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DIEU NOUS MET DANS LA COURSE

Ac 2, 36-41 ; Jn 20, 11-18

Mardi de la première semaine après Pâques – A

(29 mars 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l y a un détail assez frappant dans la plupart des récits de résurrection. C'est un détail sportif et athlétique. C'est le fait qu'à partir de la Résurrection, dans le récit évangélique, les gens se mettent à courir. Effectivement, quand on regarde dans l'antiquité courir, manque un peu de dignité. Chez les romains, c'est évident, on parle toujours du pas des sénateurs, c'était véritablement un air de majesté et de dignité, ne serait-ce que parce qu'on portait une toge dont le drapé était un peu délicat, car si vous vous mettiez à courir avec une toge, vous risquiez au bout de cinquante mètres de ne plus avoir la toge drapée de façon correcte ! Donc, la course, en fait dans l'Antiquité, cela ne convient pas, cela ne sied pas. Et pour ne rien dire des juifs, pudibonds comme ils l'étaient, courir, c'était retrousser les vêtements, ce n'était pas pensable. Nous aujourd'hui, avec les pantalons, même si parfois les jupes sont tellement serrées que les dames ne peuvent pas courir, mais, normalement, on peut se dépêcher pour attraper le bus. Dans l'Antiquité, il n'était pas question de rattraper l'autobus, d'ailleurs, il n'y en avait pas ! Donc, la course n'est pas un état normal de la démarche humaine. Par conséquent, on est dans un excès. Chez les grecs en général, la course, c'est l'excès sportif, c'est là que l'homme donne le meilleur de lui-même. Gagner la course aux jeux olympiques c'est vraiment la gloire, et à ce moment-là vous avez toujours un pendard de service qui vous fait l'éloge de votre performance, ce qui était généralement plus noble que les commentateurs de télévision actuellement, et quand vous avez montré ce dont vous étiez capables de faire à la course, c'était fini, vous aviez crevé le plafond de la performance humaine.

Là, manifestement, dans les évangiles, la course n'est pas envisagée comme une performance sportive, c'est tout à fait l'inverse. Chez les grecs, la course montre le maximum de ce qu'un homme peut faire, et dans les récits bibliques, la course commence à s'emparer des gens à partir du moment où le Christ est ressuscité. Dans les récits de Résurrection, c'est la course, et si vous remarquez bien, dans les Actes des apôtres, c'est aussi la course. La première communauté chrétienne a eu cette conscience assez originale qu'à partir du moment où le Christ était ressuscité, les choses allaient plus vite qu'avant. Nous aujourd'hui, on est tellement essoufflés, tellement blasés, tellement usés que nous ne pensons plus que la vie chrétienne est une course. Et cependant, quand saint Paul veut expliquer aux grecs ce que c'est que la vie chrétienne, il prend toujours l'image de l'effort de l'athlète qui court dans les stades.

Par conséquent, cela veut vraiment dire quelque chose. Que ce soit l'apparition à Marie-Madeleine, que ce soit l'apparition aux saintes femmes, que ce soient les disciples d'Emmaüs qui, dès qu'ils ont reconnu le Christ ressuscité courent à Jérusalem pour annoncer la nouvelle, que ce soit la course de saint Paul à travers tout le bassin Méditerranéen, c'est lié fondamentalement à la Résurrection. Pas de course sans Résurrection, et pas de Résurrection sans course. Cela veut dire essentiellement ceci : la course au lieu d'être le lieu de performance humaine devient la manière dont Dieu vous donne un rythme nouveau. Au lieu de penser la course comme une performance sportive, un résultat, on considère la course comme une sorte d'état un peu fou, parce que pour courir tout le temps, il faut être un peu fou, qui s'empare de vous et c'est Dieu qui s'empare de ses disciples pour les faire courir aux quatre coins du monde et annoncer la Bonne Nouvelle. A ce moment-là, la course change de sens, elle n'est plus le désir "d'arriver à" mais elle est une sorte de possession. C'est Dieu qui, littéralement, nous met dans la course. C'est exactement cela la Résurrection, c'est Dieu qui met les disciples, les premiers témoins dans la course même de ce témoignage à porter jusqu'aux extrémités du monde.

Cela aura d'ailleurs des conséquences historiques phénoménales. C'est précisément parce que les disciples ont eu conscience de cette condition nouvelle, qu'effectivement, en deux générations chrétienne, le christianisme sera implanté dans toutes les grandes villes de la Méditerranée. C'est quand même assez remarquable, par des moyens absolument pacifiques, pas de conquête militaire, pas de bagarre, simplement par le sentiment d'une sorte de hâte qui fait que le temps s'accélère, prend un autre rythme, les communautés chrétiennes ont vraiment répondu à cet appel de se laisser saisir. C'est la formule même que saint Paul emploie dans sa lettre aux Philippiens pour dire que le Christ ressuscité l'a saisi : "Ayant été moi-même saisi, maintenant, je cherche à saisir".

C'est une course ambiguë, parce que vous l'avez constaté, quand on essaie de saisir comme l'a fait Marie-Madeleine au moment où elle voit Jésus, Jésus lui dit : "Ne me touche pas". On traduit ainsi, mais en réalité, c'était plus platement : lâche-moi les baskets. C'était, fais que je puisse avoir ma véritable liberté pour monter vers le Père. Et précisément, n'essaie pas de me retenir. C'est pour cela que la magnifique peinture de Fra Angelico où il représente le Christ en face de Marie-Madeleine qui essaie de l'étreindre, et on voit très bien que Fra Angelico a imaginé qu'à ce moment-là, le Christ esquisse comme une sorte de pas de danse. C'est sa course, c'est la danse céleste, c'est la danse de la Résurrection.

Frères et sœurs, je crois que c'est cela qu'il faut que nous essayions de vivre aujourd'hui, de trouver ce sens de la course et de la danse, car c'est le mouvement même de l'homme ressuscité. L'homme ressuscité n'est pas comme chez les platoniciens, une espèce de mannequin gélifié, vitrifié dans la contemplation des idées absolues, c'est un homme qui est tout entier saisi par la folle espérance de la Résurrection, et qui d'une certaine manière, ne tient plus en place, il se laisse saisir par Dieu, pour sans jamais le saisir lui-même, s'avancer à travers le mystère de l'histoire et être là comme ceux qui anticipent à travers la foi de la Résurrection, ceux qui ont toujours une foulée d'avance.

Au fond, c'est ça la conscience chrétienne, cela devrait être ça, parce que beaucoup de chrétiens ont au moins trois foulées de retard, mais en fait, il faudrait avoir une foulée d'avance sur le mystère même de l'histoire, c'est-à-dire, se laisser saisir par Dieu pour effectivement aller à la rencontre de Dieu et trouver la joie dans cette merveilleuse nouvelle de la Résurrection.

 

 

AMEN