AU FIL DES HOMELIES

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LE REPAS

Ac 8, 26-39 ; Jn 21, 1-14

Vendredi de Pâques – A

(24 avril 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e repas est une institution humaine qui se re­trouve dans toutes les civilisations, qui est une caractéristique de l'être humain qui ne se contente pas de manger mais qui "prend son repas". Et cette caractéristique de l'homme est pleine de si­gnification.

Le repas c'est d'abord un partage, un partage des biens que l'on possède. On ne se contente pas de subvenir à ses besoins, de refaire ses forces, on par­tage avec son frère, son ami, son voisin, son sembla­ble. Il y a déjà là un signe de communion, d'ouverture du cœur, d'intimité, car de ce partage matériel de la nourriture on s'élève aussitôt au partage plus profond de la conversation, donc de ses pensées, de ses opi­nions, des nouvelles que l'on échange. Partage aussi de son affection, de son amitié, partage de ce que l'on a de plus profond et de meilleur dans son cœur, de cela même qui ne se dit pas, mais qui se manifeste de façon imperceptible.

Le repas est non seulement un partage, mais c'est aussi une invitation. On invite quelqu'un à pren­dre son repas chez soi. On invite quelqu'un à entrer dans l'univers qui nous appartient en propre, on invite quelqu'un dans notre maison c'est-à-dire dans notre cœur, dans notre vie, dans ce qui nous est le plus per­sonnel, le plus intérieur. Et puis le repas c'est aussi quelque chose que l'on prépare. Dans tout repas, il y a celle ou celui qui, pendant un certain nombre d'heures auparavant, s'est donné du mal et a mis son cœur à préparer, à apprêter, à donner plus de signification, de valeur à cette nourriture que l'on va partager, qui n'est pas simplement une nourriture brute jetée sur la table.

Le repas c'est donc, à tous ces plans, un acte, un geste par lequel s'établissent des liens très pro­fonds entre celui ou celle qui a préparé le repas, celui ou celle qui invite ceux qui sont invités, les commen­saux qui se trouvent réunis autour de la table.

A de nombreuses reprises, l'évangile nous parle de repas de Jésus. Les repas sont des moments significatifs de l'évangile. C'est parce qu'Il prenait ses repas avec des pécheurs avec des publicains, avec les amis de Matthieu qui n'étaient pas des gens très re­commandables, c'est pour cela que les pharisiens se montaient contre Jésus et faisaient des reproches à ses disciples. C'est pendant un repas que Marie-Made­leine est venu pleurer sur les pieds de Jésus et les essuyer avec ses cheveux. Puis il y a les innombrables repas de Jésus avec ses disciples, il y a le repas des noces de Cana, il y a surtout le dernier repas avant sa mort. Et Jésus a choisi ce signe du repas avec toute cette richesse de signification pour en faire le centre de la vie de son Église. Nous sommes rassemblés pour prendre un repas.

La page d'évangile que nous venons de lire est, à mes yeux du moins, le plus parfait et en même temps le plus émouvant, le plus profondément prenant à mon sens de tous ces repas de Jésus, car ici Jésus ne se contente pas d'être à table avec ses disciples sans qu'il nous soit précisé qui a préparé le repas. Dans les autres circonstances, peut-être était-ce l'une ou l'autre de ces femmes dont on nous dit qu'elles "suivaient Jésus et qu'elle avaient mis leurs biens à sa disposi­tion". Ici, nous savons que c'est Jésus Lui-même qui a préparé le repas. C'est la seule fois où cette précision nous est donnée. Il est seul sur le rivage. Les disciples sont sur la mer, ils essaient en vain de pécher. Sur son intervention, qui est le rappel plein de délicatesse de leur première rencontre, cette autre pêche miraculeuse sur le bord du même lac, le premier jour où Jésus avait vu Pierre, André, Jacques et Jean, ou plus exac­tement le premier jour où ces disciples avaient vu Jésus, Il se fait délicatement reconnaître par eux. Et quand ils descendent à terre : "Il y avait là, sur le bord, un feu de braise." C'est bien évidemment Jésus qui avait allumé ce feu de braises, c'est Lui qui avait préparé le pain et qui avait mis sur ce feu de braises le poisson à cuire. Et Il leur demande d'apporter du pois­son qu'ils viennent de pêcher pour compléter ce repas qu'Il avait commencé de préparer. Et Jésus qui a pré­paré le repas comme une mère de famille les invite à sa table : "Venez déjeuner !" Et c'est même Lui qui les sert. A d'autres reprises, par exemple lors de la multi­plication des pains, Jésus invite ses disciples à distri­buer à la foule les pains et les poissons qu'Il vient de multiplier. Ici, on nous dit expressément : "Jésus vient. Il prend le pain et Il le leur donne, et Il fait de même avec le poisson."

Jésus a voulu expressément, explicitement faire tous les gestes de l'accueil, tous les gestes de la délicatesse, tous les gestes de l'intimité, au cours de ce repas, ce repas qui reste comme la dernière page de l'évangile, comme le dernier souvenir qui s'est gravé dans le cœur du "disciple que Jésus aimait" qui nous raconte cette scène. Ce repas qui est, lui aussi, un signe, une annonce, un commencement de l'eucharis­tie, car si à l'eucharistie nous mangeons la chair du Christ et nous buvons son sang, n'oublions pas que c'est également Lui qui est le "maître de maison", Lui qui est le prêtre qui offre le sacrifice, Lui qui prépare le repas et nous invite à sa table, Lui qui prend ce repas avec nous.

Tous ces aspects du repas se trouvent rassem­blés dans l'eucharistie et nous devons les vivre inté­rieurement, spirituellement. Car en définitive, ce qui est le nœud ultime de signification de l'eucharistie, c'est cette intimité profonde, unique, poussée jusqu'à l'extrême, que Jésus veut avoir avec nous. Cette inti­mité que tous les aspects du repas symbolisent, signi­fient et préparent, cette intimité vers laquelle nous marchons, vers laquelle se tend notre espérance, car la béatitude ne sera pas autre chose que ce même repas, ce même repas continué, à la fois dans l'immense fête des noces, et aussi dans l'étroite et secrète proximité dont Jésus Lui-même nous parle dans l'Apocalypse : "Si quelqu'un entend ma voix, j'entrerai chez lui pour souper, Moi auprès de lui et lui auprès de Moi !"

Je vous disais à propos de l'apparition à Ma­rie-Madeleine que le Ressuscité est infiniment proche de chacun d'entre nous. Je crois que cet évangile nous redit la même chose. Jésus Ressuscité est juste à la porte de notre cœur, ou plus exactement s'Il frappe à cette porte c'est pour entrer dans notre cœur, pour y partager ce souper qui est le cœur à cœur, l'intimité parfaite, absolue, profonde dans laquelle tout ce qui est à Lui est à nous et tout ce qui est à nous est à Lui, comme Il peut le dire de son Père. C'est la même in­timité qui l'unit à son Père et qui va maintenant l'unir à chacun d'entre nous, dès aujourd'hui, par cette eu­charistie, de plus en plus profondément, chaque jour, pour que cela ne finisse jamais.

Puisons dans cette eucharistie pascale la cer­titude, la joie paisible, silencieuse et profonde de cette infinie et infiniment douce présence du Christ en cha­cun de nous.

 

AMEN

 

 

 
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