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COMME UN FEU DE BRAISES

Gn 1, 1-2,2 ; Ex 14, 15-15, 1 ; Ez 37,1-14 ; Rm 6, 3-11 ; Mt 28, 1-10
Vigile pascale - année A (19 avril 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

La beauté des rites, la splendeur des chants, la richesse des symboles devraient permettre au prédicateur de se taire. Nous sommes, je crois, vous comme moi, suffisamment rassasiés, et éblouis pour comprendre ce que nous vivons, mais puisqu'il le faut, arrêtons-nous un instant.

Je voudrais d'abord évoquer deux anniversai­res. Il y a seize siècles, dans la nuit du 24 au 25 avril 387, un jeune homme qui avait déjà dépassé la tren­taine recevait le baptême dans la cathédrale de Milan des mains de l'évêque de cette ville : saint Ambroise. Ce jeune homme s'appelait Augustin, il devait devenir un des plus grands théologiens, un chercheur, un dé­fenseur, un amoureux de la vérité, dans un monde et à une époque, celle du Bas-Empire romain qui fut aussi douloureuse, aussi abîmée que le nôtre, c'était déjà le début de ce que nous appellerons plus tard les totalita­rismes modernes. saint Augustin recevait le baptême avec son fils Adéodat qui ne devait vivre que quel­ques années, et avec son meilleur ami Alypius qui deviendra plus tard évêque de Taghaste, ville natale d'Augustin quand celui-ci sera élu au siège épiscopal d'Hippone, dans l'actuelle Algérie. Un autre anniver­saire. En cette Pâque c'est le sixième centenaire du baptême de la dernière nation païenne d'Europe : la Lituanie, peuple qui aujourd'hui compte près de 85 % de catholiques, peuple qui depuis juin 1940 a vu plus du tiers de sa population célébrer sa Pâque dans le Goulag et la Sibérie.

Cette Pâque du baptême d'Augustin, cette Pâ­que du baptême de la Lituanie, nous la célébrons ce soir Pâque de joie et de gloire, dans l'intelligence et la sainteté d'Augustin rayonnantes encore aujourd'hui dans l'intelligence et le cœur de l'Église. Pâque de souffrance et de douleur que célèbrent encore aujour­d'hui, dans l'ignorance quasi générale, tous nos frères persécutés à cause du Christ persécuté, tous nos frères qui ressuscitent à cause du Christ ressuscité. Cette même Pâque se célèbre dans la même joie et la même ferveur, au fond des prisons de Chine populaire où sont enfermés, parfois depuis plus de trente ans, nos frères chrétiens fidèles à l'Église de Rome. Cette même Pâque se célèbre avec la même joie et la même foi, la même ferveur dans une petite chapelle d'un petit hôpital de New York, tenu par les religieuses de Mère Térésa, où quelques malades atteints du sida prient en cette heure même.

Pâque célébrée dans la poussière de la der­nière chapelle du dernier village d'Angola. Pâque dans les ors de Rome ou les lumières de saint Jean de Malte, Pâque dans les ténèbres des prisons ou dans le corps qui se détruit par la maladie. Pâque connue, ou Pâque cachée, Pâque solennelle ou Pâque universelle, toujours universelle et toujours solennelle parce que Pâque du Christ ressuscité.

La nuit parlant plus par les symboles et les images que les explications et les analyses, je vou­drais que nous retenions, que vous reteniez de cette Pâque ce que vous n'avez pas vu, mais que moi j'ai vu à cause de ma situation un peu à l'écart et un peu au-dessus. Tout à l'heure, dans l'obscurité de l'Église, dans l'obscurité du monde qui nous entoure, j'ai vu vos visages, non pas éclairés comme maintenant, hé­las peut-être, par les lumières artificielles, mais illu­minés, je crois même transfigurés par cette flamme que vous aviez dans les mains, flamme brillant sur le cierge pascal, vos visages étaient beaux, vos visages étaient grands, vos visages étaient profonds, vos visa­ges portaient les traits de celui du Christ mort et res­suscité, puisque visages de baptisés, visages d'hom­mes, de femmes, d'enfants, de jeunes, de vieillards renouvelés dans la Pâque du Christ, Pâque de lumière et de vie, de pardon et de paix. Cela vous ne l'avez pas vu, mais moi je l'ai contemplé, et j'ai vu à travers les vôtres, ces visages multiples de tous ces frères rassemblés en cette nuit, qui tous, quelle que soit leur situation, se sont arrangés pour tenir, Si ce n'est une bougie, au moins une petite mèche de papier afin que cette lumière pascale à leurs yeux brille et, dans leur nuit beaucoup plus profonde que la nôtre, puisse être le signe visible et certain du Christ mort et ressuscité.

Frères et sœurs, ces visages de lumière, je crois, et quand je dis je crois, ce n'est pas une opinion, je le dis dans la foi, je crois qu'ils portent en eux l'avenir du monde, car l'avenir du monde ne réside pas dans la politique du monde, ni dans l'économique du monde, pas plus que dans l'arithmétique ou le scienti­fique ou encore la diplomatie. L'avenir du monde c'est vous, c'est nous. Pourquoi ? parce que nous sommes dans le monde d'aujourd'hui la présence du Christ mort et ressuscité. Tout le reste, si brillant soit-il, pas­sera, mais nous et ce que nous sommes, nous ne pas­serons pas. Si nous sommes baptisés, donc en vérité, passés avec le Christ dans sa mort et sa Résurrection, Lui-même ne cesse, à travers nous, par nous, de pas­ser pour ce monde. Nous sommes la mer que le Christ a ouvert dans ce monde d'aujourd'hui pour y faire passer le peuple nouveau. L'Église du Christ, chacun d'entre vous, qui que vous soyez, peu importe ce que vous êtes, ce que vous faites, ce que vous pensez, baptisés dans la mort du Christ, vous êtes son Église, vous êtes le signe, la Pâque réelle et féconde qu'Il donne pour le monde d'aujourd'hui. Nous sommes l'avenir du monde, parce que nous sommes le monde à venir, la présence du Christ qui ne cesse d'être là, au milieu de ce monde qui ne le voit pas, mais qui est quand même sauvé par son corps ressuscité que nous sommes nous-mêmes, l'Église du Christ. Nous som­mes le cœur du monde, nous sommes l'avenir du monde. L'Église partout répandue, quelle que soit sa situation, ses péchés, ses problèmes, l'Église répandue à travers le monde est le cœur du monde. Le Christ vit en elle, vit par elle, vit par nous, pour ce monde.

Je crois qu'en cette Pâque où nous célébrons l'anniversaire du baptême d'Augustin, celui qui a voulu conduire son peuple de cette cité d'ici-bas à la cité de Dieu, en cet anniversaire du baptême d'un peuple martyr, il faut que nous reprenions une cons­cience spirituelle extrêmement vive de notre identité chrétienne. Or nous n'avons pas d'autre identité que celle de Jésus-Christ, c'est pour cela que tout à l'heure vos visages étaient si beaux dans sa lumière pascale, nous n'avons pas d'autre identité que la Pâque du Christ, sa mort, ses souffrances, sa Passion et sa Ré­surrection, pour cela nous existons, pour cela nous sommes donnés au monde, pour cela nous sommes rassemblés dans la lumière pascale alors que le monde gît encore dans les ténèbres. Tout à l'heure en sortant de l'église, vous regarderez le feu, il en restera quel­ques braises. Oh, je sais bien, la vie de l'Église n'est pas toujours flamboyante et notre vie personnelle guère flambante, mais frères et sœurs, notre cœur est comme un feu de braises qui doit resplendir sur nos visages et dans nos yeux, il est déposé dans nos mains pour que nous le partagions, il est l'énergie même de nos pieds, Isaïe le disait : "voyez comme ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la Parole". Ce feu de braises de la Pâque du Christ ressuscité, c'est notre trésor et notre joie, notre identité, notre nouvelle na­ture, pour que nous puissions en vivre, mais à quoi servirait-il d'en vivre seuls si nous ne savons pas le partager au monde d'aujourd'hui. Nous disons parfois que les malades, que les fous, ce sont ceux qui ont perdu la raison, on dit souvent que notre monde est fou, que passe sur lui un vent de folie, très bien, mais je ne suis pas tout à fait d'accord avec ce diagnostic, je crois plutôt que ceux qui sont fous, ce sont ceux qui ont tout perdu sauf la raison et qui construisent ce monde de façon d'abord rationaliste et scientifique, de façon artificielle et donc superficielle, voilà la folie du monde, avoir tout perdu sauf la raison. Nous sommes pour ce monde le cœur qu'il est en train de perdre, nous sommes pour ce monde un feu de braises beau­coup moins visible, beaucoup moins perceptible, beaucoup moins publicitaire que beaucoup d'autres lumières, mais c'est le seul feu qui peut redonner au cœur de l'homme non pas un goût de cendres, mais un goût de vie, un goût d'amour, un goût de vérité, dirait saint Augustin.

Alors, frères et sœurs, ne perdons pas notre identité, sachons que le monde attend de nous ce que nous sommes, nous n'avons pas à le devenir, le Christ nous l'a donné dans sa Pâque et nous l'avons reçu au jour de notre baptême, comme Laetitia aujourd'hui. Ce monde attend que nous lui redonnions un cœur pour battre dans la tendresse de Dieu, dans la ten­dresse de l'homme, pour la paix de chacun, pour la justice de tous. Voilà un service, une mission, un mi­nistère parce qu'une œuvre de l'Esprit pour nous et à travers nous, pour nos frères les hommes. Quitter cette église tout à l'heure, c'est une chose, mais "vous ne quittez pas la Pâque du Christ". Alors gardez dans vos cœurs ce feu de braises qui a transfiguré vos visa­ges pour révéler votre véritable face, votre véritable visage, celui que le Christ contemple avec joie parce que revêtu de sa beauté. Il veut le manifester aux hommes parce que c'est le sien qui, à travers le vôtre, se manifeste. Quelles que soient vos vies, vivez à l'ombre du cierge pascal. Oui je dis l'ombre, parce que notre marche est bien souvent ténébreuse, doulou­reuse, difficile, mais nous sommes dans cette ombre rafraîchissante et vivifiante de la présence de Jésus-Christ. Un feu de braises n'éclaire pas beaucoup, mais suffisamment pour que chacun reconnaisse l'autre et que chacun puisse retrouver le sens des choses de la demeure et de la maison.

Je voudrais finir par une réflexion de saint Augustin aux jours qui ont suivi son baptême. "En ces jours-là, je ne me rassasiais pas de l'admirable dou­ceur que je goûtais à considérer la profondeur des desseins que vous formez pour le salut du genre hu­main. Que de pleurs j'ai versés à entendre dans un trouble profond les hymnes, les cantiques, les suaves accents dont retentissait votre Église (C'était comme ce soir en ce jour-là en la cathédrale de Milan). En coulant dans mes oreilles ces chants distillaient la vérité dans mon cœur, un bouillonnement de ferveur se faisait en moi".

Que la douceur de cette vigile soit votre force, qu'elle illumine vos visages et qu'ainsi la gloire du Christ ressuscité transfigure le monde et qu'en­semble nous marchions "avec assurance et dans la joyeuse fierté de l'espérance" (Hébreux.3,6) vers la cité de Dieu.

 

AMEN