AU FIL DES HOMELIES

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LES FEMMES AU TOMBEAU

Ac 2, 14 +22-36 ; Mc 16, 1-8

Lundi de Pâques – A

(12 avril 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

et évangile est étonnant. Il porte en lui toute la saveur des contradictions d'un événement car les événements de l'histoire ne sont jamais logiques. Il y a toujours de l'imprévu, il y a toujours de l'improvisation, il y a toujours du contradictoire. Comment en effet imaginer que ces femmes aient organisé tout le rituel funéraire à aller faire au tom­beau sans s'être véritablement donné les moyens de pouvoir accéder au corps ? Comment expliquer qu'elles s'avancent vers le tombeau en disant : "Qui nous roulera la pierre ?" alors qu'elles ont absolu­ment besoin que la pierre soit roulée pour procéder aux derniers rites de l'ensevelissement qui avait été fait à la hâte trois jours plus tôt ? Quelle démarche étrange de la part de ces femmes dans le petit matin de Pâques ! Aller à un lieu où l'on veut absolument avoir accès tout en se disant qu'on ne pourra pas y arriver !

C'est un peu l'image de ce que nous sommes. Dévorés par cette espèce de curiosité, dévorés aussi par ce sens mystérieux du rituel de l'ensevelissement qui en réalité, vous le savez bien, dans toutes les coutumes religieuses, le fait d'ensevelir les morts c'est comme pour affirmer définitivement que la personne est bien morte, que c'est bien fini, que l'histoire est terminée, puis en même temps ce désir de le retrou­ver, ce désir de pouvoir être là, de pouvoir s'assurer qu'il est, d'une certaine manière, encore là.

C'est véritablement quelque chose de très étrange qu'il devait y avoir ce matin-là dans le cœur des femmes. A la fois s'assurer définitivement de la mort de Jésus et en même temps savoir que peut-être elles n'auraient même pas les moyens de le constater même pas les moyens de répandre leurs onguents pour embaumer le corps, puisque précisément elles ne savaient pas qui leur roulera la pierre. Et au milieu de ces contradictions la situation, de la part de Dieu, est encore plus contradictoire. Là où était le plus grand obstacle, rouler la pierre pour accéder au corps, là l'obstacle est immédiatement résolu. La pierre a été roulée. Et elles, naïves, entrent dans le tombeau. On n'a même pas l'impression que ces femmes qui s'étaient posé si longtemps des questions pendant le chemin : "Qui nous roulera la pierre ?" lorsqu'elles voient la pierre roulée, ne se posent même pas de questions. Il n'y a même pas d'interrogation, il n'y a même pas d'hésitation. Elles entrent immédiatement. Elles ne font pas comme Jean qui allait arriver plus tard le premier au tombeau et qui hésitait avant d'en­trer. Au contraire, comme poussées par la curiosité, sans se poser même de questions, elles y vont. Elles entrent dans le lieu de la mort, elles entrent dans le lieu souterrain, dans les enfers, dans ce lieu dont nous avons célébré le mystère tout le matin du Samedi Saint. Elles visitent ce monde de l'au-delà. Curieux tout de même que ces femmes si curieuses quittent pour ainsi dire ce monde pour aller dans un monde qu'elles ne connaissent pas. Explorer le domaine des morts, explorer ce tombeau.

Et là encore, une présence. Non pas celle qu'elles attendaient, non pas le Christ mais un ange. Puisqu'elles sont passées, si je puis dire, de ce monde à l'autre, elles y rencontrent naturellement des anges. Elles sont visitées naturellement par un messager. Et alors cet ange leur dévoile la vérité. Et là encore, autre contradiction, quand l'ange leur dit la vérité, la vérité c'est fait pour être dit, c'est fait pour être proclamé attitude encore plus contradictoire, quand elles savent, elles ne disent rien. La vérité leur cloue le bec. La vérité les confond dans la peur et dans la terreur. Chose étrange encore que tout cela.

Si nous avions la tentation de nous représen­ter la Résurrection comme une chose familière, ces récits de la Résurrection, au contraire, nous en dissua­dent car la Résurrection c'est le "non-familier", c'est la quête de l'homme, le désir de vivre, le désir de connaître, le désir d'aimer mais mené sur le mode d'une sorte de contradiction. Tout est sens dessus des­sous, dans ce matin de Pâques, à commencer par le cœur des femmes. Et la Résurrection c'est cette espèce de chambardement intérieur qui fait que l'homme qui avait construit son monde, qui avait posé des sépara­tions, le monde des vivants et le monde des morts, cet homme qui, par son péché, avait définitivement "re­misé" Dieu dans un autre monde, voici que les fron­tières entre les deux mondes sont totalement brouil­lées. Là les femmes entrent dans le monde de l'au-delà et rencontrent les anges, alors qu'auparavant ce monde-ci et l'autre monde étaient soigneusement étanches depuis que le chérubin au glaive de feu avait été placé à l'entrée du Paradis. Les femmes veulent savoir la : vérité et la vérité est tellement proche, tel­lement profonde, tellement belle qu'elles n'ont plus de mots pour la dire et quelles sont comme saisies de crainte à l'idée de la grandeur de cette vérité.

Encore aujourd'hui nous sommes un peu comme cela. Nous aussi, si nous ne percevons pas toutes les contradictions qu'il y a dans cet évènement de la Résurrection, si d'une certaine manière il ne nous chamboule pas le cœur, c'est que nous l'avons encore trop maîtrisé, nous le tenons encore trop dans nos idées, dans notre propre désir ou dans notre pro­pre manière de gérer notre monde ou celui de Dieu. La Résurrection si proche. Dieu tellement là, Dieu tellement présent, Dieu tellement proche au cœur de l'homme et de sa vie que l'homme, ne peut pas dans un premier temps, réaliser que la Résurrection c'est tout simplement cela. C'est vrai, d'une certaine ma­nière, le ciel et la terre ont brouillé leurs frontières pour que, désormais, le Royaume puisse surgir, dès maintenant, ici-bas, dans notre existence de la terre.

Alors, quand nous allons célébrer cette eucha­ristie, célébrons-là comme un événement de Résur­rection. C'est vrai chaque fois que nous mangeons ce pain et que nous buvons à cette coupe, c'est quelque chose de la frontière entre le ciel et la terre qui tombe et qui se brouille. C'est vrai, chaque fois que nous proclamons la mort et la Résurrection du Seigneur, c'est notre langage qui se brouille car nous disons des choses que l'homme, par lui-même, ne serait pas ca­pable d'inventer, ni de dire dans la plénitude de leur vérité. Et pourtant c'est bien cela. C'est bien cela que nous vivons, c'est bien cela que vit l'Église aujour­d'hui, c'est bien cela le mystère du Christ Ressuscité. C'est très difficile à croire, c'est très difficile à pro­clamer, c'est très difficile à accueillir dans son cœur et dans sa vie pour ne pas le fausser, ne pas le défigurer. Et pourtant c'est la seule réalité, c'est la seule chose qui nous reste, c'est la seule chose qui nous est don­née.

 

 

AMEN

 

 
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