AU FIL DES HOMELIES

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LA RENCONTRE EN CHEMIN

Ac 3, 1-10; Lc 24, 13-35

Mercredi de la première semaine de Pâques

(10 avril 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

La campagne autour d'Emmaüs

F

 

atigués par la vie, harassés par la marche, voici que ces deux disciples sont obliges de repartir aussitôt et de marcher dans la nuit. Juste le temps d'un repas, même pas achevé, sûrement pas le temps du repos. Pourtant, le Seigneur leur avait dit quelques heures auparavant : "Reposez-vous et dor­mez !"

Ils repartent en hâte vers Jérusalem. C'est ainsi que va s'achever le récit de saint Luc, dans la hâte, dans une sorte de précipitation, à cause de l'im­portance de l'événement qui vient de s'accomplir. Déjà l'évangile de Luc avait commencé dans cette sorte de précipitation. Au jour même de l'Annoncia­tion, lorsque Marie avait reçu de l'ange ce message qu'elle serait la mère de Dieu, elle quitta sa maison en hâte pour aller visiter sa cousine Elisabeth, c'est-à-dire lui manifester, lui révéler l'événement qu'elle a reçu. On se trouve à peu près dans les mêmes cir­constances avec les disciples d'Emmaüs. Dès qu'ils ont reçu, par la fraction du pain, l'annonciation de la Pâque du Seigneur, ils ne peuvent rester sur place, ils quittent aussitôt la table et ils reprennent la route. Or la route n'est pas faite pour se reposer.

Bien avant l'Annonciation, lorsque Dieu s'était révélé à Moïse dans la flamme du Buisson Ar­dent, il n'avait pas permis qu'il reste là non plus. Et si Moïse avait quitté ses chaussures pour s'approcher de ce phénomène, il fallait bien vite les remettre pour partir, lui aussi, retrouver ses frères en Égypte pour leur annoncer cette Pâque, la délivrance de l'oppression. Et la Pâque, c'est toujours la Pâque, c'et un repas qui se prend en hâte, les reins ceints, le bâton à la main, car il faut toujours partir.

Il y a donc, dans cet avènement de Dieu au milieu de notre propre histoire et de notre propre vie, une précipitation, un mouvement, un dynamisme. Ce dynamisme, il n'est pas d'abord physique ou matériel. Il tient non pas à ce que nous sommes mais à l'évé­nement lui-même qui est tout simplement la présence réelle de Dieu au-milieu de son peuple, au cœur même de la chair de la vierge Marie et sur la table d'Emmaüs. J'aime bien cette comparaison qui affirme que, petit à petit notre vie se déplace vers sa destinée, que le centre de gravité de notre vie évolue jusqu'au jour où notre propre vie basculera tout entière, car son centre de gravité se sera déplacé. Le centre de gravité de notre vie, ce n'est pas nous-mêmes, ce n'est pas ce que nous faisons, ce n'est pas ce que nous pensons. C'est la présence de la Pâque, à l'intérieur même de nous. C'est la présence du Ressuscité en nous. C'est Lui qui est le cœur de notre existence, c'est Lui qui est notre centre de gravité. Or cette Pâque se déplace, elle est essentiellement mouvement, elle est dynamisme, elle est attirance, elle est retour vers le père, elle est hâte. Il y a en nous la présence du Christ qui passe en hâte. Sa Pâque, son passage doit nous faire nous lever, comme Il s'est levé lui-même de la mort, doit nous guérir de toutes nos paralysies, de nos paresses, de nos craintes ou de nos-doutes, pour nous faire entrer dans son mystère.

Et ce mystère, il est aujourd'hui présent dans le cœur de l'Église, il est aujourd'hui présent à l'inté­rieur de notre propre cœur car nous sommes l'Église. Il ne faudrait donc pas, au lendemain de Pâques, se reposer. Puisque nous sommes habités par ce feu, par ce mouvement de la vie du Christ, il faut que notre vie, avec la collaboration de notre liberté, de notre responsabilité, de nos réponses à l'appel de Dieu, glisse lentement mais inexorablement et certainement vers ce point où elle basculera comme la vie de Moïse a basculé vers l'Exode et vers la Pâque, comme la vie de la vierge Marie a basculé au jour de l'Incarnation, comme la vie des disciples d'Emmaüs a basculé le jour de la Fraction du pain. Ils sont ainsi entrés dans ce dynamisme, dans cette itinérance, sur cette route que nous ne pouvons pas ne pas prendre. Et Jésus Lui-même s'est révélé tel : "Je suis le chemin, Je suis la vérité et je suis la vie". Ce chemin, nous n'avons pas à le choisir, nous ayons à laisser le Christ le par­courir en nous et à nous entraîner là où Il veut nous conduire, même si nous ne savons pas très bien com­ment Il est présent en nous, même si nous ne savons pas très bien s'Il est présent en nous. Les disciples d'Emmaüs ne le savaient pas, mais peu importe la connaissance psychologique, rationnelle que l'on a du mystère ou de la présence de Dieu. L'essentiel est qu'Il marche avec nous, c'est qu'Il fait route avec nous et c'est qu'Il nous écoute. Le Christ a laissé les disci­ples d'Emmaüs s'expliquer sur ce qui lui était arrivé à Lui. Le Christ nous laisse parler sur ce qu'Il veut qu'il nous arrive à nous à cause de Lui, à cause de sa pré­sence, et de façon certaine sur ce chemin qu'Il est Lui-même, et Il nous conduit vers la vérité qu'Il est lui-même, comme Il a conduit vers l'intelligence des Écritures ces deux disciples qui connaissaient les Écritures mais qui n'en avaient pas l'intelligence pas­cale, qui les connaissaient dans un savoir religieux qu'ils avaient appris à l'école rabbinique, mais ils n'en avaient pas cette connaissance intime qui est la pré­sence même de Jésus avec eux. Cela ils l'ont décou­vert petit à petit, au fur et à mesure que leur cœur se réchauffait au feu de cette vérité, ce même feu que Moïse avait contemplé dans le désert.

"Je suis le chemin, Je suis la vérité et Je suis la vie !" c'est vers la vie qu'Il est Lui-même que Jésus a conduits les disciples d'Emmaüs. Il y a dans notre cœur ce qu'eux-mêmes ont exprimé : "Reste avec nous!" Dans le cœur de tout homme, il y a ce désir que Dieu demeure avec lui. Et quand les disciples ont dit cela à Jésus, ils ne savaient pas qu'Il était le Christ ressuscité. Mais le Christ Ressuscité a entendu ce désir express et, tout en faisant semblant d'aller plus loin, car Il veut que nous lui disions de rester, Il a demeuré avec eux et c'est au cœur même de leur mo­ment de repos, qu'Il a célébré ce repas qui a été pour eux la Pâque véritable, l'Annonciation, le Buisson Ardent.

Si le Christ, notre Christ est chemin, vérité et vie, c'est pour qu'Il puisse marcher en nous et nous conduire, à travers l'intelligence de sa vérité, vers la vie qu'Il est Lui-même. C'est exactement, point par point, ce que nous faisons actuellement, en cet instant même. Le Christ marche avec nous, vous ne le voyez pas, moi non plus, mais nous savons, dans la foi, qu'Il est ressuscité et qu'Il est là. Le Christ nous explique les Écritures, non pas parce que nous ne les savons pas, nous avons été au catéchisme, nous avons fait un bon catéchisme, ca ne suffit pas, il faut que le Christ Lui-même révèle la chaleur de son cœuret le sens des Écritures à notre propre cœur, directement, sans manuel. Et nous avons l'eucharistie. C'est au moment où Il fait la fraction du pain que le Christ se donne et que sa Pâque se réalise en nous. Et lorsque ces trois éléments, comme trois sortes de facettes de sa présence, sont accomplis, nous devons partir en hâte. Nous devons partir en hâte pour dire à nos frères chrétiens "Il est vraiment Ressuscité !" et pour que cette foi au Christ Ressuscité, qui nous transforme et qui nous fait monter vers la Jérusalem céleste, comme Pierre et Jean vers le Temple, pour que ce mouvement de joie puisse, non seulement nous convertir, mais puisse avoir sur les autres cette même efficacité, cette même fécondité du témoignage :"Je n'ai rien d'autre à donner" au monde que le Nom même de Jésus Ressuscité. L'Église n'a rien d'autre à donner au monde, absolument que le Nom du Seigneur Ressuscité. Et à ce moment-là, le monde entrera peut-être en dansant dans l'Église et vers le paradis. Et s'il n'y entre pas encore en dansant, peut-être sera-t-il stupéfait, peut-être sera-t-il étonné de voir ce qui s'est passé et ce que nous avons vécu en cette Pâque.

 

AMEN

 
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