AU FIL DES HOMELIES

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CULTIVONS LA JOIE

Ac 10, 34-43 ; Col 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9
Pâques - année B (16 avril 2006)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Dans la nuit de vendredi le Frère Bernard nous a laissés sur le Cantique des Cantiques : "N’éveillez pas, ne réveillez pas mon amour avant l’heure de son bon plaisir". Effectivement, le Cantique avait comme annoncé à l’avance ce sommeil du Bien-Aimé. Dans le Cantique, il n’y a que la Bien-aimée qui dort, mais ô chose immense, le Bien-Aimé s’est endormi, son Père l’a réveillé pour nous réveiller à notre tour. Et je garde le flambeau de ce Cantique des Cantiques : "Lève-toi, l’hiver est passé, c’en est fini des pluies, elles ont disparu. La saison vient des gais refrains. Le roucoulement de la tourterelle s’est fait entendre sur notre terre". C’est le printemps de l’âme … Le carême nous a délivré des lourdes chaînes de nos habitudes, de nos péchés, et là, nous pouvons avancer dans ce printemps qui éveille la nature et qui éveille toute l’Église.

Mais je voudrais ce matin réfléchir avec vous sur ce carême de la joie, ce temps pascal de cinquante jours. Temps méconnu de cinquante jours, d’un seul jour. Cinquante = un, un = cinquante. Ce grand jour de la résurrection qui commence par la nuit et qui finit dans le plein jour de la Pentecôte, ou encore qui commence par la nuit et qui se poursuit dans la nuit de la Pentecôte, où les langues de feu comme des étoiles déchirent le ciel de l’Église pour que les chrétiens puissent s’avancer comme des marins, à l’éclat des étoiles. La patrie du chrétien ce n’est pas le brouillard, c’est la nuit : "O nuit, dit un Père, mère des néophytes". Mère de ceux qui sont nés hier dans l’allégresse de cette vigile, mère de ceux qui vont naître maintenant. "O nuit, désir de tout l’an, ô nuit, nymphagogue de l’Église". C’est-à-dire cette nuit qui conduit l’Épouse à l’Époux, cette nuit qui conduit toute notre Église à l’Époux. "O nuit qui introduit l’héritière dans l’héritage".

Mais je ne voudrais pas rester bloqué sur cette nuit, on a tellement vécu de choses, je voudrais passer au jour, je voudrais passer à ce jour de cinquante jours. Le carême nous a donc purifiés, et comme le printemps, nous avons à nous laisser envahir par cette joie de Pâques. Nous avons à respirer l’odeur des parfums. Nous avons à respirer toute cette allégresse qui nous est donnée. Je crois que la leçon de l’évangile, la leçon de toute la vie du Christ c’est que nous ne sommes pas des êtres de mutation, mais de croissance. Le carême a comme labouré en profondeur, peut-être moins profond pour certains qui ont été plus distraits, le carême a labouré en profondeur notre terre. La semence a été déposée en terre, et maintenant, c’est l’heure de la moisson. Il ne faudrait pas que le jour de Pâques soit le point d’orgue ou l’arrêt : voilà, ça y est, on y est ! Non, il faut réfléchir sur cette pédagogie de l’Église des cinquante jours, qui nous font passer de ce grain qui ressuscite la nuit, à la fête de la moisson la Pentecôte.

Tout est accompli dans la nuit de Pâques, il n’y a plus rien à ajouter. Le Père, délicatement, a posé sa main sur la tête de son enfant et il l’a tiré de la mort et nous a tous tiré avec lui. Maintenant, il s’agit d’accueillir cette joie. C’est toute la pédagogie de tous ces récits de résurrection. Le Christ prend la peine de visiter l’un après l’autre, Il prend la peine de sécher les larmes de Madeleine, Il prend la peine de reprendre avec Pierre tout ce fil d’une histoire qui s’était fêlée. Je suis toujours surpris dans les récits de résurrection par ce sentiment de peur qui habite toujours le cœur des disciples. Pensez aux disciples d’Emmaüs, à leur cœur rempli de crainte, d’effroi, à leurs visages sombres. Tout est donné, mais tout est à accueillir. Pensez au Christ qui va prendre le temps alors qu’il a plein de choses à faire le jour de Pâques, de faire une randonnée avec deux disciples pour se rendre à Emmaüs. Pensez à ce grand Christ qui a tellement de choses à faire le jour de Pâques, mais qui prend la peine de se déguiser en jardinier pour ne pas effrayer la Madeleine. Il faut quarante ans au peuple d’Israël pour passer de l’esclavage, de la servitude à la liberté. Pour nous, il faut quarante jours où pendant le carême, nous nous sommes à la fois accoutumés à notre faiblesse, et mieux encore, nous avons ouvert notre cœur assez grand pour y accueillir la grâce. Mais il faut encore plus de temps, cinquante jours pour accueillir la joie de Pâques.

Je lisais le récit d’un voyageur qui était parti dans les terres du Sud-Est asiatique. Ce voyageur remarque sur l’étal d’un oiseleur, des petits oiseaux qui sont attachés à un cercle de métal. Quand l’oiseleur proposant à la vente ces oiseaux, trouve un acheteur, il les détache de ce cercle de métal, et les oiseaux restent sur place. C’est terrible. Ce n’est pas la chanson de Pierre Peyret : "Ouvrez la cage aux oiseaux", ce n’est pas cela ! Mais c’est que nous nous sommes trop bien habitués à certaines chaînes. Nous nous sommes trop bien habitués à une certaine tristesse. Nous nous sommes trop bien habitués à certaines choses qui nous bloquent, et comme les oiseaux sur l’étal de l’oiseleur, on ne s’envole pas.

Carême de la joie … Je crois que nous avons à faire pendant ces cinquante jours qui nous séparent de la fête de Pentecôte. Nous avons à faire un sacrifice. On ne parle plus beaucoup de sacrifice, mais un sacrifice paradoxal, le sacrifice d’un cœur heureux. Nous avons à donner à Dieu cette joie d’être profondément heureux. Pas heureux parce qu’on s’est payé le dernier gadget à la mode ou autre chose, mais heureux à cause de Lui, heureux parce qu’il en a fait trop pour nous, heureux parce qu’Il nous a aimés comme un fou, heureux parce qu’Il s’est présenté dans la nuit de notre vie, au petit matin, comme le Bien-Aimé du Cantique : "Ouvre-moi ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite car ma tête est couverte des gouttes de la nuit, mes boucles sont couvertes de rosée". Ouvre-moi, ouvre ton cœur à la joie. Fais à Dieu la joie d’être heureux à cause de Lui.

Voilà ! ce carême de la joie qui commence. Voilà ce qu’il y a comme enjeu fondamental pour nos vies. C’est recueillir cette joie, la boire à pleins tonneaux, la boire goulûment, la boire pour la donner.

"Dure nuit, dit Rimbaud, le sang séché fume sur ma face et je n’ai rien derrière moi que cet horrible arbrisseau. Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes et la justice est le plaisir de Dieu seul". Et Rimbaud poursuit quand il dit dans les dernières pages d’Une saison en enfer, quand il voit "ces plages couvertes de blanches nations en joie".

Recueillons humblement cette joie que le Seigneur nous donne. Soyons heureux à cause de Lui, c’est l’en jeu de notre carême de la joie.

 

AMEN

 

 

 

 
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