disciples, est venu de ce quelque part à l'endroit où se trouvaient les disciples. Dimanche prochain, on nous racontera les apparitions de Jésus aux disciples, et on nous dira que, alors qu'ils étaient dans une pièce toutes les portes étant closes, Jésus entra et se tint devant eux. Et l'imagination populaire imagine que le Christ se trouvait derrière la porte, et que par un prodige magique et miraculeux Il est passé à travers la porte et les murs. Nous imaginons aussi que entre deux apparitions, Jésus se retirait quelque part dans la forêt ou dans les montagnes pour être à l'abri avant la rencontre suivante, et ceci pendant quarante jours, jusqu'à ce que le jour de l'Ascension, aux yeux de ses disciples, Il s'élève vers le ciel, c'est-à-dire vers la demeure de Dieu. Tout cela, ce sont encore une fois des images et nous ne pouvons pas nous en passer, mais ce n'est pas tout à fait exact. Tout d'abord, pour prendre la dernière image, nous savons bien aujourd'hui que le Christ ne s'est pas élevé par rapport à la terre pour aller dans le ciel, nous savons que les navettes spatiales, quand elles s'élèvent de la terre ne vont pas à la rencontre Dieu. D'ailleurs, Gagarine a bien dit cela : "Dieu n'existe pas, je ne l'ai pas rencontré". Heureusement, ce n'est pas du tout cela la demeure de Dieu. Dire que le Christ s'élève, c'est la manière concrète, compréhensible, imaginable, de nous dire qu'Il quitte notre monde et qu'Il va ailleurs, non pas un ailleurs qui serait un peu plus loin que la plus lointaine des galaxies, mais un ailleurs qui est un monde d'un autre ordre, plus précisément qui est le monde de Dieu. Dieu n'est pas quelque part, Il est à la fois partout et nulle part, et dire que le Christ est ressuscité, c'est dire qu'il est allé retrouver la plénitude de la vie qu'Il avait de toute éternité auprès du Père.

Si nous revenons à la Résurrection, le Christ ne s'est pas levé du tombeau pour sortir du tombeau et aller dehors, le Christ a quitté notre monde, Il n'est plus dans cet univers qui est le nôtre, Il n'est pas dans un tombeau enterré comme les morts en attendant que le corps se décompose, le Christ n'est plus dans notre monde. C'est cela que les femmes ont vu, comme nous le lisions cette nuit : l'ange est venu rouler la pierre du tombeau (Mt. 28, 2), non pas pour que Jésus puisse sortir, mais pour que les femmes puissent constater qu'il n'y avait plus personne, que dans ce tombeau fermé, il n'y avait rien, que le vide. C'est la même chose que nous venons d'entendre : ce que saint Jean, le disciple que Jésus aimait, a vu quand il est entré dans le tombeau. Qu'a-t-il vu ? Il n'a pas vu le linceul par terre, en vrac, comme si Jésus s'était levé, il a vu les linges affaissés sur place, il a vu le linceul vide. A l'endroit où devait être le corps, il n'y avait rien. Il a vu le suaire encore enroulé autour de cette tête qui n'était plus là. Il n'a pu que constater l'absence du corps du Christ. Et l'évangile que nous venons d'entendre nous dit : "Il vit, et il crut". Qu'a-t-il cru ? Il a cru que le corps du Christ n'était pas sorti, que le corps du Christ n'avait pas été dérobé, que le corps du Christ avait cessé d'être dans notre monde pour passer à un ailleurs, dans un autre monde. La Résurrection, c'est le fait que le Christ dans son âme et dans son corps, dans cette humanité en tout semblable à la nôtre qu'Il a prise dans le sein de la Vierge Marie, le Christ dans cette humanité qui a partagé en tout la vie des hommes, depuis sa naissance jusqu'à l'âge de trente trois ans, le Christ qui dans cette chair semblable à la nôtre a souffert, a été flagellé, cloué au bois, qui est mort, le Christ dans cette humanité, est repris par la vie, non pas la vie de cette terre pour continuer à se promener parmi nous, non pas pour un supplément de vie terrestre comme ce fut le cas pour Lazare, le Christ est ressuscité pour une vie nouvelle, une vie inimaginable pour nous, une vie éternelle, parce que c'est la vie même de Dieu, source de toute vie. L'humanité du Christ, l'âme et le corps du Christ, sa chair, cette réalité tangible, palpable, sensible, en tout semblable à notre propre chair, cette réalité charnelle du Christ qu'Il a voulu prendre pour être notre frère, cette humanité du Christ ne fait plus partie de notre monde, elle est au sein même du monde de Dieu. Cela veut dire qu'à l'intérieur, au plus intime de la vie de Dieu, ce Dieu qui de toute éternité est Père, Fils et Esprit, ce Dieu dont Jésus nous dit qu'Il est "sorti" pour venir dans le monde (en tant qu'il a cessé de vivre une modalité divine pour pouvoir précisément partager notre vie humaine dans tous ses détails, ses réalités les plus concrètes), cette vie du Père, du Fils et du saint Esprit, cette vie éternelle de Dieu qui est la source, le centre, la réalité unique de toute vie au ciel et sur la terre, cette vie éternelle de Dieu, le Christ y retourne après sa mort et sa résurrection, il y retourne avec l'humanité qu'Il a prise dans le sein de la Vierge Marie. Désormais, il y a un homme au cœur même de la Trinité, le Fils qui était Dieu fait homme, ne cesse pas d'être homme, parce qu'Il meurt et ressuscite, au contraire, c'est son humanité, et son humanité la plus tangible, la plus concrète qui est en quelque sorte transfigurée, divinisée, qui retourne dans la sphère divine et qui fait que désormais, il y a notre humanité, une humanité en tout semblable à la nôtre, au cœur même du mystère de Dieu. Et parce que le Christ est ainsi avec sa nature humaine, avec son corps humain au cœur même de Dieu, divinisé dans ses pensées, sa volonté, sa liberté, son âme et aussi son corps, la moindre fibre de sa chair, parce que Jésus est divinisé, il y a au cœur de Dieu, au cœur du monde, au cœur de toute réalité, le germe d'un univers nouveau. Car le corps du Christ, c'est son vrai corps qui est ressuscité, c'est son vrai corps qui est au sein de la vie même de Dieu, c'est avec la réalité de sa chair en continuité avec la nôtre, en continuité avec toutes les réalités de notre monde, c'est avec cette chair-là que le Christ est au cœur de Dieu. Et là, Il est le principe d'un univers nouveau c'est-à-dire d'une restructuration nouvelle de toute chose, non seulement il y a son corps, mais il y a le germe de nos corps ressuscités à nous aussi, car nos corps sont de la même chair que celle du Christ, et si la chair du Christ est ressuscitée, notre chair aussi est appelée à cette résurrection, et notre corps fait partie de cet univers, et c'est pourquoi l'Écriture nous promet "une terre nouvelle et des cieux nouveaux" (Is.65,17 et Apoc. 21, 1), car c'est tout l'univers qui sera repris, restructuré, revitalisé, éternisé dans l'amour même de Dieu. Alors, frères et sœurs, dire que le Christ est ressuscité ce n'est pas dire qu'il a recommencé un petit bout de vie terrestre pour manifester qu'Il était vivant. C'est bien plus que cela. Cela veut dire que le Christ dans tout ce qu'il est, dans toute son humanité, et par conséquent en lien avec la nôtre, et en lien, à travers notre humanité, notre corporéité, en lien avec l'univers tout entier, le Christ est devenu principe d'une réalité nouvelle, d'un univers nouveau aussi bien charnel que spirituel, et cet univers nouveau, c'est le Royaume dont nous parle l'Écriture, c'est le Royaume de Dieu vers lequel nous sommes appelés, vers lequel nous marchons, et si nous sommes là aujourd'hui, le jour de Pâques, c'est parce que nous croyons que nous sommes appelés, que nos frères sont appelés, que l'humanité est appelée, que l'univers tout entier est appelé à cette vie nouvelle, à cette résurrection, à cette transfiguration qui divinisera de l'intérieur les moindres fibres de notre être.

 

 

AMEN