AU FIL DES HOMELIES

Photos

MES MAINS ET MES PIEDS

Ac 3, 11-26 ; Lc 24, 35-48

Jeudi de Pâques C

(23 avril 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

oyez mes mains et mes pieds, c'est bien Moi!" Je suis un peu étonné et surpris pas cette manière dont Jésus propose d'être iden­tifié. "Voyez mes mains, c'est bien Moi ! Voyez mes pieds, c'est bien Moi !" Habituellement, ce n'est pas la manière dont on se fait reconnaître par les autres que de leur présenter ses mains et à plus forte raison ses pieds. Pourtant cette formulation qui peut paraître un peu maladroite, je la trouve à mon goût et extrêmement profonde.

Elle signifie plusieurs choses. La première c'est que la re-connaissance de l'identité du Ressus­cité, qu'avant et après c'est le même Jésus qui est mort sur la croix et que c'est bien le même qui apparaît aux disciples, cette continuité n'est pas d'ordre purement spirituel. Généralement quand on pense "moi", on pense mon âme, mon esprit, mon cœur, la partie spi­rituelle de moi-même. Et pour désigner cette conti­nuité d'identité entre avant et au-delà de la mort, Jésus prend précisément ce qui nous paraît accessoire et secondaire, si tant est que ce soit si accessoire que cela, les mains et les pieds.

Donc Jésus insiste sur le fait que la continuité de ce qu'Il est n'est pas une continuité spirituelle. Ici il y a déjà quelque chose d'étonnant sur la Résurrection. Pour dire "c'est Moi !" Jésus veut le dire avec ses mains, avec ses pieds c'est-à-dire son corps. C'est-à-dire que la continuité de la Résurrection n'est pas uni­quement une identité spirituelle qui continuerait au-delà des diverses transformations que pourrait subir le corps, mais c'est une continuité d'intégrité humaine, esprit et corps. Le Christ n'exclut pas l'identité spiri­tuelle, mais pour dire "C'est bien Moi !" et le montrer aux apôtres, Il prend la référence des mains et des pieds.

La deuxième chose qui me paraît importante c'est que ce soit les mains et les pieds. On aurait pu imaginer qu'Il leur dise : Regardez-moi dans les yeux, c'est bien Moi ! En réalité, Il n'a pas dit une chose pareille. Ce n'est pas l'expérience du regard. D'ailleurs dans les apparitions du Ressuscité, il n'y a pas beau­coup de références au regard. Il y a référence à des gestes concrets de Jésus, des gestes de son corps, ses mains, ses pieds, manger, marcher, éventuellement la voix, crier, interpeller les disciples qui sont en train de pécher au petit matin. La seule expérience du regard qui soit suggérée, parce qu'on pense immédiatement au triple reniement, c'est lorsque Jésus a posé à Pierre la triple question : "Simon-Pierre, M'aimes-tu plus que ceux-ci ?" On imagine difficilement que Jésus ait posé la question sans regarder Pierre dans les yeux. Entre parenthèses, Pierre devait les baisser soigneu­sement à ce moment-là.

Mais pourquoi est-ce les mains et les pieds ? Je crois qu'il y a là une donnée assez fondamentale de la Résurrection. Les mains et les pieds c'est le corps en ce qu'il a de plus capable de se rapprocher des au­tres. Les mains pour tenir, pour saisir, pour embrasser les pieds pour s'approcher des autres. Autrement dit, lorsque Jésus dit : "Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien Moi !" il veut dire Reconnaissez-Moi au fait que, aussi bien avant ma mort que maintenant, J'ai toujours cette capacité de m'approcher de vous. Et je dirais que c'est cela la caractéristique du corps ressus­cité. C'est un corps fondamentalement tourné vers. C'est un corps paradoxalement tourné vers l'extério­rité. On imaginerait au contraire que le corps ressus­cité soit une espèce d'intériorité parfaite. Thomas d'Aquin qui avait d'autres avis sur le sujet pensait que les corps ressuscités étaient sphériques. Je ne sais pas si c'était à cause de sa propre expérience car il était assez corpulent. Il avait un ventre assez énorme et l'on avait dû tailler son bureau de maître enseignant en théologie pour qu'il puisse s'avancer et lire correc­tement les manuscrits. Je ne sais pas s'il avait trans­posé en pensant que lui-même était déjà plus proche de la forme de la résurrection. En réalité le corps glo­rieux du Christ n'est pas un corps sphérique, totale­ment tourné vers Lui-même, totalement en instase. Au contraire, c'est un corps en extase, c'est un corps tourné vers le monde. Et les mains et les pieds sont les mains du Ressuscité au sens où elles continuent à se tendre vers ce monde, vers chacun d'entre nous. Et les pieds du Ressuscité sont les pieds du Christ qui ne cesse de marcher à la rencontre des hommes. C'est donc ce mystère du corps ressuscité du Christ comme corps de présence comme corps qui s'avance qui est précisément le mystère. Celui que nous fêtons comme le Ressuscité n'est pas quelqu'un qui s'est replié sur des positions préparées à l'avance dans le Royaume de Dieu. Mais c'est Celui dont le corps a acquis, par rapport au corps qu'il avait reçu de la vierge Marie et avec lequel Il a vécu parmi nous, une capacité de s'approcher de l'homme, infiniment plus grande que ce que nous pouvons imaginer.

Le mystère de la Résurrection c'est que le corps Ressuscité du Christ est le moyen privilégié par lequel le Christ se rend proche de tout homme, du monde et de la création tout entière. C'est cela le mystère de la Résurrection. Vous comprenez donc la continuité avec le mystère de l'eucharistie. L'eucha­ristie n'est pas comme on le dit parfois et qui est faux du point de vue dogmatique que le corps est caché sous les apparences du pain et du vin. Il n'est pas ca­ché dessous, Il n'est pas caché dedans. Il n'est même pas au-delà. Il "est", Il est et Il se donne en présence par le pain et le vin. Donc le corps eucharistique du Christ est le prolongement immédiat du corps ressus­cité. Le corps fait pour être assimilé, le corps fait pour devenir, dans l'autre, le moyen que l'autre devienne le corps du Christ total. Le corps eucharistique du Christ est dans une liaison immédiate avec son corps ressus­cité. Je dirais d'une certaine manière, tant que Jésus n'était pas mort, le pain et le vin ne pouvaient pas devenir son corps. C'est parce que Jésus est mort et ressuscité, parce que son corps est totalement tourné d'une manière nouvelle vers l'humanité, vers la créa­tion, qu'il peut devenir corps eucharistique, moyen de communion, moyen de rencontre, moyen d'assimila­tion du croyant au corps total du Christ Ressuscité.

Autrement dit, à travers ce geste de l'appari­tion de Jésus Ressuscité, et à travers cette manière un peu curieuse de signifier son identité : "Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien Moi !" à travers cette formulation apparemment naïve, c'est quelque chose d'extrêmement profond qui nous est donné là. C'est la signification ultime du corps. Pour nous, encore aujourd'hui, le corps nous le vivons comme une sorte de lourdeur, comme une occasion de souffrance. Mais ce que nous pouvons croire, à travers le signe que nous en a donné Jésus par sa Résurrection, c'est que le corps est fait pour, ultimement, dans le mystère même de la Résurrection, entrer dans cette communion avec le Christ et avec les autres. Et c'est cela le sens du corps. Non pas quelque chose qui est renfermé sur soi, non pas quelque chose qui est comme une enveloppe, mais au contraire comme ce moyen fondamental de pouvoir rencontrer l'autre dans le mystère de la communion qu'est la résurrection.

Quand nous recevrons le corps et le sang du Christ, essayons de réaliser à quel point le corps du Christ Ressuscité est un corps tourné vers nous pour que nous-mêmes, jusque dans notre corps, nous puis­sions un jour être totalement tournés vers Lui.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public