AU FIL DES HOMELIES

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DIFFÉRENTS MODES DE RELATION AVEC LE CHRIST

Ac 3, 1-10; Lc 24, 13-35

Mercredi de Pâques – A

(14 avril 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile nous décrit, nous expli­que de façon très précise ce passage entre plusieurs régimes de relation entre nous et le Christ.

Il y a eu un premier régime de relation, celui qu'ont connu les apôtres et les disciples pendant la vie du Christ sur la terre. Jésus faisait partie de ce monde, Il y avait pris chair dans le sein de la Vierge Marie et l'expérience humaine normale permettait de le voir, de le toucher, de lui parler, de l'entendre, de vivre à ses côtés, de vivre avec Lui.

Et puis il y a un deuxième régime de nos re­lations avec le Christ. C'est celui qu'inaugure la Ré­surrection du Christ. Par sa Résurrection, le Christ ne fait plus partie de notre monde. Son corps a disparu du tombeau, non pas parce qu'on l'a enlevé, non pas parce qu'Il est allé ailleurs, mais parce qu'Il échappe aux prises de l'expérience de ce monde, aux prises de l'expérience humaine. Il n'est plus dans l'espace et dans le temps du monde. Nos coordonnées ne conviennent plus à l'existence de son corps ressuscité. Et c'est pourquoi nous ne pouvons ni le voir, ni l'en­tendre, ni l'étreindre. Et cela ne veut pas dire que le Christ ne soit plus présent. Le Christ ressuscité est aussi présent maintenant qu'Il l'était auparavant. Il l'est même davantage car, selon le mode divin d'exis­ter qui est désormais le sien, Il est partout présent. Comme Dieu est partout, de même le Christ est par­tout. Il est partout comme Dieu et aussi partout comme homme avec sa chair, son corps, son sang. Le Christ est là-mais comme le dit finement l'évangile de saint Luc "nos yeux sont empêchés de Le reconnaî­tre". Nous ne pouvons pas le discerner car Il échappe aux prises de nos sens. C'est ce qu'on appelle "le temps de l'absence du Christ" non pas que le Christ soit absent mais parce que nous ne pouvons pas expé­rimenter sa présence.

Et puis il y aura un troisième régime de nos relations avec le Christ, celui qui se situera au-delà de notre propre résurrection quand nous serons à notre tour entrés dans le monde nouveau où Il se trouve et où Il nous prépare une place. Et alors nos yeux nos sens, notre corps transfiguré à son tour seront capa­bles d'appréhender la présence du Christ, de le voir avec nos yeux ressuscités comme sa chair est ressus­citée.

Avec la Résurrection du Christ, on entre donc dans le temps dit "de l'absence" ou si vous voulez de la présence indiscernable du Christ ressuscité. C'est le temps que nous vivons, c'est le temps que les apôtres ont commencé de vivre dès le jour de Pâques ou plus exactement dès le Vendredi Saint puisque, par sa mort, le Christ au tombeau échappait déjà à leurs in­vestigations. Au début de ce temps de l'absence, le Christ a voulu se faire reconnaître par ses disciples, c'est le miracle des apparitions comme celle qui nous est racontée aujourd'hui, où Il a voulu tout à la fois, se montrer à eux comme vivant, comme charnellement vivant, et comme ne faisant plus partie de ce monde. C'est pourquoi ses disciples ne Le reconnaissent pas. Ils expérimentent que leurs yeux sont empêchés de le reconnaître. Et pourtant, peu à peu, ils découvrent sa présence ou plus exactement le Christ manifeste sa présence par ce geste caractéristique de la fraction du pain c'est-à-dire de l'eucharistie. Et Il se fait recon­naître par eux par ce qui lui appartient en propre, soit d'appeler Marie par son nom, soit ici de se donner en nourriture.

Mais ce geste de l'eucharistie n'est pas seule­ment un signe de reconnaissance qui permet aux dis­ciples de discerner la présence de Jésus dans cet homme qui ne leur était pas familier, l'eucharistie est aussi une présence du Christ ressuscité adaptée à no­tre temps, à notre monde, à nos capacités d'appréhen­sion. Nous ne pouvons pas voir le Christ ressuscité parce que nos yeux ne sont pas adaptés à sa résurrec­tion. Nous ne sommes pas ressuscités nous-mêmes, nous n'avons pas la vue assez perçante pour voir le réel dans sa profondeur nouvelle telle qu'il est inau­guré par la Résurrection du Christ. Alors le Christ choisit un substitut pour se manifester à nous. Puisque nous ne pouvons pas voir les réalités du monde nou­veau, Il prend dans notre monde un peu de pain, un peu de vin, ces choses familières, humbles, modestes et Il les transforme de l'intérieur en présence réelle de son corps ressuscité, de son sang lui aussi ressuscité. En mangeant ce pain, en buvant ce vin qui sont un pain et un vin de notre monde et que nous pouvons donc toucher, boire, absorber, à travers les apparences de ce pain et de ce vin, c'est la réalité du corps ressus­cité du Christ qui nous est communiquée. Nous en­trons ainsi en communion avec le monde nouveau, avec la résurrection du Christ, malgré les limites qui sont les nôtres parce que nous ne sommes pas encore ressuscités.

Et ainsi l'eucharistie est tout à la fois la dé­couverte comme à tâtons du monde nouveau, le pré­lude de ce troisième régime de relation que nous au­rons avec le Christ quand ressuscités à notre tour nous pourrons "en direct" le voir, le toucher, le sentir et communier avec Lui. L'eucharistie c'est l'ébauche, c'est l'annonce, c'est la pré-libation, ce sont les prémi­ces, c'est le commencement de ce que l'Ecriture ap­pelle "le banquet messianique", le festin de la béati­tude ou, alors, nous serons en totale communion, non seulement à travers des signes mais en direct avec le Christ ressuscité qui nous apparaîtra dans toute sa gloire parce que nous aurons à ce moment-là un corps et des yeux capables de voir sa gloire, car nous serons alors membres du monde nouveau, membres de l'Église transfigurée qui sera le Royaume.

Alors ce texte des disciples d'Emmaüs nous montre de façon très fine ce passage d'un état à l'autre. A la fois le Christ leur apparaît comme une sorte de prolongation de sa vie sur la terre, leur donne l'eucha­ristie et à ce moment-là Il disparaît à leurs yeux parce que c'est le régime nouveau dû à sa résurrection, et ils ont entre les mains un peu de pain, un peu de vin qui sont la présence réelle du Christ ressuscité pour le temps de l'absence. Et ce pain et ce vin qui leur sont donnés sont l'annonce du Jour où, de nouveau, le pain et le vin disparaîtront pour laisser la place au corps et au sang du Christ visible directement quand ce sera, à la fin des temps, le moment de notre résurrection.

Et c'est cela que les disciples d'Emmaüs ont vécu dans cette expérience, dans cette apparition. Ils ont vécu ce passage insensible d'une première pré­sence terrestre du Christ à un temps de l'absence, avec cette présence de substitution qu'est l'eucharistie et l'annonce d'une présence nouvellement appréhendée comme ils en seront capable ainsi que nous-mêmes au jour de la résurrection.

Vivons donc l'eucharistie comme le pain de la Route, comme ce pain qui nous met hors de nous-mêmes, en contact, au-delà de nos limites, avec ce mystère de la Résurrection du Christ qui se commu­nique à nous, qui nous vivifie et qui nous prépare à notre propre résurrection.

 

 

AMEN

 

 
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