AU FIL DES HOMELIES

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LA SIGNATURE DE DIEU

Ac 3, 11-26 ; Lc 24, 35-48

Jeudi de la semaine de Pâques – C

(12 avril 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, lorsqu'on lit les récits de la Résurrection et également comme c'était le cas dans la première lecture, les premières prédications que Pierre proclame à Jérusalem, dans le temps immédiat qui suit les événements de Pâques, on s'aperçoit qu'il y a un leitmotiv qui revient, c'et celui de la Résurrection "selon les Écritures", ou selon les prophètes, Moïse et les Psaumes. Cette donnée "selon les Écritures", ou "accomplir les Écritures", ou encore "selon la Parole de Moïse", ou "comme Il a dit dans les Écritures à Moïse ou à David", tout cela dans le contexte de la première prédication de la Résurrection, est une donnée absolument essentielle.

L'interprétation courante que l'on donne de cette formule "selon les Écritures", ou "accomplissement des Écritures", est en réalité une sorte de rationalisme. On dit : dans les Écritures, il y a tel et tel, passage, et cela s'applique au Christ. Donc, à ce moment-là, on imagine que les premiers chrétiens ont pris des petits passages des Écritures en disant : voilà, "ils m'ont dépouillé de ma tunique et ont partagé mes vêtements", c'était le psaume 21, donc, quand Jésus est mort les soldats romains lui ont pris sa tunique et l'ont divisée en petits morceaux, etc … donc, les Écritures sont accomplies.

Lorsqu'on réfléchit un instant sur ce procédé et sur cette manière de l'interpréter, cela n'est pas très convaincant. Ce n'est pas très difficile d'accomplir des prophéties, il suffit de les avoir lues avant. Tout le mérite reviendrait au prophète et non pas à celui qui les accomplit. S'il suffit simplement de prendre quelques morceaux des Écritures et de faire comme elles le disent, c'est aussi simple que la ménagère qui lit son livre de recettes pour faire sa quiche lorraine ! Ce n'est guère plus compliqué. En réalité, cette manière de voir est très marquée dans l'histoire de la théologie, par ce qu'on peut appeler le rationalisme, on a l'impression que tout colle terme à terme, et plus on trouve de citations qui se correspondent, plus on est satisfait.

Je ne crois pas du tout que c'était l'intention des premiers chrétiens. D'une part ils n'avaient pas cette conception très matérielle des citations scripturaires, ils vivaient dans l'Écriture, ils étaient imprégnés d'Écriture, et le procédé n'a pas été de chercher dans les Écritures des textes correspondants pour la mort ou la résurrection de Jésus. Je vous signale entre parenthèse que le texte qui est le plus fondamental pour la résurrection : "il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures", on s'échine à trouver dans la tradition biblique des prophètes un texte qui y corresponde, et le seul texte qui pourrait servir est celui du prophète Osée : "après deux jours, il nous rendra la vie, et le troisième jour, nous vivrons en sa présence", ce qui ne s'applique pas à une personne individuelle, mais au peuple, donc c'est une application bancale. Cette idée de vouloir faire matériellement une sorte d'application des textes des prophéties à la vie de Jésus est une façon extrêmement naïve et à côté de la plaque de chercher les concordances.

De quoi s'agit-il ? "Selon les Écritures" relève d'une tout autre compréhension des choses. "Selon les Écritures" veut dire ceci : les événements qui se sont passés sont à la même hauteur, du même niveau, et de la même importance que ceux qui sont relatés dans les Écritures. Ce n'est pas une correspondance de petits bouts de textes à de petits épisodes de la vie de Jésus, mais c'est le fait que la vie de Jésus est en conformité ave ce que l'Écriture nous apprend depuis le début de la création, Abraham, Moïse, David et les prophètes, en cohérence avec toute cette histoire. "Selon les Écritures", c'est le fait qu'on ne peut pas lire la vie de Jésus simplement comme une anecdote, comme une sorte de petit récit biographique circonstancié, mais on doit le lire à la même hauteur que l'ensemble des textes de l'Ancien Testament. C'est une sorte de promotion de ce que Jésus a réalisé, fait, vécu, dit, à la hauteur même de ce que Dieu a fait dans la création par Abraham, par Moïse, par David et les prophètes. Autrement dit, c'est la signature de l'oeuvre de Dieu dans la vie de Jésus. Apparemment la vie de Jésus peut être considérée comme un événement anecdotique, épisodique, quelque chose de situé dans le temps, mais si on le relit en relation avec ce que Dieu a fait par Abraham, Moïse, David et les prophètes, et toutes les grandes figures de l'Ancien Testament, on s'aperçoit que c'est du même ordre.

Pour concrétiser cela, je dirais que c'est exactement le même phénomène que le problème de la signature des peintres. Prenez une œuvre d'un peintre, quinze tableaux qui sont signés, si on trouve un tableau qui n'est pas signé, et qu'on arrive à montrer que c'est de la même veine, que c'est le même choix de couleurs, c'est la même palette, le même coup de pinceau, de couteau, c'est la même construction du paysage, c'est la même manière de donner les coups de crayon, à ce moment-là, on a redécouvert que ce tableau fait partie de la collection prestigieuse de Rembrandt, Cézanne, Boucher ou Watteau. Le travail "selon les Écritures", c'est comme face à un tableau apparemment redécouvert par hasard de la vie de Jésus, les événements qu'il a vécus, de trouver tout d'un coup que la signature de ce travail, de cette œuvre de ce qui s'est passé, est du même ordre que ce qui s'est passé en Abraham, Moïse, David et les prophètes. Donc, à ce moment-là on reconnaît la signature de l'acte de Dieu. L'accomplissement des Écritures et quelque chose de beaucoup plus profond, c'est la communauté qui découvre petit à petit la trace de Dieu dans tout ce que Jésus a accompli. De même que pour identifier un tableau qui ne comporte pas de signature, on est obligé de se référer à tous les autres tableaux qui portent la signature, et qu'on arrive à découvrir petit à petit la cohérence de l'œuvre du peintre à travers tous ses tableaux, y compris celui qui n'est pas signé, de la même façon, les communautés chrétiennes ont vu la cohérence d'un unique plan de Dieu qui va depuis la création jusqu'à la résurrection du Christ.

Ce tableau non identifié qui était perdu dans un grenier, et qu'on aurait peut-être vendu au marché aux puces, en réalité, il prend tout à coup la même dimension que l'œuvre ou les hauts faits accomplis par Abraham, Moïse, David et les prophètes. C'est la même signature, c'est Dieu qui a réalisé dans la vie de Jésus un événement de Salut aussi considérable et aussi décisif que ce qu'il avait fait en Abraham et tous les grands personnages de l'Ancien Testament.

Pour aller encore un peu plus loin, je continue mon image, il se peut que le tableau non signé qu'on identifie tout à coup, était en réalité, le plus grand chef-d'œuvre que l'homme ait fait. Et l'on s'aperçoit que ce grand chef-d'œuvre explique tous les autres tableaux qui eux, étaient identifiés et signés. Cela peut arriver que tout à coup, on découvre un beau jour dans un grenier d'Amsterdam, un Rembrandt qui est encore plus beau que la fiancée juive, ou que le fils prodigue, ou que ses autoportraits. Là, c'est exactement la même chose, quand on découvre et qu'on relit l'œuvre que Jésus a accomplie dans sa mort et sa résurrection, on s'aperçoit que c'est le chef-d'œuvre de Dieu. D'une certaine manière, c'est pour cela qu'on utilise le terme "accomplie", c'est tellement plus Rembrandt que tous les Rembrandt que l'on connaît jusqu'à maintenant, que celui-là devient le Rembrandt définitif et qu'il devient la référence en histoire de l'art.

Pour Jésus, dire qu'il accomplit les Écritures, c'est reconnaître que Dieu a signé dans son œuvre de salut, mort et résurrection un chef-d'œuvre tel que tout ce qui s'est passé avant dans l'Ancien Testament ne se comprend pleinement et définitivement qu'en référence à cet événement qui vient clore, "accomplir" donner la plénitude de l'œuvre du Salut.

Voyez, frères et sœurs, accomplir les Écritures, n'est pas simplement une sorte de petit procédé littéraire de vieux scribes qui sont en train d'éplucher la Bible et de découper des petits morceaux comme un ordinateur "copier-coller". Cela n'a rien à voir ! C'est au contraire la relecture, la compréhension, l'interprétation, la reconnaissance sous la conduite de l'Esprit de l'œuvre que Dieu a faite en Jésus de Nazareth et qui est l'aboutissement et l'achèvement de tout ce qu'il avait fait durant toute l'histoire du Salut, telle qu'elle nous est rapportée et déjà interprétée dans l'Ancien Testament.

Que cette manière de voir "selon les Écritures" ravive en nous le goût même de la Parole de Dieu et qu'elle nous donne aussi, cette lecture selon les Écritures, le désir à notre tour, parce que ce n'est pas fini d'identifier le chef-d'œuvre. En réalité, quand on lit la Bible aujourd'hui, que fait-on ? On identifie le chef-d'œuvre Jésus-Christ à travers la série des tableaux qui ont précédé, Abraham, Moïse, David et les prophètes. C'est cela le sens même de la lecture aujourd'hui de l'Écriture, c'est de redécouvrir la même signature, le même génie de Dieu dans l'œuvre accomplie par Jésus de Nazareth, telle qu'il l'avait déjà déployée et développée dans la vie d'Abraham, dans le ministère de Moïse et dans la royauté de David.

 

 

AMEN

 

 

 
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