AU FIL DES HOMELIES

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ARRIVÉE OU DÉPART ?

Ac 2, 14+22-36 ; Mt 28, 1-10
Lundi de Pâques - année B (15 mars 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mozac : l'Ange de la résurrection

Q

 

uand on arrive au lundi de Pâques, vous me direz peut-être que c'est un point de vue de chantre ou de responsable liturgique, on éprouve une sorte de soulagement, parce que la Se­maine Sainte s'est bien passée, on a l'impression d'avoir franchi un cap et on peut recommencer une nouvelle année liturgique dans la joie du Christ Res­suscité. On a l'impression d'être arrivé à un but, arrivé à cette joie de la communauté chrétienne qui célèbre dans l'allégresse le mystère même de son existence, de sa naissance et de sa raison d'être. "Christ est Res­suscité !" C'est pourquoi l'Église existe aujourd'hui, c'est pourquoi nous sommes restaurés pleinement dans notre existence de fils de Dieu.

Cependant c'est une impression un peu fausse, car en réalité, le lundi de Pâques n'est pas un point d'arrivée : c'est précisément un commencement. J'en veux pour témoin ce texte de l'évangile de Matthieu que nous venons d'entendre. Qu'est-ce qui se passe ? Les femmes arrivent au tombeau, et le tombeau est vide. C'est cela le point de départ. Et l'ange leur dit : "Il faut partir, Il vous précède en Galilée. Allez le dire aux disciples !" C'est cela le point d'arrivée. La fête de Pâques et le temps pascal que nous allons vivre, loin d'être une sorte d'aboutissement, n'est que le point de départ de notre propre existence. Pour le Christ, oui, Il a remporté la victoire, mais pour nous, il reste à la gagner jour après jour. A partir du moment de la Ré­surrection, le Christ se met en face de notre propre désir et nous dit : "Je sais bien qui vous cherchez, mais précisément, il faut chercher encore." Et à partir du jour de la Résurrection, tout reste à faire. Il faut que le Christ prenne pleinement et totalement posses­sion de nous-même. Il faut que le Seigneur s'empare de nous, dans toute la profondeur de notre désir, qu'il l'éclaire par la lumière de sa Résurrection, qu'il l'illu­mine, qu'il le convertisse par la tendresse de son re­gard et qu'il lui donne toute sa force par la puissance de sa vie. Mais, tout reste à faire. Le jour de la Résur­rection, nous sommes mis, par le Christ lui-même, devant notre propre désir. C'est cela qui change tout.

Habituellement, c'est nous-mêmes qui nous mettons devant notre propre désir. Et même si c'est un désir très légitime de Dieu, comme c'est nous qui nous y plaçons, la plupart du temps, c'est toujours contenu dans des limites très restreintes. C'est pour­quoi sans cesse, lorsque nous sommes simplement livrés à nous-mêmes, notre existence est sans cesse menacée par cette terrible limite du péché, et notre désir ne va pas loin. Mais, précisément, la Résurrec­tion, c'est le moment où nous ne pouvons plus nous mettre nous-mêmes devant notre propre désir, mais c'est le Christ qui nous saisit et qui nous place devant un désir tout à fait nouveau, "ce qui n'était pas monté au cœur de l'homme". Désormais, comme le dit saint Pierre en citant le psaume 15 : "Désormais, nous sommes devant Dieu sans relâche, Le Seigneur est à notre droite, Il ne chancellera pas" et Il nous donnera de mesurer toute la profondeur, toute la beauté et toute la grandeur de ce désir qu'Il avait mis dans notre cœur, au premier jour du monde et que, par la puis­sance de sa gloire et de sa splendeur de Ressuscité, il vient réveiller plus grand, plus beau encore.

Ainsi, en ce lundi de Pâques, devant le Christ et par le Christ, nous sommes mis devant notre propre désir. Qu'est-ce que nous voulons ? Qu'est-ce que nous cherchons ? Est-ce que nous allons rester devant le tombeau vide, en pensant que, maintenant, tout est fait et que la Résurrection est accomplie ? Ou bien est-ce que nous allons accepter de marcher avec le Seigneur devant nous sans relâche, et de laisser s'épa­nouir, grandir et mûrir notre propre désir au feu et au soleil de sa Résurrection ? Est-ce que nous acceptons qu'Il nous précède en Galilée ? Est-ce que nous ac­ceptons que, désormais, il y ait une sorte de grande distance creusée à l'intérieur de nous-mêmes, entre ce moi-même qui est encore assis, à moitié sanglotant, devant le tombeau vide, et cet autre nous-même, cet autre moi-même dont Dieu rêve pour nous, qui est déjà assis dans la gloire, auprès du Père, nous n'avons plus le choix.

Nous sommes à mi-chemin entre les deux. Nous sommes encore, par tout un côté de nous-mê­mes auprès du tombeau vide. Et, par tout un autre côté de nous-mêmes, nous sommes déjà dans le visage glorieux que Dieu nous a façonné de toute éternité et que le Christ, par sa Résurrection, nous a révélé. Il nous faut vivre dans l'entre-deux, avec courage, avec obstination, avec patience. Les premiers chrétiens ne s'exhortaient-ils pas fréquemment à la patience, pour, précisément, maintenir fermes en eux l'espérance et la vivacité de la Résurrection ?

Et puis, il y a quelque chose qui peut nous donner espoir. C'est que, désormais, ce grand abîme qu'il y a à l'intérieur de nous-mêmes, entre nous-mê­mes assis près du tombeau vide, et nous-mêmes déjà ressuscité avec le Christ, ce grand abîme, s'appelle précisément la mort. Jusqu'ici c'était l'inconnu. Jus­qu'ici ce grand abîme nous divisait. Jusqu'ici ce grand abîme était comme un trou noir, une absence terrible qui nous brisait à l'intérieur de nous-mêmes. Mais depuis que nous avons vu le crucifié, depuis que nous cherchons le crucifié, cet abîme n'est plus devenu insurpassable. Le Christ Lui-même l'a franchi, comme sur certaines de ces icônes byzantines où le Christ, dans sa Résurrection, fait un grand pas. On dirait qu'Il danse, mais je crois surtout qu'Il fait une grande en­jambée. Il passe du tombeau vide dans la gloire du Père.

Nous aussi par la Résurrection, nous sommes devenus, par le Christ et avec le Christ, de grands enjambeurs. Nous sommes devenus capables d'enjamber la mort, pas par nous-mêmes, mais par le Christ. Et puisqu'en cette célébration nous faisons plus spécialement mémoire, pour la recommander au Seigneur, de notre sœur Angèle que le Christ a saisie par la main pour qu'elle enjambe ce grand fossé de la mort, nous prierons pour elle, nous prierons pour tous ceux qu'elle a aimés dans cette vie et qui l'aimaient, afin que, elle aussi, connaisse cette joie profonde de découvrir que, à travers toutes les larmes que nous pouvons verser dans notre vie terrestre auprès des tombeaux vides, à travers tous ces manques, toutes ces souffrances que nous vivons de diverses manières, en réalité, un jour, le Seigneur nous donne, car Lui seul peut nous la donner, cette véritable unité de nous-mêmes cette véritable unité avec nous-mêmes, et qu'alors, alors seulement, s'applique à nous mais par le Christ Ressuscité, cette merveilleuse parole de David : "Je gardais le Seigneur devant moi sans relâche. Puisqu'Il est à ma droite, je ne puis chanceler."

 

AMEN

 
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